Après cinq années de mariage, lépouse de mon frère demeurait une inconnue pour nous, jusquà cette récente visite où, soudain, tout nous est apparu limpide comme dans un miroir brumeux. Mon frère, Antoine, sétait installé longtemps auparavant à Lyon, après avoir terminé ses études, avec le dessein de revenir bientôt à Paris, mais la vie a tissé dautres fils. Il a croisé la route dune femme, ils se sont mariés à la hâte, et, tel un personnage échappé dun roman de Prévert, il nest jamais revenu.
Des circonstances étranges mavaient retenu loin de leur mariageseule notre mère avait croisé, brièvement, la nouvelle épouse, Claude. Les années sétaient enroulées comme des toiles daraignée, et jamais nous navions trouvé lélan de leur rendre visite. Cette année, Antoine ma annoncé, sous la lumière trouble dun message, leur grande odyssée en terre française, avec une halte de deux jours chez nous. Je métais préparée, cœur battant, à les accueillir dans notre petit appartement du 13ème arrondissement, ou chez ma tante, dans sa maisonnette à Montmartre.
Mais dès la première minute, mon enthousiasme fondit comme neige sur un réverbère. À laéroport dOrly, je découvris une Claude effroyablement insatisfaite qui, dans un ton nasillard, navait de cesse de se lamenter sur la longueur du vol, la mollesse des chaises, lâpreté du café avion. Le malaise tournoyait dans lair, palpable et épais, comme la vapeur dun café mal serré.
Arrivés à la petite maison, ses doléances continuaient, glissant sur la robinetterie du lavabo et la froideur du carrelage dans la salle de bains. Elle semblait prise dans une étrange bataille contre la plomberie française. Les plaintes explosaient doucement, obligent Antoine à lemmener dîner en ville, sous prétexte dun caprice culinaire. Mon mari et moi, perplexes, oscillions entre amusement et découragement.
De retour parmi nous, la voilà qui inspectait la table du goûter comme si chaque plat cachait un mystère : elle pinçait le nez à la vue des quiches, repoussait les tartines, et ne se risquait quà piquer timidement une tomate cerise. Une défiance étrange envers tout ce qui nétait pas verdure, mais les légumes eux-mêmes subissaient son regard soupçonneux.
Le lendemain, au gré dune promenade irréelle sur les quais de Seine, elle adoptait la démarche saccadée dun enfant boudeur, guettant dans chaque vitrine un reflet dinsatisfaction. Tout semblait hors de proportion, comme si Paris lui était une mascarade au goût rance.
À la fin, jattendais avec impatience linstant où je refermerais le coffre de leur taxi pour laéroport Charles-de-Gaulle. Cétait pour moi un soulagement doux-amer, inaudible et pourtant immense. Je continuais derrer dans les brumes de ce rêve éveillé, me demandant comment, dans le secret dune autre vie, Antoine vivait depuis cinq ans avec ce mirage dépouse dont le vrai visage sétait dévoilé, enfin, au bout de deux jours lunaires passés dans notre monde.






