Dorothée Lefèvre marchait sous la pluie, les larmes coulant sur ses joues, se mêlant aux gouttes deau qui glissaient le long de son visage.
La seule consolation, cest cette pluie Personne ne voit mes pleurs, pensait-elle amèrement.
Elle se répétait aussi : Cest ma faute, jai débarqué à limproviste. Une intruse, voilà ce que je suis.
Dorothée avançait, grondée par ses pensées, oscillant entre pleurs et rires nerveux en repensant à une vieille blague où le gendre sadresse à sa belle-mère : Alors, maman, même pas un thé pour vous ?
Ironiquement, cétait elle la maman de lhistoire aujourdhui.
Dorothée riait et pleurait à la fois, une boule au ventre.
En rentrant chez elle, elle quitta ses vêtements trempés, senroula dans une couverture, et cette fois, elle sanglota sans réserve. Personne ne lentendait, personne sauf le poisson rouge doré qui tournait en rond dans son aquarium.
Personne dautre.
Dorothée Lefèvre, toujours séduisante et appréciée des hommes, navait pas eu de chance avec le père de son fils Guillaume. Il buvait, au début raisonnablement quelques verres, puis il dormait. Mais peu à peu, il sest mis à devenir jaloux, maladivement : du passant qui demandait sa route, du boucher, du vieux monsieur du quartier, même des voisins
Un soir, la voyant sourire au voisin en le saluant, il a perdu les pédales.
Il la frappée. Longtemps. Méthodiquement. Devant lenfant.
Guillaume a tout raconté en détail à ses grands-parents. La mère de Dorothée a fondu en larmes :
Jai élevé ma fille pour ça, vraiment ? Pour quun ivrogne la piétine ?
Et le père de Dorothée na rien dit, il a simplement attrapé son gendre gendre devenu ex sur-le-champ et la jeté dehors du quatrième étage. Il sest cassé le bras dans la chute.
Le père a levé le poing : Si je te revois près de ma fille, je tenvoie à la morgue, tu comprends ? Quitte à aller en prison, mais tu nempoisonneras plus la vie de ma Dorothée.
Et en effet, le mari a disparu de leur vie. Dorothée na jamais refait sa vie. Il fallait élever son fils. Mieux vaut seule que mal accompagnée.
Bien des hommes ont essayé de la séduire, en vain. Lexpérience du père de Guillaume avait suffi.
Côté matériel, elle ne manquait de rien : chef de cuisine dans un resto convivial du centre de Lyon, elle gagnait correctement sa vie.
Peu à peu, elle économisait pour acheter un appartement. Quand elle a finalement eu la somme nécessaire, Guillaume a annoncé son mariage avec une superbe jeune femme, au doux prénom tout français : Éloïse.
Dorothée est restée dans sa modeste résidence alors quelle offrait aux jeunes mariés, non seulement une magnifique fête, mais aussi le deux-pièces flambant neuf quelle sapprêtait à acheter. Cest leur tour, ils en ont plus besoin !
Depuis, elle mettait de côté pour leur acheter une voiture neuve. Combien de temps vont-ils rouler dans cette vieille Renault 5 ?
Ce jour-là, Dorothée navait aucune intention daller chez son fils. Jamais elle naurait voulu simposer. Mais le hasard a fait quelle se soit trouvée dans leur quartier au moment où un orage violent éclatait. Elle navait même pas son parapluie. De toute façon, il naurait servi à rien.
Elle sest résolue à passer, juste le temps dattendre que la pluie cesse, papoter un peu avec Éloïse, partager une tasse de thé entre femmes, comme on le fait parfois.
Mais Éloïse, en ouvrant la porte, la dévisagea avec froideur, interdite même de franchir le seuil :
Madame Lefèvre, vous vouliez quelque chose ?
Dorothée, désemparée, bafouilla :
Euh cest que la pluie
La pluie est finie. Et votre maison nest pas loin, vous pouvez rentrer, répondit la belle-fille, bras croisés, regard détourné vers la fenêtre.
Oui, bien sûr acquiesça docilement Dorothée, repartant sous la pluie, le coeur en charpie.
Elle pleura longuement. Puis sombra dans un sommeil lourd. Pendant la nuit, elle rêva au poisson rouge de son salon.
Il grossissait, flottant majestueusement, et sans émettre un son, ses lèvres bougeaient. Pourtant, Dorothée comprenait tout ce quil disait.
Tu pleures ? Comme cest bête On ne ta même pas offert un thé ! Et toi, cest pour leur acheter une voiture que tu économises, hein ? Comptes-tu toujours te sacrifier ainsi ? Pour les autres ! Regarde-toi ! Tu es intelligente, belle, et tu as de largent certes, mais pourquoi toujours pour eux ? Ils ne lapprécient même pas ! Prends donc ce que tu as et pars respirer lair de la mer. Vis pour toi, au moins une fois !
Dorothée séveilla dans le noir.
Le poisson rouge tournait dans son bocal, sa bouche souvrant inlassablement, incompréhensible désormais. Mais elle saisit lessentiel. Il ne fallait plus se sacrifier pour ceux qui nen valaient pas la peine. Pour ces gens qui refusaient même une tasse de thé ou un peu de chaleur à labri de la pluie.
Alors Dorothée Lefèvre prit les économies prévues pour la voiture des enfants, et soffrit un séjour sur la Côte dAzur. Elle partit, se régala du soleil, se reposa au bord de la Méditerranée, revint épanouie, la peau dorée.
Son fils et sa belle-fille nen surent rien ; ils ne la contactaient que pour emprunter de largent ou faire garder le petit.
Dorothée, elle, cessa déviter les hommes et se trouva un prétendant : un homme de grande allure, directeur du restaurant où elle travaillait.
Il la courtisait depuis longtemps, mais elle avait toujours gardé ses distances, trop accaparée par les soucis familiaux. Cette fois, les choses se firent naturellement : ils se découvraient, partageaient des sorties, la vie reprenait toute sa douceur.
Un jour, Éloïse passa chez elle.
Mais alors, madame Lefèvre, pourquoi vous ne venez plus chez nous ? Et Guillaume a repéré une voiture justement lança-t-elle en guise dinvitation à demi-mot.
Éloïse, tu voulais quelque chose ? répondit Dorothée, bras croisés calmement.
Mais à peine Éloïse ouvrait-elle la bouche quun homme élégant apparut au salon :
Ma chérie, tu viens prendre le thé ?
Jarrive ! lança Dorothée tout sourire.
Invitez donc votre hôte, proposa lhomme dun ton léger.
Oh non, Éloïse ne va pas sattarder. Et puis, le thé, elle nen boit pas ! Hein, Éloïse ?
Dorothée referma la porte derrière sa belle-fille, adressa un clin dœil complice à son poisson rouge.
Cest comme ça, désormais.







