Moi aussi, j’ai connu cette sensation d’étouffement

Moi aussi, je suffoquais

Dimanche soir. Serge annonça la nouvelle alors que Nathalie triait des chemises fraîchement repassées en petits tas. Il entra dans la chambre, sassit sur le bord du lit et prononça ses mots comme sil parlait dun robinet qui fuit.

Nath, je nen peux plus. Je suffoque.

Elle ne leva pas les yeux, posa une chemise, en attrapa une autre.

À cause de quoi ?

De tout ça. La routine. Tous les jours la même chose. On se lève, on mange, on part, on rentre, on mange, on se couche. Et ça recommence.

Nathalie replia soigneusement les manches, redressa un col. Elle avait cinquante-et-un ans, Serge en avait cinquante-trois. Vingt-six ans dans cet appartement de la rue Molière, à Lyon. Ils y avaient vu grandir leur fils, Arnaud, parti vivre à Bordeaux il y avait déjà cinq ans, ne les appelant plus que pour les fêtes.

Et tu proposes quoi ? demanda-t-elle dune voix neutre.

Je veux partir.

Cette fois, elle sarrêta. Mais non pas de peur : elle le regarda comme on regarde quelquun qui dit enfin ce quon attendait depuis longtemps.

Partir où ?

Louer un studio, être seul un moment, souffler.

Daccord, répondit Nathalie en attrapant la chemise suivante.

Serge attendait autre chose. Il se pencha un peu.

Tu nas rien à dire ?

Quest-ce que tu veux que je dise ? Tu es adulte, Serge. Si tu veux partir, pars.

Tu ne vas pas faire de scènes ?

Elle replia la chemise, la posa sur la pile et enfin le regarda droit dans les yeux.

Non. Mais jai une condition.

Laquelle ?

Ne mappelle pas pour ces histoires de trucs pratiques. Où est ceci, comment marche cela, où ai-je mis tel objet. Si tu pars, tu te débrouilles tout seul.

Il resta silencieux, déconcerté.

Cest tout ?

Cest tout.

Il ne savait plus comment réagir. Il sétait préparé à des larmes, à des reproches, à ce quelle saccroche à lui et ressorte les années, le fils, les traditions. Il avait déjà répété des réponses dans sa tête. Mais elle continuait à repasser.

Bon, dit-il enfin. Je vais préparer mes affaires alors.

Fais donc.

Il disparut dans le dressing. Longtemps, il resta là à regarder les étagères, puis remplit un sac de jeans, t-shirts, chaussettes. Il prit son rasoir, un chargeur de téléphone, un roman abandonné depuis des mois. En sortant du dressing, il la vit déjà sur la terrasse, affairée à je ne sais quoi dans la cuisine.

Jy vais, lança-t-il vers la cuisine.

Bonne chance, fit-elle sans se retourner.

La porte claqua derrière lui. Il simmobilisa dans le couloir, tendit loreille. Rien. Aucun bruit, aucun pas, aucun mouvement. Silence complet.

Il appuya sur le bouton de lascenseur.

***

Il trouva un appartement en deux jours – une petite pièce dans le 7e arrondissement. Quatrième étage, vue sur cour. Le propriétaire, un homme moustachu, fit la visite en hâte, eut son argent pour deux mois de loyer davance en euros, repartit aussitôt. Dans le studio trônaient un vieux canapé, une table branlante, deux chaises, un frigo des années 70 et une gazinière dun autre âge. Les rideaux jaunâtres sentaient la moutarde oubliée.

Serge posa son sac, sassit sur le canapé et observa.

Le silence, total. Personne ne circulait dans la pièce dà côté, la télé restait muette, personne ne lappelait pour dîner. Il sétendit, bras croisés derrière la tête, en se disant : voilà, cest ça la liberté.

Les deux premiers jours passèrent sans accroc. Il se levait à lheure quil voulait, mangeait ce quil avait attrapé au Franprix du coin, se baladait en chaussettes sans avoir de comptes à rendre. Chaque soir, il appelait son vieux pote Didier, qui lançait : “Tas bien fait, Serge, il fallait oser plus tôt !”

Le troisième jour, Serge réalisa quil navait plus une seule paire de chaussettes propres.

Il observa la machine à laver, compacte et ronde, coincée entre la douche et le lavabo. Il ouvrit le hublot, jeta un œil, referma. Il chercha la lessive, en trouva un peu sous lévier, lut létiquette, “Pour blanc et couleurs”. Il en versa au hasard, choisit un programme, appuya sur “On”.

La machine vibra.

Une heure plus tard, il récupéra sa lessive. Les chaussettes étaient mouillées, presque trempées, et vaguement roses. Il comprit trop tard quil avait glissé avec elles le t-shirt rouge flambant neuf.

Il les étendit sur le radiateur. Elles mirent la journée à sécher.

Le lendemain, il voulut faire un vrai repas. Il acheta du poulet, des pommes de terre, un oignon. Il dénicha une vieille poêle abîmée au fond dun placard et versa lhuile. Lhuile crépita, le poulet, mis sans lavoir coupé, attacha. Il éplucha mal les patates, y laissa la moitié, loignon le fit pleurer.

Sur lassiette, le résultat était marronnâtre, sec dehors, cru dedans.

Il en avala la moitié, jeta le reste et commanda sur une appli de livraison.

Au bout dune semaine, en compilant ses dépenses Take Eat Easy et Carrefour, il vit que ça lui coûtait autant que quand ils faisaient les courses à deux. Il se ressaisit, racheta des courses, tenta la salade de lentilles. Cétait correct, ce qui eut le mérite de lapaiser.

Mais le quotidien pesait, lentement et sûrement, comme un manteau quon nenlève jamais.

***

Le dixième jour, tout dérailla.

Serge prenait sa douche quand il sentit leau ne plus sécouler. Il baissa les yeux : une flaque crasseuse recouvrait le bac. Il coupa leau, attendit, rien ne filtrait. Doigt à la bonde, leau ne descendait pas.

Un mot lui revint, “syphon”. Un truc dont Nathalie parlait parfois, “il faut nettoyer le syphon, sinon ça bouche”. Dhabitude, il hochait la tête et filait.

Il saccroupit, regarda sous la baignoire. Une tuyauterie, un raccord blanc en plastique. Il y toucha, cela céda dun coup, et un flot glacé jaillit sur le sol.

Serge bondit, glissa, saccrocha à la serviette qui tomba. Il tenta de revisser la pièce, mais rien ny fit, leau continuait de couler, ramassant le tapis en dix secondes.

Pieds trempés, il fonça chercher son smartphone pour savoir comment couper leau. Il se rappela soudain le propriétaire, qui avait parlé dune vanne sous lévier de la cuisine. Il la trouva, la tourna. Leau cessa.

De retour dans la salle de bain, cétait un mini-dégât des eaux : tapis, serviette, carrelage trempés. Le syphon gouttait encore.

Serge sassit à même le sol, en slip, les bras ballants, fixant le mur.

Premier réflexe : “Appelle Nathalie, elle saura quoi faire”. Il avait déjà trouvé son nom dans les contacts puis se souvint de ses mots : “Ne mappelle pas pour les histoires de la maison”.

Il rangea son téléphone.

Quand même, il appela Didier.

Didier, tu sais réparer un syphon ?

Un quoi ? fit Didier, sans quitter des yeux le match à la télé, au bruit quon devinait derrière.

Sous la baignoire. Cest inondé.

Euh… Jappelle toujours un plombier. Prends le numéro, jen connais un bon.

Le plombier vint le lendemain. Il changea le joint en quinze minutes, réclama un billet. Serge lui tendit la somme, ahuri :

Cest le prix normal ?

Cest tout, répondit le plombier en sen allant.

En refermant la porte, Serge songea que Nathalie nappelait jamais un professionnel pour si peu. Elle bricolait, achetait les joints chez Bricorama, se débrouillait. Il ignorait comment, ça se faisait en douce, comme la pluie derrière les fenêtres.

***

Alors, une idée germa.

Il appela Laurence, une ancienne connaissance, avec qui le flirt avait à peine duré avant Nathalie. Elle était divorcée depuis sept ans, il lavait su par des amis. Ils se croisaient parfois aux anniversaires des copains, souriants, échangeant trois banalités.

Laurence, bonsoir. Cest Serge Lemoine.

Serge ? Fit-elle, surprise mais gentille. Cela fait une éternité.

Je Jhabite seul maintenant. Peut-être quon pourrait dîner ensemble ?

Elle réfléchit un instant.

Tu tes séparé ?

Oui en quelque sorte.

Je vois, dit-elle, une légère réserve dans la voix. Daccord, pourquoi pas.

Ils se retrouvèrent dans un bistrot du centre. Laurence portait un manteau élégant, coupe moderne, cheveux courts. Il la trouva changée, en bien. Autour dun verre de Bourgogne, ils évoquèrent des connaissances, puis elle lança :

Alors, raconte. Tu fais quoi ?

Toujours dans le BTP, chef des achats.

Et tu vis où ?

Un studio, rue Moncey.

Tu y es bien ?

Il sapprêtait à mentir puis lâcha :

Ça va. Enfin la machine à laver marche mal, la gazinière aussi.

Laurence lui adressa ce regard difficile à décrypter. Puis il comprit : de la compassion, mais pas celle de la romance, celle quon réserve aux amis en transition.

Je vois, répéta-t-elle.

La conversation tourna court. Ils parlèrent dArnaud, de la fille de Laurence déjà mariée. Elle termina son second verre, sexcusa, demain boulot tôt, le laissa là.

Il rentra seul dans son studio vide. Plus rien dans le frigo, les supermarchés fermaient, il pêcha dans un placard un sachet de nouilles instantanées.

Elle ne rappela pas. Lui non plus.

***

À la même période, il tenta de revoir ses amis : Didier était dispo vendredi « mais pas après vingt heures, réunion parents-profs de la petite ». André accepta mais demanda à repartir ensemble “parce quil ne boit pas, faut conduire chez les beaux-parents le lendemain”.

Ils se retrouvèrent tous trois dans un petit pub près du métro. Deux pintes, un match de foot, ils discutèrent boulot. Puis Didier :

Alors, la liberté, ten dis quoi ?

Ça va, répondit Serge.

Nathalie ne tappelle pas ?

Non.

Didier et André échangèrent un regard.

Pas du tout ? Insista André.

Pas un mot.

Didier tourna sa bière dans la paume.

Bizarre. La mienne appellerait trois fois par jour.

Nathalie, non, répéta Serge.

Cest soit bon signe soit mauvais, fit André, songeur.

Quoi donc ?

Soit elle va bien sans toi, cest ça le “mauvais”.

Serge vida sa bière. Il nen voulait pas à Nathalie. Ou bien il y pensait chaque jour mais ne voulait pas lavouer.

Avant huit heures, Didier regarda sa montre, rangea son manteau. André aussi. Ils lui serrèrent la main et séclipsèrent. Chacun rentrait. Femmes, enfants, parents.

Serge resta seul devant sa pinte. Il en commanda une dernière et sy attarda jusquà la fermeture.

***

Pendant ce temps, Nathalie découvrait un nouveau sentiment les premiers jours. Pas un manque, pas vraiment. Plutôt une place vide dans lappartement, comme si on avait poussé un meuble sans savoir si cest mieux ou pas.

Elle appela sa meilleure amie, Zinaïde, le deuxième jour.

Il est parti, Zina.

Parti où ?

Il a loué un appartement. Il disait quil suffoquait.

Zinaïde soupira.

Et toi, tu tiens le coup ?

Franchement ? Oui. Jen suis la première surprise.

Tu pleures parfois ?

Non. Cest bizarre, hein ?

Ça viendra peut-être.

Peut-être. On verra.

Le lendemain, Irène, la deuxième amie, celle quelle connaissait depuis la maternité voilà vingt-cinq ans, téléphona. Du genre moins diplomate.

Enfin ! dit Irène. Cela fait dix ans que je te le disais.

Tu disais quoi ?

Que tu vis comme une bonniche, sans le salaire.

Mais, Irène…

Quoi, Irène ? Tu fais quoi pour toi, maintenant ?

Nathalie chercha. Honnêtement, elle ne trouva pas.

Jai coupé mes cheveux, lan dernier.

Voilà.

Irène lentraîna à un cours de yoga le jeudi suivant. Nathalie, dabord réticente, finit par accepter. Elle remit le vieux jogging encore étiqueté et découvrit quelle était raide comme un piquet.

Pas grave, rassura linstructrice. On commence tous comme ça.

Deux semaines plus tard, elle était déjà plus souple. Trois cours par semaine. Après, elles prenaient parfois un café, une heure à papoter. Nathalie réalisait que, depuis longtemps, elle ne sétait plus autorisée ces conversations lentes, sans scruter lhorloge pour préparer le dîner de Serge.

Le soir, elle lisait. Avant, elle sendormait sur son livre. Désormais, elle sattardait dessus, savourant chaque page.

Un jour, Arnaud appela.

Maman, papa ma dit quil vit ailleurs.

Cest vrai.

Ça va pour vous ?

Différemment, Arnaud. Moi, ça va plutôt bien, pour tout te dire.

Silence. Il avait toujours eu besoin de temps pour digérer les choses.

Vous divorcez ?

Peut-être. Je ny ai pas réfléchi.

Tu nes pas triste ?

Étonnée. Pas triste.

Appelle-moi si tu veux.

Et toi, appelle-moi plus souvent, pas que pour Noël.

***

Un soir, toutefois, Nathalie sarrêta net au milieu de la cuisine, restant là cinq minutes, fixant la fenêtre.

Elle lavait une tasse, la tasse du matin, et songea : vingt-six ans. Toute une vie consciente. Il y avait eu de beaux moments aussi. Leur premier appartement, rénové à la sueur de leur front. Arnaud, gamin couvert de mercurochrome. La semaine à Biarritz quinze ans plus tôt, quand ils riaient sans retrouver la raison.

Tout cela nexisterait plus, ne serait plus que passé, comme des photos dans un vieux classeur.

Elle attendit que lémotion passe, la laissa couler. Cela prit quelques minutes, puis elle rangea la tasse et enfila ses baskets pour le cours de yoga.

***

Jean est arrivé par hasard.

Cétait lors dune rencontre avec Mme Valérie Dumas, la voisine du dessous, octogénaire aux mémoires déléphant et à lhabitude des longues discussions sur le palier. Elle demanda à Nathalie de changer une ampoule parce que son fils ne venait que la semaine suivante, “et dans le couloir, il fait nuit noire”. Nathalie remplaça lampoule, accepta un thé, et soudain le fils débarqua pas celui prévu mais lautre.

Jean, la barbe grise, veste élégante, fatigué davoir trop travaillé. Quarante-huit ans.

Maman, tu fais bosser les voisines ? lança-t-il joyeusement.

Nathalie a proposé, répondit Valérie, solennelle.

Jean sourit à Nathalie.

Merci. Je navais pas vu que maman était dans le noir.

Ce nest rien, répondit Nathalie.

Ils bavardèrent dix minutes devant la porte. Il était dans le bâtiment, travaillait dans le BTP aussi, à la différence que lui gérait une autre entreprise. Elle précisa quelle était comptable. Il remercia, elle regagna son étage.

Trois jours plus tard, il sonna chez elle. Apporta des courses à sa mère, et tendit à Nathalie une boîte de chocolats en remerciement.

Vraiment, il ne fallait pas, fit Nathalie.

Je peux entrer une minute ? demanda-t-il. Jaurais eu besoin du numéro de Serge, votre ex-mari, il paraît quil bossait dans les achats

Nathalie hésita.

Serge nhabite plus ici. Mais je peux vous donner son numéro.

Je comprends, fit Jean, indéchiffrable. Alors, je ninsiste pas.

Il sen alla. Une semaine plus tard, il rappela pour dire quil avait résolu son souci et lui proposa un café, “comme voisins”. Nathalie réfléchit et accepta.

Ils choisirent un petit coffee shop. Ils parlèrent du secteur, des changements du quartier, de sa mère. Il était de ces hommes qui écoutent avec attention ; parfois, il riait de ses propres jeux de mots avant même darriver au bout.

Vous avez été mariée longtemps ? demanda-t-il sans calcul.

Vingt-six ans. Enfin, jusquà il ny a pas longtemps.

Ça arrive, il commenta simplement, sans autre curiosité.

Elle apprécia cet esprit.

Ils se revirent, en toute légèreté. Ils ne se pressaient pas, sappelaient parfois pour échanger quelques mots. Nathalie aimait ça, cette absence durgence. Après vingt-six ans de devoirs, le néant des obligations était une fenêtre ouverte sur une chambre longtemps étouffée.

***

Serge, de son côté, se découvrait des faiblesses insoupçonnées.

Comme, par exemple, sa totale incapacité à patienter. Avant, tout allait de soi : le linge propre apparaissait, les repas aussi, les problèmes se résolvaient, mystère. Maintenant, il devait attendre que tout sèche, surveiller la casserole, attendre le plombier ou le chauffage.

Ou encore, il ne savait pas manger dans le silence. Durant vingt-six ans, quelquun partageait toujours la table. Dabord Arnaud, puis lorsque celui-ci fut parti, Nathalie, qui commentait ou se taisait, mais dont la présence animait le silence. Ici, le silence était radical, creux.

Il alluma la télé à chaque repas. Cela aidait un peu.

Autour de la troisième semaine, il appela Arnaud.

Salut, fiston.

Salut, papa. Ça va ?

Je me débrouille. Jhabite rue Moncey.

Maman ma dit, ouais.

Et elle, comment va-t-elle ?

Pause, plus longue que dhabitude.

Bien, vraiment bien. Elle fait du yoga, elle sort avec ses amies.

Serge encaisse.

Elle ne te manque pas ?

Papa tu mappelles pour savoir si maman pense à toi ?

Non, je me renseigne, cest tout.

Elle va bien, papa. Toi aussi. Cest positif.

Serge raccrocha, envahi dun sentiment imprécis, pas de la jalousie ni du regret, mais ce vague malaise derrer dans une pièce en cherchant quelque chose doublié.

***

Le vingt-troisième jour, dans lascenseur, il croisa une voisine, une jeune femme de trente-cinq ans, quil avait aperçue quelques fois. Elle sappelait Claire, elle-même se présenta.

Vous êtes le nouveau locataire ? demanda-t-elle.

Pour un temps, répondit-il.

Ah séparé de votre femme ?

Il fut surpris par la franchise.

Euh oui.

Ça arrive, fit-elle simplement. Vous êtes du quatrième ? Lappart aux rideaux moutarde ?

Oui, chez Monsieur Dupuy.

Dupuy, il ne loue quaux hommes seuls. “Trop dhistoires avec les couples”, il dit…

Claire vivait au premier étage, elle travaillait à la SPA, avait un chat et des plantes partout.

Un soir, il laida à porter ses courses. Elle linvita à boire un thé. Son appartement sentait la cannelle, plein de chaleur, impeccable. Ils discutèrent, elle avait du répondant, une intelligence tranquille. Mais lui pensait : chez elle, tout est propre, chez moi, cest une montagne de vaisselle sale.

Il la recroisa plusieurs fois, ils parlaient devant les boîtes aux lettres. Rien ne se passa, ni ne pouvait se passer : lui-même était une parenthèse sur deux jambes.

Un jour, elle demanda :

Vous restez longtemps ?

Je ne sais pas, avoua-t-il.

On dirait quelquun qui ne sait pas encore où il va.

Sans doute.

Cest comme ça. Il ne faut juste pas trop sattarder. Moi, jai mis deux ans à me relever du divorce. Puis jai regretté ce temps perdu.

Il mémorisa la leçon.

***

Le trente-et-unième jour, Serge se rendit au marché acheter des fleurs. Pas pour une occasion, ni à la demande dautrui, juste parce quil tomba sur des chrysanthèmes énormes, blanches, celles que Nathalie disait toujours préférer, “les roses, cest trop cérémonieux”.

Un gros bouquet. Il paya, prit le métro, direction rue Molière.

Tout au long du trajet, il serra les fleurs, croisant des regards indifférents ou amusés. Il imaginait la scène : elle ouvrirait, serait peut-être surprise mais sourirait. Tout de même, vingt-six ans

Il sonna. Il nota un nouveau bouton. Les pas derrière la porte, dabord une voix de femme, puis une voix dhomme, étrangère.

Les bras ballants, il demeura figé.

La porte souvrit sur une chaîne neuve, jamais vue. À travers lentrebâillement apparut le visage de Nathalie. Elle regarda les fleurs. Elle resta neutre.

Serge.

Nath je suis venu.

Je vois.

Jai pour toi. Il leva le bouquet maladroitement.

Aucune trace de pleurs, ni de colère, rien de ce quil avait imaginé.

Serge, je nouvrirai pas.

Pourquoi ?

Jai changé les serrures.

Jai vu. Mais pourquoi ?

Derrière elle, une silhouette dhomme passa. Serge suivit du regard.

Qui cest ?

Ce nest pas ton affaire, répondit-elle, sans agressivité.

Nath, attends. Jai compris bien des choses.

Ah oui ? Lesquelles ?

Il ouvrit la bouche, la referma.

Que jétais bien avec toi. Que je ne lavais pas vu avant. Que partir était une erreur.

Elle attendit, pensive.

Serge, reprit-elle, douce et calme, tu as compris que tu étais bien. Mais tu nas pas saisi pourquoi. Tu crois que cétait moi qui te manquais. Mais non : cétait seulement le confort que je tapportais, les chemises repassées, la maison entretenue.

Ce nest pas juste.

Cest la vérité.

Nath, vingt-six ans.

Je sais. Il y en a eu de belles, de ces années, aussi. Mais je ne veux pas recommencer pour vingt-six autres.

Je nai pas droit à une chance ?

Elle sattarda sur lui, longtemps. Puis dit :

Tu sais ce quil y a détonnant ? Moi aussi, jai recommencé à respirer. Je suffoquais, moi aussi. Je ne lavais pas dit.

Il resta planté, le bouquet à la main.

Nathalie…

Pars, Serge. Appelle Arnaud, parle-lui, pas de moi, juste comme ça.

La porte se referma, sans bruit, sans violence. Un loquet sauta.

Il attendit. Le bouquet glissa, effleurant le sol. Les chrysanthèmes étaient éclatantes, ignorantes du drame.

Le silence enveloppait la cage descalier. Dun appartement voisin montaient les sons dun téléviseur.

Serge fit demi-tour vers lascenseur.

***

Il appuya sur le bouton. Lascenseur arriva vite. Le miroir lui renvoya limage dun homme bien habillé mais défait, au visage de celui à qui quelque chose vient de finir. Ou de commencer. Ou les deux.

Dehors, la nuit était tombée, les réverbères sallumaient, les passants pressaient le pas. Il prit la direction du métro, son bouquet toujours dans la main.

Il sarrêta.

Sur un banc, une vieille dame nourrissait des pigeons de miettes de pain. Les oiseaux piaillaient.

Serge posa les fleurs près du banc.

Prenez-les, si vous voulez, madame.

Elle le considéra, puis regarda les chrysanthèmes.

De belles fleurs. On ne vous les a pas acceptées ?

Non.

Ça arrive, dit-elle. Et elle reprit sa conversation avec les pigeons.

Serge reprit sa marche. Tout était normal. Une femme, quelque part dans Lyon, venait de tourner la clé derrière lui, et reprenait sa nouvelle vie, une vie qui, apparemment, lui allait.

Arnaud, quelque part, rentrait aussi. Il faudrait au moins lui téléphoner.

Quelque part, dans un studio aux rideaux jaunes moutarde, la vaisselle sempilait.

Il prit son téléphone.

***

Dans le métro, il observa longuement son reflet dans la vitre noire, un reflet flou, illisible.

Étrange, pensa-t-il, sans y mettre de mots. Juste étrange.

Le train avançait. Des stations défilaient. Hommes, femmes, jeunes, vieux, certains absorbés par leur écran, dautres rivés à leurs sacs. Personne ne faisait attention à lui, à ses fleurs restées, à ses vingt-six ans, à cette porte close.

Il descendit à sa station, remonta à lair libre.

Lair était froid, promettait la neige, la toute première, invisible encore mais déjà palpable.

Serge sarrêta, leva le visage vers le ciel.

Il était sombre, banal.

Il reprit son chemin.

***

Cette nuit-là, vers deux heures du matin, il fixait le plafond, incapable de dormir. Lappartement, toujours le même, les rideaux condamnaient la lumière. Le frigo ronflait. Rien navait bougé.

Et soudain, il se rappela un détail.

Il y a huit ou dix ans, ils étaient allés chez les parents de Nathalie, dans leur maison de campagne près de Roanne. Le soir, ils buvaient du thé sur la véranda, silence, forêt en toile de fond. Nathalie se taisait, lui aussi, et ce silence était bon, dense, complice.

Il se souvint sêtre dit : là, je suis bien.

Et il ne lavait pas dit à voix haute. Juste pensé puis oublié.

Il allongé dans ce logement anonyme, essaya de retrouver ce sentiment. Impossible.

Un début de neige, hésitant, tombait dehors. Le tout premier.

Il faisait calme.

***

Le matin, il se leva, fit bouillir de leau, se dit quil faudrait acheter des vraies tasses. Celles du studio avaient le bord ébréché, désagréable pour boire.

Puis il pensa quil devrait appeler Arnaud.

Puis il pensa à son travail et au bilan trimestriel à venir.

Puis il pensa à ce que Nathalie avait dit. Elle aussi commençait à respirer. Elle aussi, en fait, suffoquait.

Il ne lavait jamais su. Ou peut-être, il navait jamais voulu y penser. Elle avait toujours été là, à tout faire, et jamais il ne sétait demandé ce quelle désirait ou ressentait. Tout semblait aller de soi. Il croyait sêtre retrouvé prisonnier de la routine, mais en réalité, cétait peut-être sa cage à elle, celle dans laquelle elle repassait ses chemises à lui.

La bouilloire siffla.

Il versa leau dans une tasse ébréchée, infusa son thé, sinstalla à table.

La neige sinstallait sur le rebord de la fenêtre, blanche, uniforme, immobile.

Serge attrapa son téléphone, chercha “Arnaud” dans ses contacts.

Il hésita, puis le reprit.

Allô, Arnaud ? Cest papa. Je tappelle juste comme ça. Tu es occupé ?

Non, répondit Arnaud, un peu surpris. Salut, papa. Je ne suis pas occupé.

Comment vas-tu ?

Je bosse. Chez vous, il neige ?

Ça vient de commencer.

Ici aussi.

Ils se turent deux secondes. Un silence doux, complice.

Papa, dit Arnaud. Et toi ?

Serge regarda par la vitre. Dehors, la neige dansait, paisible, et rien nétait clair encore.

Jessaie de comprendre, répondit-il.

Daccord. Appelle si besoin.

Je tappellerai. Toi aussi, nattends pas seulement les fêtes.

Cest promis, papa.

Ils raccrochèrent. Serge but son thé. Il était bon.

La neige tombait.

***

À la même minute, de lautre côté de la ville, Nathalie observait la rue, un mug de café chaud entre les doigts. Jean était déjà parti, il ne restait jamais dormir, cétait leur accord silencieux : rien ne presse, inutile de brusquer lhistoire.

Elle pensait à Serge. Ni tristement, ni gaiement, comme on se souvient de quelquun avec qui on a partagé lessentiel. Elle le revoyait là, derrière la porte, démuni avec son bouquet, lair de quelquun qui vient de tout comprendre, mais trop tard.

Elle nen voulait plus à Serge. Les accès de colère, cétait au début, puis cela sétait dissipé, remplacé par une solidité tranquille.

Elle saisit son téléphone, écrivit à Zinaïde : “On va au yoga demain ?” La réponse tomba aussitôt : “Jattendais que tu proposes. Oui !”

Nathalie sourit et posa son mug sur la table.

Dehors, la neige tombait aussi.

***

Le soir venu, Serge appela le propriétaire, prolongea le bail de deux mois.

Pas de souci, répondit le propriétaire. Tant que vous payez.

Il partit acheter des tasses neuves, sans ébréchure. Deux. Puis se ravisa. Il en prit une troisième.

Il passa chez lépicier, acheta des carottes, du poireau, du poulet. Il trouva sur son téléphone une recette simplissime de soupe en quatre étapes. Étape quatre : “Saler à votre goût”.

Il se pencha dessus : quest-ce que ça voulait dire, “à votre goût” ? Il goûta, ajouta du sel. Un peu trop, mais la soupe était mangeable.

Il sinstalla avec un bol tout neuf.

Dans le silence, le repas lui parut correct.

***

La vie avançait, sans tambour ni explication. Nathalie continuait le yoga, voyait Jean de temps à autre, appréciant sa discrétion. Serge cuisinait, téléphonait à Arnaud, voyait André et Didier plus souvent.

Ils ne divorçaient pas. Pas par décision, mais parce que leffort leur manquait, pour linstant.

Ils se croisèrent un jour dans le Monop de la rue Molière. Serge, devant les produits laitiers, lisait les ingrédients du kéfir comme si cétait un contrat.

Elle arriva dans son dos.

Serge.

Il se retourna. Ils se regardèrent. Il avait maigri, semblait un peu plus attentif.

Salut, Nathalie.

Salut. Tu as bonne mine.

Toi aussi.

Une courte pause.

Tu prends du kéfir ?

Oui, jhésite.

Celui-ci est bien, indiqua-t-elle.

Merci.

Il le prit. Elle avança, il partit ailleurs.

Aux caisses, ils se retrouvèrent voisins. Chacun régla ses achats. Ils sortirent quasi en même temps.

Bon, fit-il. À bientôt.

À bientôt, répondit-elle.

Elle tourna à droite, lui à gauche.

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Belle-Mère: Au Cœur des Relations Familiales Françaises