Javais seize ans quand, dans la brume étrange dun rêve qui semblait flotter entre les rives de la Seine et les lumières diffuses de Paris, je suis tombée enceinte dun garçon que jaimais dun amour fiévreux et irréel. Je fréquentais Benoît depuis une année scolaire ; nous étions deux ombres qui seffleuraient dans le couloir du lycée Louis-le-Grand, un monde daulnes et de marbre, loin des adultes qui régnaient sur nos vies comme des géants silencieux. Quand le destin rêveur ma révélé la grossesse, la peur sest glissée dans nos cœurs comme un brouillard sur Montmartre, nous murmurant de cacher notre secret aux parents, gardiens du jour.
Quand la nouvelle a éclaté, mes parents se sont consumés de colère, leur voix résonnant comme un orage sur les pavés mouillés. Notre famille semblait irréprochable aux yeux du voisinage du 16e arrondissement. Jétais leur unique fille, la muse studieuse aux bulletins sans tache, une étoile dans la constellation des lycéens parisiens. Benoît, assis à mes côtés dans le même amphithéâtre, partageait ce sort : nos parents rêvaient que nous franchissions la Sorbonne, armés de diplômes, prêts à conquérir des destins dorés. Un enfant aurait été un mur dans ce rêve si soigneusement construit.
Alors, dans la logique étrange de ce rêve, ma mère ma forcée à avorter. Il était encore temps, disait-elle, dans lécho froid dune clinique à Saint-Germain. Tout sest passé comme un rideau qui tombe sur une scène. Puis, Benoît et moi avons repris la danse ordinaire de la jeunesse parisienne : sorties à la Cinémathèque, promenades sous les platanes du Jardin du Luxembourg. Nous avons terminé le lycée, puis nous sommes engagés dans lunivers tourbillonnant de luniversité. Un an espiègle plus tard, nous nous sommes mariés quelque part près du vieux canal Saint-Martin, sous les regards indifférents de nos parents.
Un autre printemps sest glissé dans notre vie, et cette fois, jai porté de nouveau la promesse dun enfant. Tout le monde, même ma mère, souriait à lidée de ce bonheur. Mais, dans la sixième lune, le rêve a viré au cauchemar : du sang sur les draps blancs de lhôpital Pitié-Salpêtrière, un garçon aux mains minuscules, ne pesant que un kilo et demi. Trois heures éphémères et il sest évaporé, comme un petit fantôme dans les lampes tristes de la nuit.
Il y a eu des complications : les médecins, vêtus de leur blouse ivoire, nont pas pu contenir lhémorragie. Mon utérus ma été retiré, emporté comme un souvenir disparu. Jamais plus je ne connaîtrai la maternité, ni le rire timide dun enfant dans lappartement haussmannien.
Ma mère, spectrale et tremblante, est venue me voir à lhôpital, des larmes glissant sur ses joues. Elle a murmuré quelle regrettait profondément de mavoir imposé cet avortement des années auparavant. Mais ses regrets, fragiles comme un dimanche pluvieux à Paris, ne savaient pas apaiser la douleur.
Le passé reste accroché, comme de la brume sur les ponts de la Seine. Les fautes ne seffacent pas dans le vent. À présent, la porte de la maternité sest refermée pour moi à jamais. Je ne sais pas si Benoît et moi pourrons maintenir notre amour et rester heureux, car il semble que dans les familles françaises, un enfant soit la pièce manquante dun puzzle quon ne pourra plus jamais achever.







