— Ninette ! — Maman se jeta d’abord dans les bras de sa fille, l’étreignit, la baisa. — Ma petite chérie ! Je pensais que tu ne viendrais pas.

Ninon! crie Maman en se jetant sur sa fille, la serre, lembrasse. Ma petite chérie! Je pensais que tu narriverais pas.
Anne, tu as tout oublié? lance la sœur au bout du fil, vexée. Maman tavait demandé de venir pour son anniversaire!

Ninon serre le combiné contre son oreille tout en remuant la soupe dans la marmite. Derrière elle, Maxime, trois ans, se débat pour attirer son attention, et depuis la chambre retentit le pleur de la petite Mélanie.

Anne, je tai déjà expliqué Ma petite Mélanie a de la fièvre depuis trois jours, la température ne redescend pas. Comment je pourrais partir à Tours maintenant?

Tu ne prends pas une nounou? Ou tu la laisses avec ton mari? répond Anne, de plus en plus irritée. Maman est tellement déçue que tu ne viennes pas. Elle a passé la matinée à demander quand Ninon arrivera.

Ninon sent son cœur se serrer. Maman attendait vraiment son retour, elle devait sans doute préparer les fameuses quiches aux poireaux, sortir le meilleur service en porcelaine. Mais que pouvaitelle faire?

Sébastien est en mission jusquà mercredi, et avec un enfant malade, je ne peux pas prendre le train. Anne, comprends

Je comprends, je comprends! coupe la sœur, sèche. Tu trouves toujours une excuse: le travail, les enfants, le mari. Et maman a déjà soixanteetun ans, la dernière fois que tu las vue, cétait le Nouvel An.

Ninon pose la marmite, sessuie les mains sur le tablier. Maxime tire sur le bas de sa robe, montrant son petit train cassé.

Maman, répare! sécrietil.

Attends une minute, mon soleil, dit doucement Ninon à son fils, puis reprend le combiné. Anne, tu sais combien cest dur pour moi de jongler. Deux petits, deux jobs pour boucler les fins de mois

Et moi? réplique Anne, piquée. Jai aussi une fille! Catherine a quatorze ans, elle soccupe déjà delle-même. Jai pris mon jour de congé

Toi, tu as une ado, et moi jai deux bambins! semporte Ninon. Tu réalises ce que cest que de laisser un toutpetit et un bambin?

Oh, arrête! Mélanie a presque deux ans, pas un nourrisson! semporte Anne, prête à la dispute. Tu ne veux tout simplement pas venir, cest tout. Tu préfères rester dans ton appartement parisien.

Ninon sent la colère bouillir. « Pratique », ditelle? Si Anne savait combien je cours entre la crèche, le cabinet du pédiatre, les courses, le boulot, elle comprendrait que je me lève à six heures pour nourrir les enfants, déposer Maxime à la maternelle, arriver au bureau, puis filer en soirée à mon deuxième poste de tutrice.

Anne, ça suffit! lance Ninon, vive. Ne me parle pas de ce qui est « pratique ». Tu ne sais pas comment je vis.

Je sais! Je sais très bien! la voix dAnne devient plus dure. Tout le monde sait que Ninon est une championne, quelle a trouvé un bon poste à Paris, quelle gagne bien sa vie. Mais personne ne se souvient que maman reste seule à Tours.

Et largent? Maman nest pas seule, tu habites à côté!

Ah oui, jhabite à côté! Alors tout repose sur moi? Je lemmène chez le docteur, je fais les courses, je nettoie chez elle, parce que je nai plus la force. Et la « princesse parisienne » ne me rappelle que deux fois par an!

Un coup de poing imaginaire frappe Ninon. Deux fois par an? Elle lappelle chaque semaine, même si les conversations sont courtes, entre les cris des enfants et les urgences du travail.

Jappelle, Anne, pas seulement deux fois par an, mais tout le temps.

Appeler et venir, cest deux choses, rétorque Anne. Bon, je ne te dérangerai plus. Je dirai à maman que tes affaires sont plus importantes que son anniversaire.

Anne, attends

Mais la ligne se coupe. Ninon repose lentement le combiné, son front contre le mur froid. Maxime reste là, le petit train en main.

Maman, tu pleures? demandetil, les yeux grands ouverts.

Non, mon petit soleil, juste un peu fatiguée, répond Ninon en le prenant dans ses bras, lembrassant sur le sommet de la tête. On va voir ton train.

Ses pensées ne tournent plus autour du jouet cassé. Les mots dAnne résonnent: « princesse parisienne », « les affaires avant maman ». Estce vraiment ça? A-telle réellement oublié sa famille?

Le soir, quand les enfants finissent enfin par sendormir, Ninon sassied à la table de la cuisine avec une tasse de thé. Le silence règne, seul le tictac de lhorloge se fait entendre. Elle sort son portable, veut appeler Anne, mais nose pas. Que dire? La sœur est en colère, et sûrement à juste titre.

Elle se rappelle leurs jeux denfance, quand Anne, plus âgée de quatre ans, la défendait dans la cour, laidait aux devoirs. Puis Ninon a quitté le foyer, a étudié à la Sorbonne, a obtenu son diplôme, les parents étaient fiers: « Notre Ninon a réussi à Paris, quelle fierté! »

Anne, à lépoque infirmière à lhôpital de la ville, sortait avec Victor, se préparait à se marier. Elle avait vingttrois ans, semblait déjà si mûre. Ninon, quant à elle, était la petite fille qui découvrait la grande ville pour la première fois.

Puis luniversité, le travail, la rencontre avec Sébastien, le mariage, la naissance de Maxime, puis de Mélanie. La vie tourne comme un carrousel. Tout semblait rester pareil: maman en bonne santé, Anne à proximité, tout le monde se voit, se parle.

Mais les années ont tout changé. La mère a vieilli: ses mains tremblent, sa démarche est hésitante. Anne, épuisée, montre son visage fatigué, ses soupirs quand elle raconte les visites chez le médecin.

Elle devient têtue, disait Anne en lavant la vaisselle. Elle ne veut plus prendre ses pilules, elle dit que les médecins ne comprennent rien. Je lui réponds: « Maman, il faut contrôler la tension », et elle me lance: « Tu ne sais pas, tu nes pas médecin! »

Et les médecins? demandait Ninon, berçant la petite Mélanie en pleurs.

Ils disent la même chose: lâge, il faut se ménager, faire attention à lalimentation, aux médicaments, au repos. Mais où trouver le repos quand on fait le ménage, la lessive, le repassage? Je lui dis: « Maman, je viendrai, je moccuperai de tout », et elle répond: « Non, je me débrouille ».

Ninon hochait la tête, sans vraiment saisir la portée des paroles dAnne. Elle avait déjà tant de soucis: Maxime vient juste dentrer à la maternelle, il tombe souvent malade, Mélanie doit être nourrie la nuit, au travail les urgences senchaînent.

Aujourdhui, assise dans sa cuisine, Ninon comprend que Anne avait raison. Pendant que Ninon bâtissait sa vie parisienne, Anne portait seule le poids de la mère, de la famille, du travail.

Le lendemain, elle demande à la voisine, Madame Galine, de garder Mélanie deux heures.

Bien sûr, ma chère, répond la vieille dame avec un sourire. Vous allez régler vos affaires, je moccupe de la petite.

Maxime est mis à la garderie, Ninon part donc au centre-ville. Elle achète chez le fleuriste un grand bouquet de roses blanches, les préférées de maman, puis passe chez le pâtissier pour un gâteau Napoléon, aussi aimé de la mère.

Elle prépare rapidement son sac: vêtements de rechange, nourriture pour enfants, médicaments. Si elle part, elle part avec toute la famille. Maxime est assez grand pour tenir le trajet, et la température de Mélanie sest calmée.

Le soir, elle appelle Sébastien, qui est en mission.

Séb, demain je pars à Tours avec les enfants pour lanniversaire de maman.

Et Mélanie? Tu disais quelle était malade.

Elle va mieux. Et si besoin, il y a des médecins à Tours. Anne, infirmière, pourra aider.

Nin, tu es sûre? Le trajet est long, tu vas être fatiguée.

Je dois y aller, je le sens.

Sébastien reste silencieux, puis répond:

Daccord, fais attention. Tu mappelles quand tu arrives?

Le matin, le chaos sinstalle: Maxime rechigne à shabiller, Mélanie a passé une nuit agitée, son corps est faible. Ninon se demande encore si elle a bien fait. Mais il est trop tard pour reculer. Elle réserve un taxi pour la gare, charge les valises, la poussette, les enfants.

Dans le train, Maxime regarde les paysages avec émerveillement, puis sennuie et commence à pleurnicher. Mélanie dort dans les bras de sa mère, qui reste immobile pour ne pas le réveiller.

Ils arrivent à Tours à midi. À la gare, Anne et la mère les attendent. Ninon les voit de loin, le cœur léger, convaincue davoir fait le bon choix. La mère rayonne de joie, Anne semble surprise, même un peu déboussolée.

Ninon! sélance la mère, la serre, lembrasse. Ma petite, je pensais que tu ne viendrais pas. Anne ma dit que tu avais des choses plus importantes.

Maman, rien nest plus important que toi, Ninon la serre fort, sentant sa fragilité. Pardon de ne pas être venue plus tôt.

Oh, ma chérie, regarde Maxime, comme il a grandi! Et Mélanie, quelle jolie petite fille! Anne, aide ta sœur avec les affaires.

Anne prend une valise sans dire un mot, les deux séchangent un regard chargé de gratitude.

Merci dêtre venue, murmure Anne.

Merci davoir été là pour maman, répond Ninon.

Maman saffaire à mettre la table, sort les délices préparés. Maxime court partout, ravi des nouveaux jouets que grandmère a gardés. Mélanie, dans les bras dAnne, observe attentivement sa tante.

Tu lui ressembles à cet âge, dit Anne à Ninon. Sérieuse comme toi.

Et Maxime te ressemble, il est aussi turbulent, réplique Ninon en riant.

Autour de la table, maman ne cesse de poser des questions sur la vie à Paris, sur Sébastien, sur le travail. Elle sémerveille des petites réussites de Maxime, des premiers mots de Mélanie.

Tu te souviens, Ninon, quand tu posais toujours la même question: « Pourquoi le soleil estil jaune? Pourquoi la pluie mouille? » rit maman. Anne en avait assez de répondre, mais toi, tu narrêtais pas.

Je men souviens, murmure Anne. Et je me rappelle quand tu as pleuré en partant pour Paris, disant: « Que vaisje faire sans toi? »

Aujourdhui tout va bien, conclut maman. Ninon a une belle famille, Anne aussi, et les petits grandissent.

Le soir, quand les enfants dorment, les deux sœurs restent à la cuisine, un thé à la main.

Nin, comment astu supporté le voyage? demande Anne. Cétait difficile avec les enfants?

Ça sest bien passé. Maxime a fait des caprices, mais rien dinsurmontable. Et toi Ninon hésite, cherchant ses mots. Je ne savais pas que maman avait changé autant. Quelle était si fragile.

Lâge, hausse Anne les épaules. Elle tient encore, mais ce nest plus comme avant. Elle était toujours débordante dénergie, à faire à manger, à nettoyer.

Maintenant il faut la soutenir, répond Ninon.

Oui. Parfois, cest lourd, pas seulement physiquement, mais moralement. Si je me trompe, si je rate quelque chose

Anne, tu fais tout correctement. Je vois comment maman te regarde, elle a confiance en toi.

Jaimerais que tu sois plus souvent là, même si ce nest que quelques heures. Pas tout le temps, je sais que tu as ta vie, mais partager la charge

Ninon acquiesce, comprenant que les deux étaient dans le même bateau.

Je viendrai plus souvent, je le promets, pas seulement pour les fêtes, mais pour les weekends.

Et le travail? Les enfants?

Je trouverai un moyen. Les enfants grandiront, ce sera plus simple. Et le travail on pourra prendre un petit congé.

Anne sourit, la première fois de la journée, sincère.

Tu te souviens, quand on était petites et que maman faisait des pâtisseries, et quon laidait?

Oui, tu pétrissais la pâte, moi je préparais la garniture.

Puis on sasseyait tous ensemble, on riait Anne sinterrompt. Jaimerais que nos enfants aient ces souvenirs.

Ils les auront, assure Ninon. Je ferai en sorte.

Le lendemain, toute la petite troupe se rend au parc. Maman avance lentement, appuyée sur le bras dAnne. Maxime court, ramasse des feuilles, Ninon pousse la poussette de Mélanie. Une promenade ordinaire, qui pourrait devenir fréquente si Ninon vient plus souvent.

Prenons des photos, propose Anne. Pour garder un souvenir.

Ils posent devant la fontaine, sur un banc, près du terrain de jeux. Maman rit quand Maxime fait des grimaces, demande à recevoir encore des clichés.

Tu men enverras, Anne? demande maman. Je veux toutes les photos.

Bien sûr, maman, et à toi aussi, Ninon.

Le soir, en bordant les enfants, Ninon repense aux deux journées passées. Demain, ils devront repartir à Paris, mais déjà elle prépare la prochaine visite.

On ira chez grandmère? demande Maxime quand sa mère le couvre dune couverture.

Bien sûr, mon cœur. Bientôt.

Et la tante Anne?

Elle sera toujours là.

Maxime acquiesce, ferme les yeux. Ninon reste assise, réalisant que la sollicitude nest pas seulement les tâches quotidiennes, mais aussi la présence, le fait de savoir que lon nest pas seul.

Le matin du départ, la mère pleure.

Ne pleure pas, maman, serre Ninon sa fille, ne voulant pas la lâcher. Je reviendrai bientôt, aux vacances de mai.

Daccord, ma petite, prends soin de toi et des enfants.

Tu aussi, prends soin de toi, et si besoin, appelle Anne, nhésite pas.

Ma chère Anne, dit la mère en regardant la sœur aînée, que feraisje sans elle?

À la gare, Anne aide à porter les valises, à installer les enfants dans le wagon.

Merci encore, Ninon, dêtre venue, dit Anne. Ça compte énormément pour maman.

Merci à toi, répond Ninon en létreignant. Parlons plus souvent au téléphone, pas seulement quand il y a un problème.

Dans le train, Ninon regarde les champs qui défilent, réfléchissant que la famille, ce nest pas seulement le sang, mais la responsabilité partagée, la joie commune, les souvenirs. Maxime sendort, la tête reposée sur lépaule de sa mère, Mélanie, assise à côté, observe les autres passagers. Ninon planifie la prochaine visite, comment appeler plus souvent, comment alléger la distance.

De retour à Paris, Sébastien les accueille, aide à décharger les bagages.

Alors, comment cétait? demandetil.

Cétait magnifique, sourit Ninon. On devrait y retourner plus souvent, toute la famille.

Si tu le veux, on y ira, lembrasse-til.

Le soir, quand les enfants dorment et que Sébastien regarde la télévision, Ninon appelle Anne.

Comment va maman? Pas fatiguée?

Non, elle raconte tout aux voisines, parle de ses petitsenfants, elle est pleine dénergie.

Et toi, pas trop fatiguée?

Au contraire, cest plus facile quand on nest pas seule, rit Anne. Quand on partage, tout change.

Je comprends, je ferai en sorte que ce soit plus souvent,

Merci, Ninon.

Après cet appel, Ninon reste longtemps à la cuisine, feuilletant les photos quAnne a déjà envoyées. Sur chaque cliché, la mère sourit, sincère, entourée de deux filles, si différentes et pourtant si unies. Ninon réalise que la rancœur sest dissipée, non pas parce quelle a tout réparé en un seul voyage, mais parce quelles ont enfin parlé, se sont comprises. Elles ne sont plus deux sœurs séparées par leurs soucis, mais une équipe qui veillera ensemble sur maman, se soutiendra, partagera les joies et les responsabilités.

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— Ninette ! — Maman se jeta d’abord dans les bras de sa fille, l’étreignit, la baisa. — Ma petite chérie ! Je pensais que tu ne viendrais pas.
« Et ma grand-mère a dit que tu m’as abandonné » — T’es une vraie coucou, pas une mère. D’abord tu as laissé tomber ton fils, et maintenant tu refuses carrément de le reconnaître ? — s’acharnait mon ex-mari, agressif. — Qu’est-ce qu’on peut attendre de toi… Le boulot et le crédit immobilier passent toujours avant tout. La vie de ton enfant, ça ne t’intéresse pas. Victoria resta un instant pétrifiée. Dans les paroles de Dimitri, elle entendait distinctement celles de son ex-belle-mère — Madame Ludmila. Victoria avait déjà enfoui ce sujet dans un coin secret de son âme, mais voilà que tout remontait. Dimitri s’acharnait à appuyer là où ça faisait mal. — Bien sûr que ça m’intéresse, — répliqua-t-elle. — Mais toi et ta mère avez tout fait pour m’éloigner de mon fils. Depuis quand cette situation ne vous convient plus ? Laisse-moi deviner… Ta nouvelle compagne n’a pas envie de s’occuper d’un garçon gâté qui n’est pas le sien ? Un silence s’installa. On dirait que le coup avait porté. — Mais ça n’a rien à voir ! — s’énerva Dimitri. — Je te propose une chance de renouer avec ton fils. C’est toi qui m’as pris la tête avec ça. Tu ne fais jamais rien, juste des paroles ? — Oh, merci d’avoir enfin pensé à moi ! D’où vient cette soudaine générosité ? Toi et Ludmila avez monté Misha contre moi. Bravo, vous avez réussi. Il n’y a plus rien à réparer. D’ailleurs, pourquoi ta mère ne veut-elle pas garder son petit-fils adoré ? Ou bien il ne l’intéressait que comme arme contre moi ? — Voyons ! Ma mère l’aime beaucoup. Mais elle n’a plus l’âge. Et puis, ce n’est pas son rôle, contrairement à toi. Tu es sa mère, même si ce n’est que biologique… — Tu sais quoi, Dimitri ? — Victoria craqua. — Un enfant, ce n’est pas une valise. Tu ne peux pas me l’amener juste parce qu’il n’est plus pratique pour toi. Vous l’avez élevé comme ça — alors assumez. Victoria raccrocha, refusant d’écouter un flot d’accusations de plus. Et elle avait raison. Un message clignotait sur l’écran. De son fils. — Même si tu me prends chez toi, je m’enfuirai. Je ne veux pas te voir, — écrivait-il. Elle ne pouvait même pas répondre, car il l’avait mise sur liste noire. Ses jambes fléchirent, un nœud glacé lui serra la gorge. Elle ne pardonnerait jamais à Dimitri. Jamais. Trop de souffrance. …Le pire, c’était de se tenir dans la salle d’audience, pendant que l’avocat de Dimitri, engagé par Ludmila, la décrivait comme une mère indigne, sans emploi ni logement. Dimitri, lui, était présenté comme le père modèle, avec un bon salaire et un bel appartement au cœur de Paris. Pas étonnant que le juge ait choisi Dimitri et décidé de laisser Misha avec lui. Ludmila avait clairement influencé la décision. Elle avait les moyens. — Je vais te pourrir la vie. Tu ne reverras plus jamais ton fils, — lui avait-elle lancé la veille. Et elle avait tenu parole. Ce jour-là, au tribunal, Victoria regardait son ex-mari sans le reconnaître. Quatre ans plus tôt, il la suppliait de garder l’enfant, alors qu’elle pensait à d’autres options. Dix-huit ans. Pas de diplôme, pas d’avenir. Des enfants, vraiment ? Mais elle avait accepté. Pour Dimitri. Celui qui l’étouffait de jalousie et de contrôle. Ils se disputaient souvent, mais après chaque crise, il était si doux que Victoria ne pouvait résister. Elle lui faisait confiance. Si Victoria avait eu plus d’expérience, jamais elle n’aurait lié sa vie à un homme capable de briser son téléphone dans un accès de jalousie, ou de lui dicter sa façon de s’habiller et de se maquiller. Mais à dix-huit ans, elle croyait vivre en marge du bonheur des autres. Sa mère, son beau-père, un petit frère tout juste né… Victoria avait faim d’amour et ne savait pas distinguer le vrai du faux. — Tout ira bien, — promettait Dimitri. — On s’en sortira. Mais elle a dû s’en sortir seule. Après la naissance, Dimitri a compris qu’elle n’avait nulle part où aller. Sa mère aussi. Avant, Ludmila se contentait de soupirer en voyant sa belle-fille, maintenant elle se montrait ouvertement méprisante. — Tu passes tes journées à manger et dormir. Tu pourrais au moins te reprendre. Moi, après l’accouchement, je ne me permettais pas ça, — disait-elle, la toisant. Victoria n’avait aucune chance face à ce duo. Impossible de lutter ou de faire la paix. Elle ne lavait pas la vaisselle comme il fallait, ne servait pas le dîner comme il fallait, ne repassait pas les chemises comme il fallait. Parfois, elle avait l’impression de ne même pas respirer comme il fallait. Elle aurait continué à supporter, si ce n’était pour sa meilleure amie, Véronique. — Vicky… Pardonne-moi… J’ai fait une grosse bêtise, — avoua-t-elle un soir, un peu éméchée. — J’ai couché avec Dimitri… C’est arrivé, je suis fautive… Véronique disait ça avec un sourire tordu. Elle semblait moins regretter que vouloir blesser Victoria. Au début, Victoria pensa à un délire d’ivrogne. Mais plus tard, Dimitri confirma tout. Pas sans raison. Il y eut des cris, des larmes, de la vaisselle cassée. Ce fut la goutte d’eau. Peut-être qu’elle aurait pardonné une simple infidélité. Mais avec sa meilleure amie… Ce n’était plus une amie, et c’était deux fois plus douloureux. Victoria n’a pas tenu. Vivre avec deux vipères démasquées était impossible. Elle demanda le divorce, décidée à refaire sa vie et à récupérer son fils. Mais elle a perdu. Quand le juge a rendu son verdict, le monde a perdu ses couleurs, ses odeurs, ses sons. Elle vit Dimitri sourire triomphalement. Il ne se battait pas pour son fils. Il voulait juste l’écraser, avec sa mère. …Les années suivantes furent pour Victoria comme l’ascension de l’Everest. Le sommet, c’était d’acheter son propre logement. Pour son fils. Rien que pour lui. Pour ne plus être « personne » aux yeux du tribunal. Elle acceptait n’importe quel travail, parfois en double shift. Et bien sûr, elle pensait à Misha. Victoria voulait le voir, mais quand elle appelait Dimitri, elle entendait toujours la même chose. — Misha est malade. Et puis, on a des projets pour le week-end. On ne sera pas à Paris, — disait-il. Victoria n’a pas attendu que les choses changent d’elles-mêmes. Elle a saisi la justice et obtenu le droit de voir son fils. Mais quand ils se sont enfin retrouvés, ce fut pire. — Mamie a dit que tu m’as abandonné, — disait Misha, refusant les cadeaux et les bisous. Il se reculait quand elle voulait le prendre dans ses bras. Chaque rencontre finissait en crise. D’abord Misha pleurait, Dimitri le reprenait, puis Victoria pleurait, seule. Que pouvait faire une mère face à un duo qui distillait du poison dans les oreilles de son enfant ? Rien, sinon rêver qu’un jour elle serait une mère digne, capable d’assurer tout à son fils. Le point culminant fut l’anniversaire de Misha. Il avait huit ans. Victoria se rendait chez lui avec un énorme ours en peluche et la nouvelle qu’elle avait enfin acheté un appartement. Elle avait son chez-soi, même petit ! Elle pourrait enfin accueillir son fils ! Mais il était trop tard. — Oh, Vicky, quelle surprise, — dit Ludmila avec un sourire glacial en ouvrant la porte. — Misha, viens, la visiteuse est là. Un garçon, grandi depuis leur dernière rencontre, apparut dans le couloir. On reconnaissait déjà les traits de Dimitri. — Bonjour, — salua-t-il, distant. Victoria se sentit glacée, mais elle ne céda pas. — Mon chéri, joyeux anniversaire ! Je te souhaite plein de bonheur, de vrais amis, de la réussite à l’école et de la chance. On peut parler en privé ? — Pourquoi ? Je n’ai pas de secrets pour ma famille, — répondit-il en reculant. — Je voulais juste… — balbutia Victoria, tendant le jouet. — J’ai mon propre appartement maintenant. Je peux… Je veux que tu viennes vivre chez moi. Au moins un peu. Tu me manques tellement, mon chéri, et je t’aime fort. Misha la regarda d’un air vide. — Ne m’appelez pas comme ça. J’ai déjà une maman, — dit-il. — C’est ma grand-mère. Vous, vous êtes une étrangère. Et je ne veux pas de vos cadeaux. Il tourna les talons et rentra dans sa chambre. Victoria resta figée sur le seuil, serrant l’ours inutile, face à la belle-mère impassible. Dans son regard, il y avait de la jubilation. De retour dans son appartement vide, Victoria ne pleura pas. Elle se sentait vidée. Elle n’avait plus de fils. Le garçon qu’elle aimait n’existait plus. On l’avait détruit. Et avec lui, on avait détruit quelque chose d’essentiel en elle. À partir de ce jour, Victoria cessa de se battre… Trois ans plus tard, elle croisa par hasard une connaissance commune avec Dimitri — Sylvie. Elles se retrouvèrent dans la rue et discutèrent. D’abord des nouvelles, puis du personnel, et enfin… — Vicky, tu sais que Dimitri a une nouvelle copine ? — chuchota Sylvie. — Et elle ne plaît déjà pas à sa mère. Mais bon, même la Sainte Vierge ne lui conviendrait… Victoria n’y prêta pas attention. Elle en voulut même un peu à Sylvie d’avoir abordé le sujet. Mais quelques jours plus tard, Dimitri insista soudain pour que Victoria prenne Misha chez elle, et elle se rappela cette conversation. Tout était clair : le garçon, nourri de rancœur, était devenu gênant. Victoria aurait pu saisir cette chance, mais elle comprit soudain : inutile. Trop tard pour changer quoi que ce soit. Elle avait essayé pendant des années, et cela l’avait menée dans une impasse. Peu importe où elle avait trébuché, l’essentiel était qu’elle était devenue une étrangère pour son fils. Si ce n’est pire. Un an passa. Victoria gardait contact avec Sylvie, en partie pour savoir comment allait son fils. Aujourd’hui, elles avaient rendez-vous au café. — Alors, comment va Misha ? — demanda Victoria après avoir parlé des nouvelles. — Oh… Dima se plaint. Il est ingérable. Il répond à son père et à sa grand-mère. Il ne veut pas étudier. Parfois, il fugue. Il a même volé de l’argent. Il a pris leurs mauvaises habitudes… — soupira Sylvie. — D’ailleurs, Dima a divorcé. Christine n’a pas tenu, elle est partie. Ta belle-mère et Misha l’ont poussée dehors… Victoria haussa les sourcils, sans surprise. Elle but une gorgée de café, aussi amer que cette nouvelle. — Eh bien… — Victoria baissa les yeux. — On récolte ce qu’on sème. Il a surpassé ses maîtres. — Tu ne regrettes pas ? — demanda Sylvie, prudente. — Peut-être que si tu l’avais pris à l’époque… Peut-être qu’il y avait encore quelque chose à sauver. Victoria secoua lentement la tête. Dans ses yeux, aucune hésitation. — Je regrette. Mais je ne pouvais plus rien changer. On ne peut pas forcer quelqu’un à accepter son amour, — Victoria repoussa sa tasse. — Je n’ai réussi ni avec Dimitri, ni avec Ludmila… — Peut-être que c’est mieux ainsi… Tu as encore tout devant toi, — conclut Sylvie. Tout devant soi. C’est avec cette pensée que Victoria rentra chez elle après leur rencontre. …Sa vie, avec ses douleurs, ses erreurs et ses leçons amères, continuait. Oui, on lui avait arraché son fils et brisé son cœur. Mais sur ces ruines, elle construisait patiemment un jardin, pierre après pierre. Et sa belle-mère et son ex-mari n’ont pas su bâtir leur paradis sur les débris du bonheur d’autrui. Surtout, ils n’ont pas réussi à l’entraîner, elle, Victoria, dans leur enfer. Et c’était, même minuscule et discutable, une victoire…