Et pourquoi souscrire un prêt immobilier alors que l’on peut directement devenir propriétaire d’un appartement ?

Il y a bien longtemps, alors que le printemps sétirait paresseusement sur les bancs du square, je me souviens encore mêtre assise à côté de ma voisine, Geneviève. Ce jour-là, ses yeux brillaient de larmes ; elle me confia, la voix tremblante, que cétait une tristesse infinie de songer à finir ses jours dans une maison de retraite. Comme si lon abandonnait tout, volontairement. Et tout cela, disait-elle, à cause des mots de sa fille.

Geneviève avait élevé sa fille, Églantine, seule. Son mari, Emile, était parti bien trop tôt, la laissant veuve alors que la petite nétait encore quun bébé. Elle avait porté tout le fardeau sur ses épaules. Églantine grandit gâtée, habituée à ce que sa mère se plie à tous ses caprices. Geneviève nhésitait pas à lui donner son dernier sou des francs à lépoque, bien avant larrivée de leuro pour lui offrir chaque robe dont elle rêvait. Elle l’habillait telle une poupée de porcelaine.

Pour pouvoir couvrir Églantine de cadeaux, Geneviève travaillait darrache-pied. Certaines nuits, elle enchaînait les heures supplémentaires à lusine. À cette époque, on navait pas à se tracasser pour un toit sur la tête : la fabrique lui avait attribué un appartement, privilège dun autre temps aujourdhui disparu. De nos jours, on doit économiser sou après sou pour acquérir un logement. Plus personne ne donne dappartement par faveur.

Le temps est passé. Églantine est devenue une belle jeune femme, a intégré lUniversité de la Sorbonne puis sest mariée avec Paul, un garçon issu dune bonne famille de Bordeaux. Les parents de Paul possèdent une grande maison à la campagne, près de Bergerac, mais le jeune couple na jamais souhaité sy installer. Ma voisine Geneviève, elle, avait gardé son appartement à Montreuil. Hélas, la cohabitation avec le gendre tourne à lorage : chacun tient à ses habitudes, les générations sécharpent sur les règles de la maison, et la vie commune devient intenable.

De toute façon, de nos jours, les jeunes veulent leur indépendance, leur espace. Pourquoi simposer la promiscuité et les petites disputes quand il est possible, avec un contrat de crédit logement, de se constituer un apport et de rembourser petit à petit son bien ? Cela vaut bien mieux que derrer de location en location ou de dépanner chez les parents.

À lépoque de notre jeunesse, on pouvait encore compter sur lentreprise ou lÉtat pour la question du logement. Aujourdhui, impossible. Il faut travailler sans relâche et se priver, si lon souhaite posséder ses quatre murs et peu importe les sacrifices à consentir en chemin.

Églantine et Paul, pourtant, nont pas cette patience. Ils gagnent correctement leur vie, tous deux engagés dans des entreprises florissantes. Beaucoup de leurs amis de fac ont déjà pris un crédit et acheté un deux-pièces à Toulouse ou à Lyon. Mais non, ce nest pas leur priorité. Dabord une grossesse, puis une deuxième. Les petites nécessitent des couches jetables, du lait infantile, des purées toutes prêtes. Aujourdhui, tout est simplifié : pas besoin de laver des couches, tout se jette propre, rapide, pratique. La vie moderne, paraît-il.

Pourquoi se sont-ils tant pressés davoir des enfants ? Ils auraient pu acquérir un logement avant, sinstaller, construire leur vie puis penser à agrandir la famille. Mais non, les bébés sont venus lun après lautre.

Geneviève soupire. Églantine voudrait encore dautres enfants, malgré les soucis financiers. Paul et elle, enfants uniques, rêvent dune grande fratrie. Peut-être ont-ils raison : les frères et sœurs sépaulent, se soutiennent, et vieillissant, les parents trouvent aide et réconfort au sein de la famille, un peu moins de solitude.

Certes, les enfants sont une grande joie. Mais comment expliquer cet étrange détachement quon observe chez certains parents ? Certains semblent tout attendre de lÉtat ou des autres.

Je ne comprends pas leur façon dagir. Nous, à notre époque, on économisait chaque sou ; on portait le même manteau plusieurs hivers pour pouvoir mettre de côté quelques francs, dans lespoir davoir un jour un appartement à son nom. Les jeunes, aujourdhui, désirent tout tout de suite. Ils ne sont pas habitués à la patience, au renoncement.

Ils mangent dehors, se ruinent en friandises pour leurs enfants. Que de dépenses inutiles ! Des montagnes de jouets envahissent le salon ; à notre époque, une poupée, trois voitures suffisaient. Les nouvelles collections se succèdent et ils achètent tout.

Églantine raffole de la mode, des cosmétiques luxueux, des grandes marques. Sans compter les habits à peine portés, très vite démodés et relégués au placard, ou offerts à la voisine. Combien de billets envolés dans tout cela ?

Et puis, chaque été, ils partent sur la Côte dAzur ou même en Corse. Les enfants doivent « profiter de la mer ». Les parents, eux aussi, veulent souffler. Mais pourquoi ne pas choisir des vacances modestes, dans le Jura ou les Landes, économisant ainsi davantage ?

Avec tout ce quils dépensent en vacances, ils pourraient déjà avoir remboursé la moitié dun studio à Toulouse ! Mais ils préfèrent parcourir de ville en ville, gaspiller leur argent en plaisirs éphémères, sans jamais se poser.

Voilà pourquoi, ce jour-là, Geneviève pleurait. Sa fille Églantine, venue lui rendre visite, avait relancé la discussion à propos de lappartement. Cette dernière affirma que ce nétait plus la peine dacheter quoi que ce soit, quun logement en location suffisait largement. Quils menaient leur vie comme bon leur semble, quils mangeaient ce quils voulaient, shabillaient comme ils aimaient, et puis, un jour, ils hériteraient bien dun appartement, puisque Paul et elle sont les seuls enfants de leurs parents respectifs.

Geneviève sest sentie blessée. Elle a cru comprendre que sa fille attendait, tout simplement, sa disparition. Églantine sen est excusée, certes. Mais le mal était fait.

Je crois que sa fille na pas eu de mauvaise intention. Pourtant, quelque chose a profondément blessé Geneviève. Aujourdhui encore, lorsque sa fille lappelle pour prendre de ses nouvelles, Geneviève soupçonne quÉglantine attend le jour où elle partira pour finir à la maison de retraite ou pire. Ah, les temps ont changé, et parfois le cœur des mères en reste meurtri.

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Et pourquoi souscrire un prêt immobilier alors que l’on peut directement devenir propriétaire d’un appartement ?
Maman, souris s’il te plaît Arina n’aimait pas quand les voisines venaient à la maison et demandaient à sa mère de chanter. — Annie, chante, ta voix est si belle, et tu danses si bien… — sa mère entonnait une chanson, les voisines reprenaient, parfois tout le monde dansait ensemble dans la cour. À cette époque, Arina vivait avec ses parents dans un petit village, dans leur propre maison. Il y avait aussi son petit frère, Antoine. Sa mère était joyeuse et chaleureuse ; quand les voisines s’en allaient, elle disait : — Revenez la prochaine fois ! On a passé un bon moment, c’était sympa — les voisines promettaient de revenir. Mais Arina n’aimait pas que sa mère chante et danse, elle en avait même un peu honte. À ce moment-là, elle était en cinquième. Un jour elle a dit : — Maman, ne chante pas, ne danse pas, s’il te plaît… J’ai honte — même elle ne comprenait pas vraiment pourquoi. Même aujourd’hui, devenue adulte et maman à son tour, elle ne sait pas expliquer ce sentiment. Mais Anne a répondu : — Arina, ne sois pas gênée quand je chante, au contraire, réjouis-toi. Je ne pourrai pas toujours chanter et danser, il faut en profiter pendant que je suis encore jeune… À l’époque, Arina ne comprenait pas, ne réalisait pas que la vie n’est pas toujours joyeuse. Quand Arina était en sixième et son frère en CE2, leur père les a quittés. Il a fait ses valises et n’est jamais revenu. Arina n’a pas su ce qui s’était passé entre ses parents. Devenue adolescente, elle a demandé : — Maman, pourquoi papa nous a quittés ? — Tu comprendras quand tu seras grande, — a répondu sa mère. Anne ne pouvait pas encore raconter à sa fille qu’elle avait surpris son mari avec une autre femme, Véronique, qui vivait à deux pas de chez eux. Arina et son frère étaient à l’école, et elle était rentrée chez elle par hasard, ayant oublié son portefeuille. La porte n’était pas fermée. Étonnée — son mari était censé être au travail, il n’était même pas onze heures. En entrant, elle a vu une scène insupportable dans leur chambre. Surprises et sourires gênés d’Ivan et de Véronique, comme si c’était Anne l’intruse… Le soir, quand son mari est rentré du travail, il y a eu un scandale. Les enfants jouaient dehors et n’ont rien entendu. — Prends tes affaires, je t’ai préparé une valise dans la chambre. Je ne te pardonnerai jamais cette trahison. Ivan savait que sa femme ne lui pardonnerait pas, mais a essayé de parler. — Anne, c’est un mauvais moment, on pourrait oublier tout ça ? On a les enfants… — Je t’ai dit de partir, — furent ses derniers mots, puis elle est sortie dans la cour. Ivan a pris ses affaires et est parti. Anne s’est cachée pour regarder sans être vue. Elle ne voulait plus jamais revoir son mari, tant la blessure était profonde. — On s’en sortira avec les enfants, — pensait-elle en pleurant. — Je ne lui pardonnerai pas. Elle n’a pas pardonné. Elle est restée seule, avec ses deux enfants. Elle comprenait que ce serait dur, mais n’imaginait pas à quel point. Elle dut prendre deux emplois. Le jour, elle nettoyait les sols, la nuit elle travaillait à la boulangerie. Elle ne dormait plus assez, le sourire avait disparu de son visage. Le père avait beau être parti, Arina et Antoine continuaient à lui rendre visite, il vivait à quatre maisons de là. Véronique avait un fils du même âge qu’Antoine, ils étaient dans la même classe. Anne ne leur interdisait pas d’aller voir leur père. Ils jouaient ensemble à la maison ou dans la cour, mais, pour manger, ils rentraient chez eux – Véronique ne leur offrait jamais rien, juste le droit de jouer. Parfois le fils de Véronique venait aussi chez eux, les voisins regardaient d’un air perplexe. Anne nourrissait tout le monde, jamais contre le beau-fils de son ex-mari. Mais Arina ne revit jamais le sourire de sa mère. Elle restait gentille, attentionnée, mais s’était refermée sur elle-même. Parfois, Arina revenait de l’école, elle aurait aimé que sa mère lui parle, alors elle racontait ses histoires de classe. — Maman, tu imagines, Gégé a amené un chaton en classe et il miaulait pendant le cours ! Notre institutrice ne comprenait pas d’où ça venait, elle s’est même fâchée contre Gégé. Et nous, on a dit que c’était son chaton caché dans la trousse. La maîtresse l’a renvoyé avec le chat, elle a convoqué sa maman. — D’accord… — disait seulement sa mère. Arina voyait que plus rien n’animait sa mère. Elle l’entendait parfois pleurer la nuit, restée de longues minutes à regarder dans le vide par la fenêtre. Adulte, elle comprit enfin. — Maman devait être vraiment épuisée, elle travaillait sur deux emplois, dormait peu. Elle s’occupait toujours d’Antoine et de moi. On était bien habillés, nos vêtements toujours propres et repassés, — se rappelait-elle souvent. À l’époque, elle demandait : — Maman, souris… ça fait tellement longtemps que je n’ai pas vu ton sourire. Anne aimait ses enfants à sa façon, elle ne les serrait pas souvent dans ses bras, mais les félicitait quand ils travaillaient bien à l’école. Elle les nourrissait bien, savait cuisiner, et leur maison était toujours impeccable. Arina sentait l’amour de sa mère quand elle lui coiffait les cheveux. Elle lui caressait la tête, tristement, les épaules affaissées. Anne perdit ses dents très tôt, mais ne voulait pas se les faire remplacer. Après le bac, Arina ne songea pas à faire des études ailleurs, elle ne voulait pas laisser sa mère seule ; partir étudier demandait de l’argent. Elle travailla à l’épicerie du village, près de chez eux, pour aider sa mère. Antoine grandissait vite, il avait besoin de nouveaux vêtements et de chaussures. Un jour, Michel entra à l’épicerie. Il n’était pas du village, mais de celui à huit kilomètres. Arina lui plut, bien qu’il ait neuf ans de plus qu’elle. — Comment tu t’appelles, jolie demoiselle ? — demanda-t-il en souriant. — Nouvelle ici ? Je ne t’avais encore jamais vue. — Arina. Je ne vous avais jamais vu non plus. — Je viens d’un village à huit kilomètres. Moi, c’est Michel. Ils firent connaissance. Michel revenait souvent, venait la chercher après le travail, sortaient ensemble, il l’amena même chez lui. Il vivait avec sa mère, très malade. Il s’était séparé de sa femme, partie au bourg avec leur fille, préférant ne pas s’occuper de sa belle-mère. Sa ferme était spacieuse, sa maison aussi. Il la recevait généreusement : crème, viande, bonbons sur la table. Elle aimait venir chez lui. Sa mère restait alitée. — Arina, et si on se mariait ? — proposa Michel un jour. — Tu me plais beaucoup. Je te préviens, il faudra s’occuper de maman, mais j’aiderai. Arina ne dit rien d’abord, heureuse sans le montrer. S’occuper d’une malade ne lui faisait pas peur. Michel, un peu anxieux, attendit sa réponse. — Je vais accepter, au moins je mangerai à ma faim, — pensa-t-elle, mais à voix haute : — D’accord, j’accepte, — Michel était très heureux. — Arina, je suis si content, je t’aime… J’avais peur qu’une jeune femme comme toi n’accepte jamais d’épouser un homme divorcé, déjà père. Je te promets qu’on sera heureux. Après le mariage, Arina s’installa au village avec Michel. Honnêtement, elle n’avait plus très envie de rester chez elle. Antoine était maintenant en études à la ville, en BTS mécanicien. Il ne rentrait que le week-end et pour les vacances. Le temps passa. Arina était vraiment heureuse avec son mari. Ils eurent deux garçons d’affilée. Elle ne travaillait pas, la maison et les enfants l’occupaient bien ; sa belle-mère mourut deux ans après leur mariage. Mais la ferme était très grande, beaucoup de boulot. Michel travaillait, mais voulait faire le plus dur lui-même. — Pourquoi tu portes ces gros seaux ? Je m’en occupe, toi, traies la vache, nourris les poules et les canards, les cochons c’est pour moi. Arina savait que Michel l’aimait, l’épargnait, adorait leurs enfants. Elle avait appris à tenir une ferme. Michel était généreux. — On va apporter de la viande, de la crème et du lait à ta maman. Elle doit tout acheter, nous avons nos produits. Anne acceptait avec gratitude, mais ne souriait jamais. Même avec ses petits-enfants, elle gardait son sérieux. Ils lui rendaient souvent visite. Arina avait de la peine pour sa mère, ne savait pas comment lui rendre la joie de vivre. — Arina, tu devrais peut-être aller voir le curé, il saura peut-être quoi faire, — proposa Michel, elle suivit le conseil. Le curé promit de prier pour Anne et lui dit : — Demande à Dieu que ta mère rencontre sur son chemin une bonne personne, — Arina priait. Un jour, Anne demanda à sa fille : — Ma fille, tu me prêterais un peu d’argent ? J’aimerais refaire mes dents. — Bien sûr, maman, je te paierais tout ! — dit Arina ravie, tout en sachant que sa mère refuserait d’en profiter. Elle lui donna ce dont elle avait besoin, mais Anne voulait absolument rembourser. Peu après, Arina ne rendit pas visite à sa mère, elles s’appelaient seulement. Son mari était occupé, il aidait son oncle Nicolas, récemment divorcé, qui s’installait au village, dans une belle maison à côté. Michel allait parfois chez son oncle et Arina l’y acccompagnait. Un jour Michel rentra et dit : — Tu sais, je crois que tonton Nicolas veut se remarier. L’autre jour, il parlait au téléphone, ça avait l’air clair… — Il fait bien, — approuva Arina. — Un homme encore jeune, ce serait dommage de rester seul, surtout avec une belle maison à tenir. Peu après, Nicolas vint leur rendre visite. — Je voulais vous inviter à la maison. J’ai retrouvé mon premier amour, on était à l’école ensemble. Elle emménage demain, revenez après-demain nous voir. Deux jours plus tard, Michel et Arina allèrent chez Nicolas avec des présents. Quand Arina entra, elle n’en crut pas ses yeux : devant elle se tenait sa mère, un peu gênée… mais souriante. Anne rayonnait, Arina la voyait transformée. — Maman ! Je suis si heureuse… Mais pourquoi tu ne nous as rien dit ? — Je préférais attendre… Sait-on jamais si ça ne marchait pas ! — Oncle Nicolas, et toi, pourquoi tu n’as rien dit ? — J’avais peur qu’Anne change d’avis… Mais maintenant, nous sommes heureux. Michel et Arina étaient très heureux de voir Anne et Nicolas réunis. Anne rayonnait, et souriait sans cesse. Merci pour votre lecture, votre abonnement et votre soutien. Bonne chance à vous dans la vie.