Pas de retour possible

Sans retour possible

Hélène pose sa tasse sur la table et observe son mari. Il se tient dans lentrée, face au miroir, et ajuste le col de sa nouvelle chemise. Une chemise cintrée, à petits carreaux, du genre que portent les jeunes hommes de vingt-cinq ans, pas ceux qui sapprêtent à fêter leur cinquantième anniversaire le mois prochain.

Pierre, tu vas au travail ou ailleurs?

Au travail, où veux-tu que jaille?

Je demandais juste. Tu ne thabillais pas comme ça avant.

Il se retourne. Son regard nest plus tout à fait le même, un peu distant, à peine impatient. Comme sil était pressé, et quelle se trouvait en travers de son chemin.

Hélène, les gens renouvellent leur penderie, cest normal.

Je ne dis rien.

Voilà. Tu ne dis rien, mais tu regardes.

Il enfile son manteau. Pas son vieux gris quil accroche depuis sept ans, mais un nouveau, court, bleu marine. Hélène le suit des yeux, puis saisit sa tasse pour aller sen occuper à la cuisine. Dehors, cest le début mars, gris et trempé. Sur le rebord de la fenêtre trône un pot de géranium, quelle arrose tous les mardis. Feuilles compactes, parfum légèrement âpre, rassurant. Hélène pose le front contre la vitre. La dernière fois quils sont sortis ensemble, cétait en octobre. Au théâtre. Une pièce qui lui avait plu à elle, mais Pierre était resté silencieux tout le trajet du retour.

Vingt-cinq ans déjà. Depuis longtemps, elle ne compte plus en jours.

Hélène travaille comme comptable dans une petite société de construction à la périphérie de Lyon. Un poste paisible, une équipe qui ne change jamais vraiment. On la respecte là-bas, on lappelle Madame Dumas, même les collègues plus âgés. Elle ne fait jamais derreur, narrive jamais en retard et ne part pas avant lheure. La maison aussi est impeccable. Elle change la nappe tous les dimanches: du lin clair, rayé, toujours propre. Son peignoir éponge couleur crème, acheté il y a trois ans, elle le ménage. Le soir, elle aime sinstaller avec un livre et une tasse de thé, accompagnée de confiture de cassis quelle prépare chaque été. Sa vie est bien rangée, comme une robe finement taillée: rien de trop, tout à sa place.

Les changements chez Pierre ont commencé en février. Il sest inscrit dans une salle de sport. Rien danormal, si ce nest la façon dont il lannonce au dîner. Non pas «je veux rester en bonne santé», mais «jen ai assez de ressembler à un vieux tas». Hélène ny prête pas attention. Elle sait que les hommes, à lapproche des cinquante ans, cherchent à prouver quils ont encore de lallant. Crise de la cinquantaine: haltères, régime, juste une envie de se rassurer. Quil aille à la salle, ça ne peut pas faire de mal.

Puis, cest le parfum. Fort, sucré, un peu artificiel, à mille lieues du précédent, discret, boisé. Lodeur plane dans lentrée bien après son départ. Un jour, Hélène trouve le flacon, tout noir, ourlé dargent, avec un nom anglais. Elle le repose sans mot dire.

Viennent ensuite les chemises, puis un nouveau jean, slim, usé aux genoux, trouvé au fond du placard. Visiblement cher. Elle le remet doucement à sa place.

En mars, Pierre rentre de plus en plus tard du travail. Dabord une fois par semaine, puis davantage. Des prétextes banals: réunion, dossier à terminer, arrêt chez un ami. Hélène écoute et acquiesce. Après vingt-cinq ans de vie commune, la confiance est un réflexe. Sans ça, rien naurait de sens.

Mais quelque chose la tiraille doucement, comme une vieille cicatrice qui gratte sous leau froide.

En avril, elle note que Pierre garde désormais toujours son téléphone sur lui. Avant, il nhésitait pas à le laisser traîner sur la table. À présent, il disparaît dans sa poche. À chaque appel, il sort dans le couloir. Une fois, elle entre dans la cuisine et Pierre retourne brusquement lappareil, écran contre la table, et lui demande si elle a besoin daide pour le dîner. Il na jamais proposé ça avant.

Son amie Sylvie, quelle connaît depuis luniversité, lui parle sans détour:

Hélène, tu ne vois pas? Cest le schéma classique. Crise de la cinquantaine. Le mien sest acheté une moto à quarante-huit ans, a porté son blouson de cuir tout lhiver. Il a fini par se lasser, il la revendue.

Pierre nest pas comme ça.

Ils sont tous «pas comme ça», jusquà preuve du contraire.

Tu dramatises.

Je suis lucide, cest tout. Ouvre les yeux.

Hélène observe. Mais plus elle cherche, moins elle comprend ce quelle voit. Pierre est là, mange, dort, lui parle boulot, évoque les fuites sous lévier. Tout semble comme dhabitude. Et en même temps, tout a changé. Il devient différent, distant sans lêtre franchement. Il parle, mais son regard part, ses pensées semblent ailleurs.

Un soir, alors quils boivent le thé à la cuisine, Hélène ose:

Pierre, tu vas bien?

Oui, pourquoi?

Tu es… bizarre, en ce moment. Lointain.

Il relève un instant la tête:

Je suis fatigué. Cest une période difficile au boulot.

Jentends bien. Je minquiète, cest tout.

Tout va bien, répète-t-il, mâchant un biscuit.

Mai est doux. Sur le balcon, Hélène replante chaque année des pétunias, achetés au marché, à la même petite mamie. Blanc et rouge, rangés dans des jardinières. Elle les arrose le matin, inspecte les fleurs. Cest son plaisir, sans enjeu, sans question.

En mai, Pierre rentre plusieurs fois vers minuit, prétextant des dîners professionnels. Hélène ne dit rien. Elle lentend se déchausser doucement, lentend sur les lattes, et met plus longtemps à sendormir.

Un soir, elle ne tient plus:

Pierre, tu as quelquun?

Un silence. Un battement de trop pour un simple « non ».

Mais quest-ce que tu vas chercher?

Je pose la question.

Arrête de te faire des idées.

Daccord, dit-elle simplement. Elle ne demandera plus.

Dedans, pourtant, des meubles ont bougé. Sans fracas, juste un déplacement. La pièce est la même, mais tout est désormais légèrement de travers.

Lété, Pierre passe parfois la nuit «chez un pote». Une fois, deux, puis trois. Hélène lui prépare une chemise dans un sac, silencieuse. Elle se demande si Sylvie na pas raison, si tout cela nest quune crise. Ça sarrangera peut-être. Les hommes de cet âge se cherchent, puis se recasent. On nefface pas vingt-cinq ans comme ça

À la mi-juillet, il sassied face à elle à la cuisine. Il porte encore cette chemise à carreaux, celle de mars. Il croise les doigts, regarde un instant par la fenêtre. Le géranium est là. Hélène attend, la tasse de thé brûlante entre les mains. Elle devine déjà ce quil va dire.

Hélène, il faut quon parle.

Je técoute.

Je men vais.

Elle pose sa tasse. La chaleur lui traverse la céramique.

Chez qui?

Il hésite une fraction.

Elle sappelle Amélie. Elle a vingt-deux ans. Je lai rencontrée il y a six mois.

Quelquun arrose ses fleurs sur le balcon dà côté, et leau perle doucement vers le bas.

Depuis février donc, souffle Hélène.

À peu près.

Quand tu as acheté tes chemises.

Hélène

Je ne taccuse pas. Juste, je recouds le fil de lhistoire.

Il semble surpris, gêné, comme sil sattendait à des cris, des larmes, quelque chose qui lui donnerait raison:

Tu ne comprends pas. Jai besoin de me sentir vivant, davoir un avenir encore. Regarde-nous. On est devenus des petits vieux.

Pierre, tu as quarante-neuf ans.

Justement.

Je ne comprends pas le « justement ».

Il se lève, saffaire pour rien, pose une tasse dans lévier. Un geste de trop.

On vit comme deux voisins. On fait toujours la même chose: la nappe, le géranium, le thé à la même heure. Ce nest pas la vie, Hélène. Cest de lenlisement.

Cest une maison. Celle que jai bâtie vingt-cinq ans durant.

Je sais, je te suis reconnaissant, vraiment. Mais je ne peux plus.

Elle le regarde et réalise quelle ne connaît pas bien cet homme. Non parce quil est devenu autre, mais parce que, peut-être, elle na jamais vraiment voulu voir.

Tu prends tes affaires ce soir?

Il semble interloqué.

Non, pas ce soir. Je passerai les prendre petit à petit.

Très bien.

Elle se lève, vide la tasse, rince soigneusement. Elle sessuie les mains au torchon et quitte la pièce. Dans le salon, elle ouvre la fenêtre sur la ville chauffée, où lon sent le tilleul et lasphalte du boulevard. Elle respire, songe à arroser ses pétunias le lendemain, à racheter du beurre.

Dans ce genre de moments, les petits gestes du quotidien consolent mieux que tous les mots.

Les premières semaines après son départ furent étranges. Non pas atroces, pas de celles où lon ne mange plus, où lon ne se lève plus. Elle continue: elle se lève, travaille, arrose les fleurs. Mais lappartement a changé de sonorité, il y a un vide, quelque chose est trop silencieux. Les affaires de Pierre ne sont plus dans la salle de bain; le porte-manteau fait un peu pitié. Hélène achète un nouveau crochet, y suspend son sac pour combler le trou.

Sylvie débarque dès le premier week-end, une tourte au chou sous le bras, elle reste jusquau soir.

Comment tu vas?

Ça va.

Sérieusement, Hélène.

Je tassure, ça va. Mal, mais ça va. Tu vois la différence?

Oui, souffle Sylvie. Il ta expliqué?

Oui. Il dit quon était vieux avant lâge, que la maison était devenue une prison.

Prison Il parle pour lui, pas pour toi.

Hélène sert une nouvelle tasse de thé. Le ciel sobscurcit, la lampe éclaire la pièce, la tourte trône sur la planche en bois, et il fait bon. Elle se dit quau fond, elle sait rendre le lieu doux. Ce soir, cette douceur nest simplement plus destinée à deux.

Sylvie, elle a vingt-deux ans.

Jai entendu.

Ce nest pas de la jalousie. Cest mathématique. Javais vingt-deux ans quand il était déjà un homme. Aujourdhui, il part avec quelquun de cet âge.

Il veut refaire le passé. Tous veulent ça.

Le passé ne revient pas.

Non. Il devra sen rendre compte, tôt ou tard.

Hélène se tait. Il lui faudra comprendre autre chose, mais elle ne sait pas quoi. Tout semble déplacé, le monde tourne mais rien nest à sa place.

Au bureau, personne nest au courant. Les collègues la trouvent plus silencieuse, mais elle, Madame Dumas, a toujours été discrète. Une jeune, Camille, se risque un jour:

Tout va bien?

Oui, je suis juste fatiguée.

Camille lui achète un café automatique, et ce geste lui fait plus chaud au cœur quelle ne laurait cru.

Août passe dans une sorte dengourdissement neutre. Hélène fait ses confitures comme dhabitude, racle lécume dans le même pot, déguste avec du pain blanc. Les bocaux salignent au cellier, et cet ordre la rassure. Comme si la vie continuait, quoi qu’il arrive.

Une fois, Pierre téléphone pour récupérer des affaires. Il vient un samedi matin. Elle lui ouvre, il passe sans un mot, rassemble quelques vêtements, des livres, des outils, une pochette de documents. Sur le pas de la cuisine, il sattarde.

Comment tu vas?

Ça va.

Ne sois pas fâchée.

Je ne ten veux pas, Pierre. Je vis, simplement.

Il hoche la tête et sen va. Elle referme la porte, entend ses pas sur les marches, puis va se préparer une omelette: trois œufs, un peu daneth. Elle mange, range la vaisselle, vérifie les pétunias qui fanent déjà, septembre approche.

Le divorce est prononcé en octobre. Pas de cris, presque administratif. Elle trouve une avocate efficace, jeune, les gestes sûrs et les yeux fatigués. Lappartement appartenait à Hélène avant leur mariage; il ny a presque rien à partager. Pierre ne réclame rien. Peut-être que sa nouvelle vie ne supporte pas les querelles de lancienne.

Devant le tribunal, sur les marches, il bruine une lumière grise. Hélène relève le col, prend le bus. Elle sarrête chez le boulanger, achète une brioche au pavot. Chez elle, elle infuse du thé, coupe le pain, sinstalle face à la fenêtre, observant lautomne qui fait son lent ouvrage dehors.

«La psychologie du couple», lit-elle, dans un article trouvé par hasard, explique que la séparation commence toujours bien avant la rupture officielle. Cest juste. Tout avait commencé à se déchirer plus tôt, déjà dans ses silences au théâtre, dans le téléphone retourné. Mais elle refusait de nommer la chose.

Novembre ramène son froid et un nouveau rythme. Hélène sinscrit à un atelier daquarelle dont elle rêvait depuis longtemps. Tous les mercredis, elle marche jusquà un petit atelier du quartier, odeur de papiers et de pigments, où personne ne la connaît. Elle peint maladroitement, les taches sont là où il ne faut pas, mais elle aime cet abandon au mélange de leau et de la couleur.

La professeure, une dame aux cheveux blancs et lourdes boucles doreilles, lencourage un soir:

Il faut oser la couleur, ne pas avoir peur. Le papier supporte tout.

Hélène songe que cela vaut bien plus loin que la peinture.

Sylvie téléphone souvent, passe parfois. On parle travail, livres, actualité. Les conversations sur Pierre deviennent brèves, rares; Hélène en ressent une paisible satisfaction. Ce nest pas lindifférence, mais la vie reprend finalement la place que prenait autrefois la douleur.

Parfois, elle se pose la question, commune à bien des femmes délaissées pour une plus jeune: qua-t-elle mal fait? Elle ne trouve jamais de réponse honnête. Elle a tenu la maison, est restée fidèle, na jamais fait de scène, a travaillé, na pas été exigeante. Peut-être que cétait là lerreur, de croire que tout cela suffisait.

Puis lidée sefface, car, au fond, elle ne sait pas ce quelle aurait fait autrement.

Lhiver approche, enneigé. Hélène sachète de nouvelles bottines, plates, bordeaux. Une collègue trouve quelles lui vont bien: un détail, mais qui lui restera en mémoire toute la journée.

En janvier, Sylvie lappelle, la voix étrange, à la fois inquiète et précautionneuse.

Hélène, tu es assise?

Je suis devant la casserole, pourquoi?

Tu as des nouvelles de Pierre?

Non. On ne se parle plus.

Il a eu un malaise cardiaque. Dans une sorte de club.

Hélène coupe le feu sous la poêle.

Cest vrai?

On ma dit quil est tombé sur la piste de danse. Ils ont dû appeler le SAMU.

Il va sen sortir?

Oui, il est hospitalisé. Mais cétait sérieux.

Hélène reste quelques secondes à la fenêtre. Il neige, lentement.

Il vivait comment, ces derniers mois?

Apparemment, à fond. Avec Amélie, cétait sorties, fêtes, nuits blanches. Entraînement intensif aussi. Son corps na pas suivi.

Je vois.

Tu vas le voir?

Pas encore sûre.

Elle raccroche. À la fenêtre, des enfants assemblent un bonhomme de neige dans la cour. Hélène les regarde, tente danalyser ce quelle ressent. De linquiétude, un peu. De la fatigue, surtout. Et au fond, enfoui, un soulagement discret: elle est ici, chez elle, pas là-bas.

Le lendemain, elle téléphone à lhôpital, prend des nouvelles, apprend que Pierre est stable et peut recevoir des visites.

Le soir, elle prépare un sac: eau minérale, pommes, quelques sablés maison, cuisinés la veille pour elle-même. Elle referme son manteau et sort.

Lodeur de lhôpital lui est familière: chaleur tiède, produits dentretien, cette tension diffuse des couloirs blancs. Elle trouve le service, explique sa venue, suit une jeune infirmière fatiguée.

La chambre, quatre lits, trois vides. Pierre près de la fenêtre. Minci, tiré, le visage gris. Non un homme à nouveau jeune: un adulte vieilli par lexcès dillusions.

Il la voit, hésite.

Hélène.

Salut, Pierre.

Elle pose son sachet sur la table, tire une chaise, sassoit.

Je ne pensais pas que tu viendrais.

Me voilà.

Il la détaille, les yeux traversés démotions quelle ne décrypte pas.

Comment tu vas?

Un peu mieux. Hier, cétait dur, aujourdhui, ça va. Ils vont me garder encore une semaine.

Il faut. Repose-toi.

Amélie nest pas venue. Je lai appelée. Elle a dit quelle passerait. Elle nest pas venue.

Hélène regarde les pommes, puis Pierre.

Je men doutais.

Comment?

Jai compris.

Il ferme les yeux, garde le silence, longtemps. Puis, la voix basse:

Jai été idiot, Hélène.

Oui, probablement.

Non, pas probablement. Certainement. Je croyais revivre, grâce à cette fille. Comme si javais de nouveau vingt ans, tu vois?

Oui.

Je nétais quun vieux fou quon a toléré tant quil avait de quoi payer les sorties.

Pas de réponse. Derrière la vitre, le ciel dhiver est bleu ardoise, la neige repose sur le rebord.

Hélène, je veux te demander pardon.

Évite les discours. Tu dois reprendre des forces.

Non, laisse-moi parler. Jai compris, maintenant. Je tai comparée à elle, alors que je devais simplement te reconnaître. Tu bâtissais une maison, je la disais prison. Jétais injuste.

Elle observe ses mains, quelle connaît à la perfection. Vingt-cinq ans, les mains changent peu.

Hélène Je voudrais revenir.

Le silence sépaissit dans la chambre.

Tu mentends?

Jentends.

Je voudrais revenir à la maison. Jai compris, sans toi cétait ça la vie. Et ce que jai cherché ailleurs, ce nétait rien.

Hélène se lève, va à la fenêtre. Un arbre nu, une colombe perchée sur la branche. Elle la fixe, réfléchit honnêtement, sans mensonge.

Se demande ce quelle ressent. Au fond, seulement du calme. Ni froid, ni haine: juste la paix qui suit la douleur.

Pierre, dit-elle sans se retourner. Tu iras mieux. On va te remettre sur pied. Tu te relèveras.

Ce nest pas ça

Je tai entendu. Je suis heureuse que tu aies compris. Mais moi, je ne reviendrai pas.

Il la regarde, son visage vacille.

Pourquoi?

Elle cherche les mots justes, sans cruauté.

Parce que ce que je ressens pour toi, aujourdhui, cest de la compassion. De la sollicitude. Mais ce nest pas suffisant pour continuer à vivre ensemble. Tu comprends?

Mais tu pourrais

Non. Il y a des choses quon ne récupère pas, Pierre. Comme un puits tari.

Hélène, je ten prie

Je suis venue parce que tu comptes encore. Parce que jai fait des sablés. Mais la vie davant nexiste plus. Je ne ten veux pas. Rien de ce genre. Mais je ne peux pas revenir en arrière.

Il ferme les yeux, reste allongé, sans bruit.

Je comprends.

Cest mieux.

Elle enfile sa veste, ajuste son col.

Jinformerai linfirmière de prendre soin de toi. Appelle ton fils. Il devrait savoir.

Nous ne sommes plus trop

Appelle-le. Cest ton fils.

Elle ramasse son sac. Arrivée à la porte, elle se retourne:

Les pommes sont bonnes, ce sont des reinettes. Mange-les.

Elle quitte la chambre, ferme discrètement.

Dans les couloirs, même odeur chaude et institutionnelle. Elle salue linfirmière, descend lescalier glacé, sort. Dehors, la neige sest arrêtée, la ville dhiver vibre doucement. Elle rentre, silhouette modeste dans la lumière terne.

Le bus arrive vite, Hélène sinstalle près de la fenêtre. La ville défile: arbres nus, réverbères, passants chargés de sacs. La vie continue sa course.

Elle pense que le plus difficile quand un homme part pour une plus jeune, ce nest pas le choc, cest après. Il ne faut pas simplement survivre, mais décider ce quon fera ensuite. Ne pas se venger, ni attendre, ni regarder en arrière. Avancer, construire du neuf. Plus dur quon ne croit.

Hélène songe à mercredi. Le prochain atelier daquarelle. La prof a promis un paysage dhiver. Hélène a encore du mal avec les reflets sur la neige, le gris et le bleu dans lombre. Mais elle va essayer.

Arrivée à son arrêt, elle descend, boutonne son manteau, frissonne. Le chemin vers limmeuble est familier: la pharmacie, la boulangerie, la cour décole, la balançoire qui grince, même sans enfant.

Elle grimpe lescalier, ouvre la porte. La chaleur familière lenveloppe, subtile mais reconnaissable. Elle enlève ses bottes, chausse ses pantoufles. Cuisine, lance la bouilloire. Ajuste sa nappe de lin rayé.

Tandis que leau chauffe, elle touche les feuilles du géranium. De la poussière sy est déposée. Il faudra essuyer.

Le bruit sec de la bouilloire la ramène. Hélène se sert du thé, se chauffe les doigts à la tasse.

Dehors, les lampadaires sallument, comme chaque janvier, tôt et paresseusement.

Elle prend une gorgée. Se souvient quil faudra passer au marché vendredi, pour le lait et les œufs. Prendre aussi des reinettes, peut-être, pour une tarte aux pommes: Sylvie attend la recette.

Elle fera ça vendredi.

Et mercredi, elle peindra la neige.

***

Dehors, la ville bourdonne, bruyante, agitée. Ici, dans cette cuisine aux géraniums, le calme règne. Cest sa tranquillité, et elle ne la cèdera à personne.

Le téléphone repose sur la table. Pierre appellera peut-être, demandera un service. Elle sait quelle répondra. Prendra de ses nouvelles, conseillera découter les médecins. Cest sa nature.

Mais elle ne reviendra pas.

Tu sais quoi, Madame Dumas, murmure-t-elle à mi-voix, et lécho dans la cuisine sonne étonnamment assuré. Ce nétait pas de la routine. Cétait la vie. Pas la sienne. La mienne.

Elle finit sa tasse, lave doucement, allume la lampe du salon, car la nuit tombe vite et elle na jamais aimé lire sous la lumière crue.

Le livre attend, page marquée. Hélène sy replonge, retrouve sa place, se laisse absorber. Dehors, un léger voile de neige tombe. Le géranium ne bouge pas, la nappe est droite.

Tout est à sa place.

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