Le visiteur nocturne et le prix de la tranquillité
Pas encore murmura Camille, les yeux fixés sur lévier où leau savonneuse frémissait sous le néon blafard.
Lhorloge de la cuisine affichait implacablement «1h15». Tout lappartement de Lyon semblait suspendu. Dans la pièce à côté, la petite Amélie dormait à poings fermés. Dans la chambre, François devait déjà somnoler. Sous labat-jour opalin, la lampe posait sur la table un îlot de lumière dorée, perdu au milieu du calme assourdissant, où trônait une tasse de tisane à la camomille, froide depuis longtemps.
La sonnette trancha soudain la nuit, brutale, insistante, sursaut coupant lespoir dun «sil te plaît, une autre fois».
De la chambre, la voix ensommeillée de François résonna, grognement reconnaissable :
Cest encore lui ?
Camille sessuya les mains sur sa robe de chambre, refoula le bâillement qui la tentait ce signal muet de «je dors, le monde, laisse-moi tranquille» et savança vers la porte, envahie dune irritation mêlée dune pointe de honte, écrasée sous une lassitude aussi pesante quune couverture mouillée.
À travers lœilleton, la silhouette familière se découpa. Large dépaules, veste en cuir râpée, casquette déformée rejetée en arrière. Lucien Morel, son beau-père, toujours à moitié tourné vers la porte, une grosse boîte en carton coincée sous le bras.
À ses pieds, le sac dune grande surface verte Camille connaissait déjà son contenu : toujours les mêmes biscuits. Invariablement.
Elle ouvrit.
Ma petite Camille ! lança Lucien, éclatant comme si cétait midi. Tu ne dors pas encore ? Parfait ! Je ne reste que dix minutes.
Bonsoir, Lucien, répondit-elle en sefforçant de sourire. Mais il est très tard.
Allons, la nuit est jeune ! Et moi aussi, tant que mes jambes marchent ! Tu ne veux pas laisser entrer le vieux ? Jai un trésor.
Il brandit la boîte. Sur le couvercle, une vieille étiquette délavée : «Film Super 8». Dans un coin, une annotation dune écriture craquelée : «1978. Nouvel An. Maison». La boîte exhalait une odeur de poussière, darmoire et de souvenirs que Camille ne connaissait que par les photos.
Tu te rends compte ? Lucien filait déjà dans lentrée, sans attendre dy être invité vraiment. Cest le voisin qui lavait sur sa mezzanine. Jai vu, jai reconnu lécriture : cétait celle de Colette.
Le prénom de Colette, disparue depuis dix ans, traversa le couloir comme un frisson.
François apparut, les yeux plissés de lumière, T-shirt délavé et pantalon de jogging.
Papa il est plus dune heure.
Justement ! sanima Lucien. Cest lheure idéale pour se souvenir. De mon temps, on sortait danser à cette heure-là ! Tu ne vas pas râler, hein ?
Chaque mot, chaque éclat de voix de Lucien réveillait une douleur lancinante dans la tête de Camille. Pourtant, une autre pensée la traversa, plus tendre : «Il est seul, là-bas, dans le noir. Il doit avoir peur.»
Venez à la cuisine, souffla-t-elle, retenant un profond soupir. Je vous en prie Amélie dort.
Une souris, je te jure, cligna Lucien en agitant sa veste. On ne mentendra pas.
La souris qui sonne comme la sirène des pompiers, pensa Camille.
***
Lucien choisit toujours la même chaise, près du radiateur : «Ma vieille carcasse craint les courants dair», répétait-il. Camille déposa devant lui une tasse, remplit le verre de thé presque mécaniquement.
François, bâillant, sassit en face.
Quest-ce que cest ? demanda-t-il en jetant un regard à la boîte.
Notre cinéma ! Déclara Lucien, solennel. Ce fichu film, il a résisté ! Ta mère, toi gamin, le sapin, les salades et la tête de tante Hélène avec son nez Tu ten souviens ! il éclata de rire. Toute une époque !
Camille sassit, la tête entre la main, tandis que lhorloge martelait chaque minute «1h27», «1h28» Bien loin dêtre fatigué, Lucien semblait prendre de lélan.
Je me rappelle louverture de la porte, cette nuit-là Envolé dans son récit, il mimait les gestes. Déjà après minuit, et voilà Paul et sa femme qui débarquent ! On a ouvert, on a dit : «Entrez, ici cest toujours ouvert !» Et Colette, elle me sort cette phrase Il sarrêta, cherchant le souvenir. «La nuit, les portes doivent rester ouvertes pour ceux qui en ont vraiment besoin.»
Camille acquiesça. Les mots lui collaient à la peau.
Papa, on la regarde un jour, ta bobine ? Cest pour ça que tu las, non ? dit François en se frottant les yeux.
Oui, oui, bien sûr ! Je nai plus lappareil. Vous nen avez pas un qui traîne ?
Une machine Super 8 dans un deux-pièces du quatrième ? railla Camille. Plaît-il ! Il est quelque part entre le piano et la presse à imprimer.
Lucien nen releva pas lironie, comme dhabitude.
Pas grave, coupa-t-il, on va le faire numériser ! François, tu ty connais, toi ! Et je vous raconte en attendant, à lancienne.
Alors il parla. Lachat du premier appareil photo, les étés sur la côte, Colette riant sous la neige, les salades, les fêtes. Sa voix, intarissable comme un vieux percolateur. Il ne vivait plus vraiment à lheure, mais dans lanecdote.
Camille nécoutait quà moitié. Dès demain, lever à sept heures, Amélie à la crèche, rapport à finir, yeux qui se ferment
***
Un bruissement la fit sursauter.
Dans lencadrement de la porte, une petite silhouette en pyjama étoilé : Amélie, cheveux hérissés, frottant ses yeux, les pieds traînant.
Maman gémit-elle, butant contre la marche.
Ma puce, tu ne dors plus ? Camille bondit, la prenant sur ses bras.
Je jai soif, murmura lenfant. Et jai encore rêvé de papy.
Lucien sillumina en entendant «papy».
Tu vois, lança-t-il, les enfants, ils ressentent la connexion
Amélie le dévisageait, entre deux mondes.
Tu viens tout le temps dans mes rêves, chuchota-t-elle. Tu frappes et tu frappes. Mais je peux pas fermer la porte, elle est brûlante.
Dun coup, Camille sentit un froid mordre son ventre. François se crispa.
Cest quoi, ces cauchemars ? demanda-t-il, inquiet.
Ce ne sont pas des cauchemars, assura Lucien. Cest lâme de lenfant qui cherche son grand-père.
Ou le silence, songea Camille en silence, mais ne dit que :
Allez ma chérie, on retourne au lit. On reverra papy mais plus tard.
La nuit ? questionna Amélie, intriguée.
Les yeux de Camille croisèrent ceux de Lucien, sincères, presque naïfs.
Oui, mais tu sais, le jour aussi, cest mieux, souffla-t-elle.
Amélie renifla, la tête contre son épaule.
De retour dans la chambre, Camille veilla à lendormir. De lautre côté, sur la table, Lucien racontait encore, trop animé pour cette heure. Elle sassit, caressant les cheveux dAmélie. «Chaque fois, son «juste dix minutes» devient une heure de bavardage du thé, les biscuits, la fatigue, et nos horaires qui éclatent»
Lhorloge du couloir trottait. Deux heures approchaient. Camille inspira profondément. Sa patience elle-même, tel un réveil, comptait ses dernières secondes
***
Encore la même histoire, se lamentait Camille à son amie Pauline au téléphone la semaine passée. Aucune gêne, aucun scrupule. On dirait que notre appart est ouvert 24h/24 !
Pauline, vieille amie de la fac, acquiesçait au bout du fil.
Madame Morel, fais-je voix grave, je compatis. Ta maison est hantée par lesprit nocturne des anciens !
Très drôle soupira Camille. Je tassure, impossible de dormir tranquille. Toujours peur quil sonne. Et il sonne ! Toujours «juste dix minutes».
Vois ça comme un défi, ricanait Pauline. Mode nuit extrême. Si tu réussis, tu gagnes des biscuits.
Dans un rire fatigué, Camille répliqua :
Toujours les mêmes en plus : aux flocons davoine, emballage vert ! Rien que lodeur me donne envie de fuir.
Cest devenu un symbole ironisa Pauline. Mets-lui une alarme «invitation visite».
Comment ça ?
Appelle-le à une heure du matin, toi aussi !
Cest cruel, sesclaffa Camille.
Je plaisante. Mais honnêtement, pose tes limites. Sinon, il pense que tout va bien, puisque tu ouvres.
Cest mon beau-père, Pauline Il est seul. Sa femme nest plus là, François est fils unique Comment lui dire : «Ne venez plus la nuit» ? Il a le cœur fragile, des souvenirs
Et toi aussi, tu as un cœur, insista Pauline. Et une fille, un métier. Fixer des limites, cest se protéger. Et parfois cest mieux pour tout le monde.
Les mots sur les «limites» grattèrent Camille. Une bonne belle-fille, pensait-elle, encaisse en silence.
***
La première visite nocturne de Lucien avait eu lieu six mois après le décès de Colette.
Camille sétait dit : «Une seule fois». Le chagrin se partage la nuit, quand le jour est trop bruyant.
Ils étaient allongés. Lobscurité léchait la chambre, la paix du sommeil sinstallait quand la porte vibra dun coup.
Qui à cette heure ? balbutia Camille.
Sonnette pressée, presque désespérée. François filant, shabillant à moitié :
Il lui est peut-être arrivé quelque chose.
À louverture, Lucien surgissait, les traits tirés, sans veste ni casquette, les yeux humides.
Désolé Puis, sans invitation, entra. Je ne pouvais plus chez moi. Trop vide.
Il sentait le tabac froid, le vent du dehors. Dans les bras, le sempiternel sac de biscuits.
Papa, tu es malade ? salarma François.
Non, grommela Lucien, regard étrange. Je voulais vous voir.
La gorge nouée, Camille revit lenterrement de Colette, Lucien serrant son chapeau, le regard perdu.
Dans la cuisine, assis, il navait pas le cœur à plaisanter. Quelques mots, à peine :
Elle adorait boire un thé la nuit
Ses mains tremblaient, brisant le biscuit.
Aujourdhui, en magasin cest là quon sest rencontrés, devant ces gâteaux. Jai tendu la main, elle aussi. Elle ma dit : «Prenez-les, je fais attention à ma ligne !» Je me suis dit : cette femme, il faut lépouser
À ce moment, Camille nétait pas agacée. Juste touchée.
Venez quand vous en ressentez le besoin, Lucien, promit-elle, en le raccompagnant à laube.
La phrase sétait réalisée : Lucien venait dès que le besoin se faisait sentir mais, de plus en plus, passé minuit.
De la deuxième fois, puis la troisième, Camille ne savait plus compter les jours sans visite nocturne.
***
François, quand Camille tenta den parler :
Tu sais bien, il a toujours vécu la nuit. Il lisait, travaillait Même petit, je le trouvais à deux heures du matin, assis à lire dans la cuisine.
Mais à lépoque, il restait chez lui, protestait doucement Camille. Maintenant, il vient chez nous.
Ici, cest la suite. Il est seul là-bas, la nuit ça doit être encore pire
Jai peur, moi aussi, disait franchement Camille. Je ne dors plus. Amélie se réveille tout le temps. Et chaque sonnerie me fait bondir comme pour un incendie.
François restait coi. Un non-dit pesait entre lui et son père ; il semblait irrité, puis aussitôt compréhensif. Le «mais cest mon père» empêchait toute vraie discussion.
Une nuit, Camille nen put plus, resta couchée à faire semblant de dormir. François ouvrit, accueillit Lucien. Pendant une demi-heure, bruissements, chuchotis. Puis un murmure étrange. Curiosité plus forte que la fatigue, elle se glissa dans le couloir.
Lucien était seul à table, François recouché. Il contemplait de vieilles photos, la lumière de la lampe formant un cercle de théâtre intime.
Colette, cétait toi chuchotait-il. Ce jour-là, ta robe Tu disais que jallais moins taimer si tu grossissais. Jaurais dû te dire que tu étais tout
Il tourna la photo.
François là, encore morveux. Cest devant cette télé quon regardait du cinéma ensemble. Tu te souviens, Paul était arrivé à une heure du matin ? On ne lavait pas laissé repartir avant trois Tu disais : «Les portes restent ouvertes tant quon est vivants».
Il parlait tout seul, mais dans la voix, au-delà du souvenir, il y avait une supplication. «Faites quon ne ferme jamais la porte sur moi, la nuit»
Camille sentit sa colère se dissiper, remplacée par une compassion nouvelle. Lucien nétait pas un monstre. Plutôt un petit garçon perdu dans la nuit.
Cela napaisait pas lagacement, mais il devenait plus complexe.
***
Un soir, Camille tenta lhumour.
Cétait le début de lété, la nuit douce, fenêtre entrouverte. La sonnette retentit pile à lheure. Au lieu de foncer en robe de chambre, Camille enfila par-dessus son pyjama un kimono éclatant, enfila son masque pour dormir offert par Pauline. Le masque vissé sur le front façon actrice.
Tes prête pour aller tourner, plaisanta François.
Ce soir, on reçoit pour la séance nocturne «Chez Lucien Morel», répliqua Camille.
Elle ouvrit avec panache :
Bonsoir, cher invité ! Bienvenue à notre séance exclusive : thé, biscuits et fatigue chronique au menu !
Lucien éclata de rire.
Cest ça, la jeunesse ! Je croyais que vous étiez déjà de vieux retraités : à dix heures au lit !
En cuisine, Camille sortit une nouvelle boîte de café du placard, tapota théâtralement sur le réveil.
On va instituer une tradition : «minuit à litalienne» ! Mais le réveil à six du matin, hélas, ne sannule jamais.
Allez, il faut bien des souvenirs ! répliqua Lucien. Quand on était mômes, les discussions dans les trains de nuit, avec le thé, les copains La nuit, cétait le moment pour tout dire.
Puis il conclut :
Il y a des portes quil faut laisser ouvertes. On ne sait jamais quand quelquun en aura besoin.
La phrase colla à Camille comme un crachin froid : touchante et dangereuse.
«Parfois, ces quelquun oublient quil y a des humains derrière la porte», pensa-t-elle. Mais à haute voix, elle osa :
Il y a aussi des fenêtres à fermer, sinon cest le rhume garanti.
Lucien, fidèle à lui-même, ne comprit pas la pique, continuant ses histoires, ignorant la colère au fond des yeux de sa belle-fille.
***
Un soir, elle décida de ne pas ouvrir.
Amélie malade, fiévreuse, nuit blanche. Après lavoir couchée, Camille sécroula sur le lit Et la sonnerie retentit, comme une horloge.
Pas maintenant supplia-t-elle.
François de garde, Camille seule avec la fillette. Figée. La sonnerie revint. Puis le silence.
Elle compta jusquà cent, deux cents. Le cœur battant. «Voilà. Une fois, tu nas pas ouvert. Et rien na explosé.»
Au matin, sortant les poubelles, elle découvrit au seuil le sac vert, mouillé par la rosée. Les biscuits. À côté, une courte note, presque enfantine : «Vous dormiez. Je nai pas voulu déranger. L.»
Cest tout. Ni reproche, ni plainte.
Camille ressentit un double pincement honte et colère. «Pourquoi devrais-je me sentir coupable de vouloir juste dormir ?»
***
Après une autre nuit blanche, lappartement avait lambiance dun pull mouillé lourd, froid.
Amélie enrhumée encore sortie pieds nus pour réclamer un verre, pendant une histoire de Lucien. Fièvre, toux, cernes sous les yeux de Camille. Au bureau, elle tenait à peine debout, le mug de café à la main.
Le soir, alors quelle faisait chauffer la soupe, elle sentit un déclic intérieur.
Je nen peux plus, annonça-t-elle la tête baissée.
Quoi donc ? François mettait leau à bouillir.
Nous ne sommes pas un salon de thé à horaires décalés ! lança-t-elle, plus fort. Il y a Amélie, mon travail. Jai perdu le sentiment dêtre chez moi.
François voulut objecter, mais Camille le coupa.
Jen ai assez des mais cest papa, il est seul, il souffre. Et moi, qui suis-je ? Une épouse, une mère, un être humain ? Personne ne me demande comment je me sens.
Le silence sinstalla.
Voilà ce que je veux : ce soir, on se pose ensemble avec lui et on parle. Sans blague, sans dix minutes. Je dirai ce dont jai besoin : une vraie nuit, sans sonnette.
Tu veux lui interdire de venir ? hasarda François.
Je veux quil vienne le jour. Ou au plus tard avant vingt et une heures. Je ne lexclus pas de notre vie. Mais de nos nuits, oui.
François soupira.
Il risquera dêtre vexé
Je le suis déjà. Depuis un an. Mes «daccord» sont devenus des abdications devant des habitudes qui ne sont pas les miennes.
Les mots résonnèrent plus fort quelle ne laurait cru.
Daccord, souffla François. On tente ce soir. Je reste avec toi.
***
En voyant la boîte à film ce soir-là, tout salignait. Sur le couvercle : «Fêtes de famille 1979». Lucien déposa la boîte, radieux.
Vous vous rendez compte ? Jai retrouvé un morceau de vie !
Peut-on dabord parler ? demanda doucement Camille tandis que François servait le thé.
De quoi parler la nuit ? plaisanta-t-il, hésitant.
Des nuits, justement.
Lucien cessa de sourire.
Jécoute, dit-il, prudent.
Vous passez souvent après minuit Pour vous, la nuit est un temps vivant. Pour nous, cest le sommeil. Demain, travail, école, tout le monde est épuisé.
Lucien fronça les sourcils.
Jennuie tant que ça ? marmonna-t-il, la voix plus basse.
François intervint à son tour.
Papa, on taime, tu le sais. Mais la nuit, cest trop. Surtout pour Camille et Amélie.
Camille renchérit, sincère.
Jai langoisse à chaque sonnerie après vingt-deux heures. Je ne peux plus me détendre. Et Amélie elle rêve que quelquun frappe à la porte. La poignée brûlante.
Lucien lorgna son fils, la boîte, puis baissa la tête.
Je pensais quon faisait comme avant Que si moi je ne dors pas, les autres non plus
Camille sentit un nœud se défaire.
Il nétait pas un monstre. Juste un homme, dont le temps personnel sétait figé le soir où Colette était morte.
Alors voilà : jai très envie de voir ce film mais en plein après-midi. Samedi. On sera tous réunis, gâteau, thé, comme un réveillon de 1979.
Lucien jeta un regard à la boîte, puis à elle.
Mais si la nuit, jai envie
Si vous nallez pas bien, appelez-nous. Mais par pour le thé En journée.
François acquiesça.
Je veux profiter de toi, papa. Mais pas la nuit, où je nen peux plus. Tout sembrouille.
Lucien esquissa un sourire triste.
Quel idiot je fais Je pensais que «dix minutes», ce nétait rien
Cumulez depuis un an, lui rappela tendrement Camille.
Il hocha la tête.
Bon. On remet la séance au samedi. Je rentre.
Je vous raccompagne, dit Camille.
Dans le couloir, il mit longtemps à enfiler son manteau, lair traînant un peu.
Camille, si jamais je sonne tard
Je croirai quil y a un problème, expliqua-t-elle. Mais je nouvrirai pas toujours. Moi aussi, je suis humaine.
Il la regarda, avec dans les yeux peut-être un respect nouveau.
***
Le samedi promis par Camille arriva vite.
Sur la table du salon, un vieux projecteur miraculeusement récupéré par lentremise damis à François, installé comme un objet précieux. La pièce ressemblait à un cinéma improvisé : rideaux tirés, drap blanc cloué au mur.
Lucien sassit, comme un enfant, tout près du projecteur, la boîte serrée contre lui. Amélie, sur les genoux de Camille, câlinait son lapin en peluche. François se débattait avec les câbles pour faire rouler la machine.
Enfin, murmure du projecteur, et sur le mur, les silhouettes pâles reprenaient vie.
Une jeune femme en robe de coton un sourire qui irradiait la pièce. À ses côtés, Lucien, sans cheveux gris, touffu, la serrant contre lui. Entre eux, un petit François aux joues rondes.
Sur lécran : table du Nouvel An, clémentines, rillettes, guirlandes. Un moment, la caméra sarrête sur une affichette scotchée à la porte : «Notre maison est ouverte, même la nuit. Pour les proches.»
Camille sentit le message lui serrer le cœur.
Lucien renifla.
Cest elle qui la écrit souffla-t-il. Colette. Elle voulait que tout le monde le sache.
On la voyait, sur la pellicule, pouffer de rire en ouvrant la porte à un invité nocturne. Lumière, mouvements, bruit de fête. Les aiguilles tombaient sur «1h05». En bas, un mot manuscrit sur le film : «La bienvenue même la nuit».
Lucien éclata dun sanglot discret qui fit trembler ses épaules.
Camille sentit Amélie salourdir, endormie dans ses bras.
Le projecteur ronronnait, les scènes défilaient : Colette essuyant une assiette, Lucien létreignant, le petit François tournant autour du sapin.
Camille comprenait enfin. Les visites nocturnes de Lucien nétaient pas quun caprice, mais une soif féroce de faire revivre lancien temps, où les portes restaient ouvertes pour la joie, pas pour bousculer les limites.
***
Lorsque le film sarrêta, la pièce resta dans une douce pénombre. Amélie, blottie contre Camille, respirait calmement.
Lucien essuya son visage.
Excusez-moi Je croyais bien faire, la nuit En venant, je nétais jamais seul.
Camille répondit doucement :
Tu ne seras jamais seul. Mais ouvrons la porte quand le soleil est levé.
Quelques jours plus tard, Camille alla chez Monoprix. Elle prit, outre le paquet de biscuits au rayon des gâteaux (celui, vert, préféré de Lucien), un thermos argenté aux motifs de montagne. «Garde la chaleur huit heures», assurait létiquette.
À la maison, elle empaqueta le tout, glissa un trousseau avec un double des clés, et une petite carte :
«Lucien, tu es toujours le bienvenu chez nous. Surtout le matin. Le thermos pour garder la chaleur, la clé pour entrer quand nous serons prêts. Appelle-nous avant. De tout cœur, Camille, François, Amélie.»
Elle lappela ce jour-là, pour la première fois de jour, de sa propre initiative.
Bonjour Lucien, dit-elle, demain, on tattend pour le thé. Le matin. Viens quand tu veux mais avant midi.
Il rit, soulagé :
Invitation officielle ?
Tentative dune nouvelle tradition. Sans insomnie
Le lendemain à dix heures pile, Lucien sonna, prévenant par téléphone : «Jarrive, préparez-vous !» Il était impeccable, une chemise repassée, un bouquet de marguerites à la main.
Cest pour toi, Camille. Pour ta patience.
Sous son bras, un ours en peluche coiffé dun bonnet de nuit.
Et pour Amélie. Un veilleur pour éviter que papy tape la nuit dans ses rêves. Plutôt lui raconter des histoires
Pour la première fois, Camille sourit sans effort.
Entrez, le thé vous attend.
Dans la cuisine, le soleil découpait des rectangles sur la table. Le thé fumait, les biscuits croustillaient. Amélie, reposée, serrait son ours contre son cœur. François racontait à Lucien son nouveau projet, tandis que ce dernier lançait une blague sur un train de nuit.
Cétait Lucien, le même. Mais le temps avait changé. Le matin, la visite attendue. Plus deffraction.
Le soir, alors quAmélie sendormait :
Maman, cette nuit, papy na pas frappé à la porte de mes rêves.
Et alors ? demanda Camille.
Cest bien. Jai juste dormi. Et ce matin, il était là, en vrai.
Camille sourit dans lombre.
Que cela dure, pensa-t-elle.
La nuit venue, à «1h15», tout était calme. La sonnette resta muette. Camille se réveilla pour la première fois par elle-même parce quelle avait assez dormi.
Elle comprit alors quon pouvait dire ses limites sans cris, sans gêne, simplement. Le monde ne sétait pas effondré. Lucien navait pas disparu. Il avait seulement appris un autre chemin vers leur maison.
Et cétait déjà une victoire. Pour elle, et pour tous ceux qui vivaient sous ce toit.






