La Bas-bleu

Bas bleu

Margaux, tu pourrais me remplacer demain, sil te plaît ? Cest lanniversaire de ma belle-mère. Je dois aller la féliciter

Mais tu ne lui as pas déjà souhaité sa fête le mois dernier ? Marguerite leva les yeux de sa pile de fiches cartonnées.

Margaux ! Pourquoi tu chipotes ? Une fête, cest une chose, un anniversaire, cen est une autre ! Jen ai vraiment besoin, tu comprends ? Et toi, cest pas comme si tu avais des enfants, ou quoi ! Seule comme un doigt ! Oh Pardon, je ne voulais pas

Irène se couvrit la bouche dune main, mais il était trop tard. Margaux détourna la tête, hocha simplement la tête et quitta la salle de lecture.

Cétait pas très classe Irène haussa les épaules et jeta un regard en coin à Lucie.

Celle-là, il ne fallait pas lui en raconter. Lucie ne se laissait jamais avoir, pas son genre. Bibliothécaire ou non, Lucie savait se défendre. Les analyses de Lucie effrayaient Margaux, pendant quIrène, elle, en riait aux larmes.

Tu vois, tous les bibliothécaires ne sont pas des bas bleus, comme toi, Marguerite ! Regarde-nous, Lucie et moi. Voilà comment on vit ! Alors que toi ? Tu fais laller-retour entre la bibliothèque et chez toi, tu tricotes tes écharpes, tu élèves tes chats Une vieille fille ! Tu permets que je te parle franchement ? Qui dautre taidera à te remettre sur le droit chemin ? Mais pourquoi ? En y regardant bien, tu pourrais plaire ! Fraîche comme une rose ! Mais on ne peut sempêcher davoir envie de pleurer Pas vrai, Lucie ?

Dhabitude, Lucie stoppait net ce genre de conversation dun soupir agacé.

Ça suffit ! Tu vas pas te prendre pour un modèle, hein ? Des histoires damour, ten as eu des tonnes, et pour quel résultat ? Tes toujours avec Claude Et il passe son temps à sortir à gauche, à droite, et si ce nest pas pour te faire du mal, cest pour samuser ! Et toi, tu veux apprendre la vie aux autres ?!

Au moins, jai un mari ! Et des enfants ! Marguerite, quest-ce que tu as, toi ? Un autre chat ? Un jour, tes chats vont finir par te mettre dehors, tu finiras par vivre ici à la bibliothèque. Margaux, tu pourrais au moins faire un enfant même pas besoin dun mari ! Tu as eu tes parents qui tont laissé quelque chose. Tu pourrais ten sortir toute seule. Ça te tiendrait compagnie.

Après ce genre de discussions, Lucie ne retenait plus ses mots, Irène fuyait en invoquant un rendez-vous, et Margaux partait dans un coin sombre de la bibliothèque cacher ses larmes.

Pourquoi elle ? En quoi était-elle coupable ? Ce nétait pas de sa faute si la vie lavait menée là Son père malade, puis sa mère. Presque quinze ans de soins, de lessives, de nuits blanches Quelle vie privée ? Qui voudrait de ça ? Et franchement, il ny avait personne à lhorizon. Margaux se regardait dans le miroir : pas un mannequin, mais loin dêtre laide non plus. Des yeux gris, des traits réguliers, une épaisse tresse quelle avait coupée récemment après la mort de sa mère, troquée contre une coupe courte et pratique.

Pour le reste, Marguerite était une femme ordinaire. Sans vices, ni grand avenir.

Mais elle navait jamais vraiment recherché autre chose. Elle regardait ses amies, tressaillant à lidée davoir leur vie.

Prenons Irène. Mariée, oui, mais à quel prix ? La ville entière savait que Claude menait une double vie. Leurs disputes dignes des tragédies grecques étaient connues de tous. Ils se séparaient, se rabibochaient, se disputaient à nouveau sous le regard de tous, Irène proclamant haut et fort que les autres parleraient toujours alors autant assumer la réalité. Elle navait rien à cacher, disait-elle, elle était lépouse légitime, point final.

Margaux sétonnait dune telle philosophie. Pourquoi gaspiller tant dénergie dans ce genre de relations ? Où était lamour-propre ? La fierté ? Pourtant, les livres quelle adorait navaient rien à voir avec la vraie vie, elle le savait trop bien. On peut être fier quand on a deux villas et un oncle riche, pas avec deux enfants, un salaire de bibliothécaire et une mère malade. Alors Margaux refusait den vouloir à Irène, essayait juste de comprendre. Ce nétait pas facile, mais la rancœur diminuait, et les discours dIrène la touchaient moins. Si cela lui faisait du bien dapprendre la vie aux autres alors que la sienne était bancale, pourquoi pas Lessentiel, cest que, si quelque chose de grave survenait, Irène répondait toujours présente. Infirmière hors pair après des années à soigner son entourage, elle avait su mettre régulièrement des piqûres à la mère de Margaux gratuitement, venant sans un mot, sans jamais accepter le moindre euro.

Tu veux moffenser ? disait Irène en repoussant les billets que Margaux voulait lui donner, tout en préparant une piqûre. Range ça ! Vraiment, Margaux, tes étrange Ça me coûte rien ! Heureusement quon est voisines. Tu frappes deux fois à la porte, je suis là ; et toi, tu veux me payer ! Pas de honte ?

Margaux en pleurait de honte, sexcusant, essayant de se rattraper à sa façon. Les enfants dIrène portaient les bonnets et les écharpes quelle tricotait, et les moufles décorées en jacquard que portait la fille dIrène étaient sacrées, interdites décole pour éviter de les perdre.

Elles sont trop jolies ! Si je les perds, maman me tuerait !

Un jour, Irène, tournant entre ses doigts une énième création de Margaux, lui lança, pensive :

Tu devrais ouvrir une boutique en ligne. Tout le monde tachèterait ça !

Margaux y pensa, puis balaya lidée.

Je ne pourrais pas fournir autant. Tout est fait main.

Demande aux mamies de limmeuble ! Il y a tout un club sur le banc devant le bâtiment. Ça leur fera un complément à leur petite retraite, et toi, tu ten sortiras mieux.

Incroyablement, ça marcha. Irène avait un petit flair pour les affaires, jamais exploité, usé à se battre pour son foyer. Le site ouvrit, les commandes affluèrent pas de quoi devenir riche, mais Margaux commença à respirer un peu mieux, et les grand-mères-neiges du quartier étaient ravies. Désormais, le “club” tricotait tous les soirs sur le banc, et Margaux discutait des modèles avec Irène.

Regarde, cest du dernier défilé à Paris ! Tatie Denise ma montré une nappe avec exactement le même motif Tu changes deux-trois choses, et cest parfait. Je la porterais, moi, cette jupe !

Margaux sy mettait. Deux semaines plus tard, Irène arborait une nouvelle jupe, et la photo rejoignait la boutique en ligne.

Ce petit business ne rapportait pas grand-chose, mais Margaux se sentait dun coup “business woman”. Un sentiment nouveau : serait-elle donc utile à quelque chose ?

Lucie, observant tout ça, riait doucement, mais parfois aidait, surtout avec ses ouvrages sublimes de dentelle faite à laiguille don hérité de sa grand-mère. Mais elle manquait à chaque fois de temps.

Ma grand-mère disait que ça servirait toujours, elle avait raison, avouait Lucie.

Ses œuvres étaient le produit phare du site, et Irène ne bronchait plus quand Lucie troquait lentretien dune étagère contre un moment de dentelle à la lumière du jour. Les amies comprenaient limportance de ce revenu dappoint pour Lucie.

Son mari était parti juste après la naissance des jumeaux, trop “artiste”, toujours en quête de lui-même, jamais trouvé auprès de Lucie Elle, elle avait tout tenté, mais il na jamais vraiment travaillé, peignait vaguement, puis disparaissait, parfois des semaines, pour “trouver ses mécènes” et collectionner les échecs. À cette époque, Lucie navait quune fille, qui appelait son père “monsieur” devant tout le monde.

Maman, le monsieur Paul est revenu.

C’était la rage chez monsieur Paul.

Tu me fais honte devant ma fille ! Elle doit comprendre tout ce que je fais pour elle !

Au début, Lucie encaissait, fidèle aux conseils de sa mère : “Mieux vaut le vrai père que personne.” Un jour, elle répondit :

Mais tu as fait quoi, concrètement, pour elle ?

Quait-ce été lié à sa grossesse gémellaire ou à une lassitude, Paul sen alla, le jour où il apprit quil était papa de deux beaux garçons. Mais Lucie neut ni le temps ni le goût de sapitoyer. Elle avait le travail, ses parents à la campagne qui laidaient généreusement. Toujours de la terre à cultiver, plus de vacances, plus de week-ends il fallait élever ses enfants.

Ses enfants étaient merveilleux. Margaux se disait souvent que si elle était certaine davoir daussi bons enfants, elle suivrait le conseil dIrène et nhésiterait pas.

Mais “faire un enfant toute seule” ? Margaux en avait peur. Elle navait plus de famille, ses amies avaient toutes leur vie Si elle disparaissait, qui soccuperait de son enfant ? Un foyer ? LAide Sociale ? Pour une décision prise par une mère seule par solitude ou désespoir ? Non, les chats et les écharpes suffiraient. La responsabilité, ça ne sefface pas.

Ce que Margaux ignorait, cest que tout le “club”, Irène en tête, lui cherchait depuis longtemps un mari. Mais dans une ville française où les hommes sont denrée rare, tous les candidats avaient défilé sans jamais convenir. Le “conseil des femmes” se taisait donc, pour la protéger, malgré les dérapages verbaux occasionnels dIrène, qui sen voulait ensuite.

Le prétendant, pourtant, arriva. Personne ne laurait imaginé, ni même Margaux. Coup du sort !

La discussion du soir avec Irène se termina sur un compromis : Margaux, après avoir séché ses larmes, accepta de remplacer Irène à la bibliothèque. Elle planifia de finir son travail le soir même pour, le lendemain, étoffer le site dun nouveau chef-dœuvre : une robe de dentelle blanche, imaginée et confectionnée par Lucie elle-même.

On dirait une robe de mariée ! Magnifique travail, Lucie !

Tu diras ça à mes fils ! Hier, en deux minutes dinattention, ils ont découpé un pan entier de dentelle. Jai dû tout refaire cette nuit.

Tu as tout rattrapé ?

Oui, tout un motif changé. Maintenant, cest impeccable.

Le soir venu, Margaux tournait dans sa tête la meilleure façon de présenter ce chef-dœuvre sur le site. En rentrant chez elle, perdue dans ses pensées, elle fut arrêtée net par un cri, faible, à peine audible dans le bruit du vieil immeuble.

Au secours

On fêtait dans un appartement, on se disputait dans un autre, des enfants couraient dans les escaliers Mais elle eut la certitude : quelquun appelait à laide.

Margaux connaissait chaque vieux du bâtiment, particulièrement ceux sans famille, qui lavaient épaulée lors de ses propres deuils. Certaines de ces grand-mères faisaient partie du club tricot, dautres la saluaient simplement en lui souhaitant de trouver “un bon mari et plein denfants”.

Zinaïde, elle, était de celles-ci. Ancienne prof de maths, amie de la mère de Margaux, jamais malade “par principe”. Margaux, distante avec tout le monde sur sa vie privée, osait pourtant des confidences à Zinaïde, qui lui répondait toujours :

Margaux, vis pour toi. Ne toccupe pas des autres. Chacun sa destinée. Qui a décrété quon devait suivre les schémas des autres ? Essaie une vie qui nest pas la tienne Ça te conviendrait ? Non, hein ? Alors, laisse les gens vivre à leur façon. Se marier parce quil le faut Et les enfants, si cest une obligation ? Le bonheur ny est jamais.

Ces discussions apaisaient Margaux. Elle nétait donc pas si “anormale”. Dautres pensaient comme elle.

Zinaïde avait été mariée presque cinquante ans à un camarade détudes avant de sinstaller dans cette ville. Pas denfants. “Mes élèves sont mes enfants!”, disait-elle fièrement. Veuve depuis peu, elle avait du mal à sen remettre. Margaux lui avait un jour apporté un chaton trouvé dans la rue.

Il est tout seul, aussi, Zinaïde. Vous en dites quoi ?

Le chaton, Boris, fut accueilli, et Margaux crut quil avait retardé le départ de Zinaïde. Après tout, Boris réclamait sa sardine fraîche du matin, et il fallait aller au marché. Plus question de déprimer dans son fauteuil.

Ils vécurent ainsi. La chatte, la grand-mère, prenant soin lun de lautre. Zinaïde ne réclamait jamais daide, préférant se débrouiller seule.

Mais ce soir-là, cétait sa voix, faible, que Margaux entendit. Elle bondit, monta les marches deux à deux. Arrivée sur le palier de la présidente du syndic, elle tambourina :

Mme Maurin ! Il y a un problème !

Madame Maurin, formaliste dordinaire, oublia ses principes ce soir-là. Les pompiers ne venaient pas, la police ne répondait pas alors elle ouvrit la porte avec son pass.

Tant pis, quon marrête ! Sils veulent des vieilles en prison !

La porte fut ouverte, et tout le monde resta pétrifié.

Zinaïde était tombée dans sa salle de bains. Un choc à la tête, un pied bloqué, les muscles engourdis Combien de temps était-elle restée là, sans que personne ne sen aperçoive ? Sans forces, il ne restait que la voix. Et, parmi tous, seule Margaux avait entendu.

Elle fit tout pour aider Zinaïde. Puis se promit de ne plus laisser un voisin ainsi, seul, en détresse.

Après une longue hospitalisation, fracture qui guérissait mal, Margaux se mit à laccueillir chez elle, fatiguée de courir les escaliers. Le soin venait naturellement ; Irène, bien sûr, téléphona au médecin puis vint elle-même poser les perfusions.

On va vous remettre debout, parole ! Il nest pas question de tomber malade maintenant.

Au début, Zinaïde rechignait à “déranger Margaux”. Mais elle comprit vite que Margaux le faisait simplement, par bonté, sans se sentir obligée.

Des gens comme toi, Margaux, ça nexiste pas ! Les anges, tu crois quils font quoi, sinon veiller sur toi ? Ou alors, tu dois en être un peu, allez, avoue !

Peu à peu, la convalescence porta ses fruits, et Margaux éprouva un bonheur nouveau : finir la journée dans un appartement animé, avec des bruits de chats en duel. Boris, jugeant les deux chattes sauvées par Margaux dignes de direction, prenait son rôle à cœur ce qui finissait souvent en joyeux bagarre de poils. Après la bataille, Boris venait bouder et miauler, cherchant plainte auprès de Zinaïde.

Cesse, Boris. Cest la vie Les harems, cest fini.

Mis au calme, Boris se blottissait contre sa maîtresse, certain dêtre protégé ici.

La vie de Margaux, qui shabituait presque à sa solitude, changea de rythme du jour au lendemain. Tout ce quelle avait prévu fut renversé, remplacé par de nouveaux horizons.

Tout commença un soir où lon sonna à sa porte.

Irène, tu as oublié tes clés ? Margaux, surprise, mit le film sur pause et ouvrit.

Sur le seuil se tenait un homme. Margaux resta interdite devant ce visiteur improbable, un homme étrange, barbu, lair renfrogné, vêtu dun blouson de cuir et dun jean usé bien loin des élégances de la ville.

Qui cherchez-vous ?

Bonsoir ! Est-ce que Zinaïde habite bien ici ?

Vous la cherchez pourquoi ?

Je viens prendre de ses nouvelles.

Margaux hésitait encore à ouvrir quand une boule noire fila vers lhomme. Boris ! Lhomme saccroupit, le prit dans ses bras, son visage changea du tout au tout. Il caressa Boris dun sourire si doux que Margaux nhésita plus.

Entrez, je vous en prie.

Zinaïde, flairant la présence, sillumina.

Serge ! Mon grand ! Quest-ce qui tamène ?

Je vais sur la Loire, voir danciens amis on fait une virée à moto ce week-end. Je voulais passer vous voir. Je navais pas eu de nouvelles depuis longtemps.

Oh, que veux-tu, je nétais pas très en forme Je te présente Margaux, mon ange gardien et la meilleure femme de France, foi de Zinaïde !

Serge, soudain, baissa les yeux, rougit, gêné.

Enchanté

Zinaïde, connaissant trop bien son ex-élève, sut capter lalchimie avant Margaux elle-même. Trouvant mille excuses pour prolonger la discussion, elle offrit à Serge loccasion de rester et Serge ne repartit quau bout de deux jours. Et encore, il revint bientôt, si bien que Margaux se retrouva “fiancée” sans comprendre.

Serge, on se connait à peine Tu trouves ça raisonnable ? Margaux fixait son futur mari, ny croyant pas.

Margaux, et alors ? On ne va pas rendre des comptes au monde entier, non ? On est adulte.

Lorsquelle annonça la nouvelle à Irène et Lucie, les deux éclatèrent. Mais, cette fois, pas de surenchères.

Dis Non, laisse, je ne vais pas te demander si tu laimes On na plus lâge de se jeter dans le vide. Mais tu crois que cest un brave type ?

Quel âge, au juste ? répondit Margaux, sourire en coin. Irène sarrêta, la dévisageant.

Hier, Margaux, cétait la discrétion incarnée ; aujourdhui, une reine fière et radieuse, métamorphosée ! Lamour change les gens, pensa Irène.

Jai encore dit une bêtise. Sois heureuse, Margaux ! Oh, Lucie, il va falloir retirer la robe du magasin !

Je men suis occupée, clin dœil de Lucie Ne te fais pas de souci pour ta robe.

La ville navait jamais vu mariage pareil. Le lendemain du cortège de motos, les gens se questionnaient.

Cest pour qui ?

La bibliothécaire Margaux se marie !

Incroyable ! On lui souhaite tout le meilleur, cest une chic femme. Et le mari ?

Il a lair bien, costaud

Trois ans plus tard, Serge aide Zinaïde à sortir de la voiture, qui linterrompt :

Je peux marcher seule, Serge ! File accueillir ton fils !

Margaux ajuste sa nouvelle robe cousue par Lucie, remet en place sa coiffure et lance au photographe :

Tout le monde ! Que tout le monde soit sur la photo !

Le photographe a du travail pour faire entrer sur le parvis de la maternité tous ceux que Margaux tient à voir sur la première photo de son fils : Irène et Claude, Lucie et ses enfants, tout le “club” mené par Madame Maurin.

Et comment pourrait-il en être autrement ? Quand on est si bien entouré, on ne peut quêtre heureux.

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La Bas-bleu
Nathalie n’en croyait pas ses yeux : son mari, son unique soutien, celui qu’elle aimait et considérait comme son pilier, lui a dit aujourd’hui : « Je ne t’aime plus. » Sous le choc, elle est restée figée tandis qu’il s’affairait à faire ses valises. Comme si cela ne suffisait pas, son père est décédé il y a peu, sa mère, effondrée, et sa sœur, devenue handicapée à 18 ans après un grave accident, vivent dans une ville voisine ; son fils vient d’entrer au CP, son entreprise a fermé ses portes en juin et la voilà désormais au chômage. Et maintenant, elle doit aussi se battre seule. Nathalie s’effondre en larmes, désemparée : « Mon Dieu, que faire ? Comment vivre ? Oh, Alexis ! Il faut que je file le chercher à l’école ! » Les devoirs quotidiens l’obligent à avancer. « Maman, tu as pleuré ? – Non, Alexis, non. – Tu pleures pour papi ? Maman, il me manque tellement ! – À moi aussi, mon chéri. Mais nous devons être forts, papi l’a toujours été. Il est bien maintenant, là-haut auprès du Bon Dieu, il ne souffre plus, il a enfin son repos bien mérité. – Et papa, où est-il ? – Papa ? Il est sûrement en déplacement professionnel. Et l’école, ça va ? » Il faut continuer. Il ne l’aime plus ? On n’y peut rien. Nathalie passe en revue sa vie : toute sa formation ne lui sert à rien, les aides au chômage sont dérisoires, personne ne s’intéresse à son parcours. Que s’est-il donc passé pour que cet homme, autrefois si attentionné, devienne en un instant un étranger ? Son quotidien ne tient plus qu’à un fil : le petit logis dont la maison n’est pas achevée, une pièce habitable, une toiture au-dessus de la tête. Elle cherche désespérément du travail, sans succès, entre les contraintes du CP d’Alexis et sa solitude. Le soir, son parrain Romain l’appelle : « Nath, ton mari n’est pas revenu ? Tu accepterais un poste de magasinier ? C’est avec des horaires aménagés pour aller chercher ton fils ou organiser la garderie. Salaire modeste, 25. Mais mieux que rien. Demain, on vous amène des pommes de terre, des oignons et un poulet. – Romain, j’ai mes poules, elles nous nourrissent, elles pondent. – Alors laisse-les pondre, pas question de les tuer ! – Merci. Et Galina ? – Elle tient le coup, c’est une battante. » Toujours ainsi, fidèle et discret, avec une femme courageuse sous chimio. Nathalie se dit : une chance de survivre. Merci mon Dieu et merci le parrain. Au travail, elle trouve le temps de se retirer, de réfléchir, de pleurer. Les jours, les semaines, les mois passent. Au bout d’un an, Nathalie se surprend à avoir faim, à dormir, à rire des progrès de son fils. Mais la douleur du départ de son mari revient lorsqu’il prend Alexis pour le week-end. Elle ne l’en empêche pas : les enfants n’y sont pour rien. Elle aurait voulu demander ce qui n’allait pas, tout en sachant qu’une nouvelle passion avait éclaté chez lui. Elle repense à cette réplique de film : « L’amour dure jusqu’au premier virage, ensuite la vie commence. » Pour elle, amour et vie ont toujours été liés. Et pour lui ? Cette année, l’automne ressemble à un été prolongé : doux, verdoyant, plein de voix d’enfants dans la rue, d’asters et de chrysanthèmes dans le jardin. Le jour où Nathalie croise le regard insistant de Michel, il ne diffère des autres que par la lumière du soleil, une musique plus forte venant de la fenêtre voisine, ou ce frisson du destin qui rapproche deux solitudes : « Mademoiselle, laissez-moi vous aider, ce n’est pas raisonnable de porter tant de choses ! – J’en ai l’habitude. – C’est triste qu’une telle beauté soit habituée à porter des charges. – Vous aidez toutes les jolies femmes ? Vous patrouillez devant le magasin ? – Oui, et j’attendais de voir LA jolie femme. Enfin ! » Impossible de ne pas rire aux éclats. Et ils rient, les larmes aux yeux. « Michel, » se présente-t-il joyeux. « Nathalie. – Comme dans la chanson “Nathalie, Nathalie, femme d’un autre…” – Je ne connais pas. – Eh bien, chance ! Vous êtes libre ? Tout le monde est devenu fou ou aveugle ? – Vous avez de l’humour, c’est bien… et du sérieux ? – Autant. Nath, allons au cinéma ce soir, discutons… – Impossible, je dois aller chercher mon fils à la garderie. – Attendez… vous avez un fils ? On vous donne vingt ans ! – J’en ai trente-cinq. – Moi aussi ! Coïncidence… mais j’aurais cru que vous étiez bien plus jeune. – Maintenant ? – Je réalise… Tous les hommes rêvent d’avoir un fils… mais le papa ? – Je préfère ne pas en parler… – Compris. Un jour libre ? On ira au cinéma avec votre fils, séance enfants. – Les week-ends, Alexis voit son père… – Nathalie, je ne veux pas vous brusquer. Si vous avez un moment, appelez-moi. Voici ma carte : je suis médecin, pédiatre-hématologue. – Voilà qui est sérieux ! – Plus que la chasse aux belles femmes ! – Je vous appellerai, Michel, vraiment. – Je vous attends. » Cet automne est un vrai cadeau, tout en lumière dorée, foisonnant de couleurs et de douceur, de rires et de parcs, de tendresse retrouvée, le passé guéri dans la danse des feuilles sous le soleil. Ils s’apprivoisent doucement, et au bout d’un mois et demi, c’est Nathalie qui lance timidement : « On boit un thé ? » « Nathalie, ne sois pas vexée, je préfère ne pas venir chez toi, c’est trop précieux ce moment pour moi, laisse-moi prendre soin de ça. Tu me fais confiance ? » Viennent le week-end, la virée dans une petite maison façon château, louée en réserve, où Nathalie ne voit que les yeux bruns de son homme, et plonge dans ses bras. Elle découvre un bonheur insoupçonné : « Michel, où suis-je, que m’arrive-t-il ? J’ai l’impression de mourir d’amour… Comment ai-je pu vivre sans toi ? Que je suis heureuse avec toi… – Tu es si belle… je suis si heureux ! » Peu à peu, ils ne supportent plus la séparation. « Nathalie, épouse-moi. – Michel, j’ai mon divorce à la fin du mois… – Et aussitôt le mariage ! Je ne veux pas qu’on me vole ma femme… – Ma vie est à moi, pas à n’importe qui. J’ai un homme que j’aime. Promets-moi, pas de cérémonies, juste la signature et tu m’emmènes dans notre château, là où je suis déjà ta femme pour toujours. – Comme tu veux, mon amour. » Romain et Galina sont les seuls témoins de leur union, la maman et la sœur envoient une chaleureuse télégramme de félicitations. Rapidement, ils s’installent dans un deux-pièces rénové à leur goût, surtout la chambre d’Alexis, pensée avec soin par Michel. Le petit les connaît, mais reste distant : pour lui, le duo papa-maman est sacré. « Nathalie, ne panique pas, mieux vaut faire une prise de sang à Alexis, il me paraît bien pâle. – Il est juste très affecté par notre divorce… Tu sais, pour un enfant c’est parfois plus dur que la mort d’un parent… – Je sais, j’ai vécu ça enfant, c’est un tsunami… Mais la prise de sang, on la fait, n’est-ce pas Alexis ? » Ce jour-là, Michel rentre tête basse : Nathalie comprend. « Ne t’en fais pas, ma chérie. Il y a une anomalie dans le sang d’Alexis. Mon intuition n’a hélas pas failli. Je l’emmène demain. » Comme si le bonheur se payait au prix fort. Leucémie. Un mot terrible. Une autre vie commence : Nathalie prend un congé sans solde, impossible de laisser son fils affronter sans elle les piqûres et perfusions, les analyses. Elle lui tient la main : « Tiens bon, mon fils, tu es fort, tu l’as toujours été, mon allié, on n’a jamais été séparés et on le sera jamais. » Quand elle n’a plus de forces, Michel reste auprès d’Alexis. Souvent, elle ne trouve pas le sommeil, fixée au plafond. L’ex-mari réclame qu’elle quitte la maison inachevée : « Je verrai Alexis chez moi, ce sera son vrai chez lui. – Tu pourrais au moins te soucier de lui. – Je ne peux pas, je pars en déplacement. » Michel la rassure : « On gagnera notre vie. Ne t’accroche pas au passé. – C’est injuste… J’ai tout mis dans cette maison… Mais à quoi bon penser à ça maintenant ? Être radiée… – Ne pense qu’à Alexis. Je m’en occupe. J’ai toujours rêvé d’une famille… Dieu le sais, il ne vous prendra pas à moi. – Comment vont les analyses ? – On fait tout… mais c’est mauvais. » Nathalie pleure en silence. Alexis demande : « Oncle Michel, qu’est-ce que j’ai avec mon sang ? – Tu sais, il y a des navires rouges et des navires blancs. Les tiens se battent. – Qui gagne ? – Les blancs, pour l’instant. – Et après ? – Aide les rouges ! – Maman, emmène-moi loin… Je fatigue… – Nathalie, j’allais te proposer. Allons tous les trois dans notre château, la météo est bonne, profitons du bois, qu’Alexis se repose. » Le printemps fleuri leur offre son jardin. Ils se promènent, s’émerveillant devant chaque fleur, chaque brin d’herbe. Mais il y a des moments où Alexis s’arrête, concentré, figé. « Tu vas bien, mon chéri ? – Ne me dérange pas, maman. Je joue à la bataille navale. » Ce court répit fait des miracles : il redevient frais, il rosit. « Maman, papa, il est où ? – En déplacement, mon cœur. – Encore ? Bon. » Retour à la clinique, nouvelles analyses. La directrice du laboratoire débarque en personne. « Docteur Michel, où avez-vous emmené l’enfant ? – Dans la réserve, pas loin. Pourquoi ? Le sang ? – Il va très bien. Rémission. Les analyses sont bonnes. » Michel bondit dans la chambre : « Alexis, que fais-tu ? Tu vas mieux mon fils. Ne pleure pas, Nathalie, il guérit. Qu’as-tu fait ? – Papa, tu te souviens de tes navires ? À chaque bataille navale, j’ai fait gagner les rouges. »