Ma mère est morte lentement, douloureusement, et sans dignité… Seuls ses yeux… Plus l’inévitable app…

Tu sais, maman est partie lentement, péniblement, sans aucune dignité… Mais ses yeux, cest ça qui ma le plus marqué. Plus la fin approchait, plus ses yeux devenaient noirs, profonds, presque insondables La veille, cétait du velours, sombre, tellement intelligent et comme sils voyaient tout. Ou alors, cétait juste sa peau qui devenait de plus en plus pâle…

Vers la fin de lété, je lai ramenée de la maison de campagne près de Chartres, et comme il était déjà tard, je suis resté dormir chez elle à Paris. En pleine nuit, en allant aux toilettes, elle est tombée. Plus tard, on a su quelle sétait fracturé le col du fémur. Pour une vieille femme, tu sais bien cest quasiment une condamnation.

Après, tout sest enchaîné : le SAMU, les urgences, lopération et puis dix jours à lhôpital Georges-Pompidou. En y allant, jai repensé à cette nuit où, tout petit, javais dormi chez ma nounou, Madame Anne Dupuis, pendant quon enterrait papa. Il sétait fait faucher sur sa vieille Motobécane par un poids lourd, sur la nationale. Maman navait que vingt-huit ans, moi trois, et elle ne voulait pas mannoncer la nouvelle, alors pendant les obsèques, elle mavait emmené chez Anne en me disant que papa était parti travailler loin… Et puis, elle ne sest jamais remariée, elle avait trop peur quun autre homme ne maime pas comme un fils.

Quand elle est sortie de lhôpital, jai dû quitter mon boulot pour moccuper delle : payer une aide-soignante, cétait pas possible, parce quon venait dacheter un petit appartement à mon fils cadet, Mathieu. Je me suis installé chez maman, dans son studio du quinzième, et là, plusieurs fois par jour, je changeais ses couches, je la lavais, je la nourrissais. Elle ne sest jamais plainte. Jamais. Elle endurait tout. Juste parfois, elle poussait un petit cri tout enfantin quand je la tournais maladroitement, puis me murmurait : « Cest rien, cest rien, tout va bien, mon fils »

Avant, je ne métais jamais imaginé être aussi sensible, ni aussi dégoûté. La nuit, je mallongeais sur le canapé, à côté de son lit, et je pleurais doucement. Ce serait beau de dire que cétait par pure pitié pour elle. Cest vrai, bien sûr Mais, pour être honnête, javais surtout de la peine pour moi aussi.

Impossible despérer de laide : mes deux fils, François et Mathieu, travaillaient et avaient leur vie, et ma femme Ma femme a juste lâché, un jour : « Mais tu comprends, cest ta mère à toi, pour moi cest une étrangère »

À ce moment-là, sans savoir pourquoi, je me suis souvenu du soir où javais présenté ma Claire à maman cétait la première fois. Maman avait été toute chaleureuse ce soir-là. Mais quand jétais revenu après avoir raccompagné Claire, je lui ai demandé ce quelle pensait, elle a haussé les épaules : « Je ne sais pas, il y a quelque chose qui cloche Mais bon, tu nas de comptes à rendre à personne. Après tout, cest toi qui vas lépouser, pas moi. »

Pendant toutes ces années, ses relations avec Claire ont toujours été impeccables.

Et cette dernière année, comme avant, on se retrouvait seuls tous les deux le soir. La lumière éteinte, on discutait longtemps. Elle me racontait sa jeunesse à Tours, quand les Allemands sont arrivés dans leur village, comment elle se cachait avec sa sœur aînée derrière la haie pour observer ces étrangers qui jouaient de lharmonica en riant fort tout le temps.

Elle me parlait de mon père, dont je nai presque aucun souvenir. Enfin, je crois Il y a juste une ombre dans ma mémoire. Un grand gars, la joue piquante, sentant le tabac, qui me prenait dans ses bras en rentrant du boulot, membrassait sans arrêt en répétant : « Mon fils, mon petit gars »

Puis maman a commencé à aller de plus en plus mal, et nos longues discussions nocturnes se sont arrêtées. Je croyais que cétait parce que je cuisinais mal. Donc, jai pris lhabitude de commander des plats chauds à emporter, de bons petits plats du coin, bien emballés. Quand je lui demandais si elle aimait, elle hochait la tête sans vraie conviction, me disait : « Tu es devenu un vrai chef, ces temps-ci. » Mais elle touchait à peine à la nourriture.

La dernière nuit quelle a passée chez elle, elle a reparlé de lépoque où, pour la première fois, on trouvait des stylos bille en France. Jétais alors en CE2, jen avais juste entendu parler, mais le père de Sophie Bernard, une amie décole, lui en avait rapporté un. Jétais tellement fasciné par ce stylo que Bon, le soir, je lai ramené à la maison pour le montrer à maman. Elle a compris, et là, elle ma donné une sacrée fessée au cuir. Ensuite, elle ma pris par la main, avec le stylo, et nous sommes allés chez les Bernard le leur rendre.

Je navais presque aucun souvenir de cet épisode, mais maman, ce soir-là, a commencé à me demander pardon de mavoir frappé, tâchant de mexpliquer quelle avait eu tellement peur que je tourne mal.

Je lui caressais la joue, honteux. Javais limpression davoir déçu, même si je nétais pas devenu un voleur.

À laube, quand elle allait vraiment très mal et que le SAMU est venu la chercher, elle a eu un instant de lucidité. Elle ma pris la main, ma tiré vers elle et ma dit : « Seigneur, comment tu vas faire sans moi Tu es encore si jeune tellement naïf »

Maman est partie un mois et demi avant davoir quatre-vingt-neuf ans. Et tu sais, le lendemain de sa mort, jai eu soixante-quatre ansAprès, tout a pris une étrange couleur de silence ; les jours se sont égrenés comme ces perles que maman gardait dans la boîte à bijoux, celles quelle nosait jamais porter. Je me suis retrouvé à arpenter lappartement vide, redécouvrant dans chaque tiroir une odeur, une photo, sa façon pliante de plier les torchons et de cacher des sachets de lavande entre ses draps.

Un matin, jai cru entendre sa voix dans la cuisine, comme si elle me disait que le café allait brûler ; jai presque répondu à haute voix. Alors, jai compris que tout ce quon garde des morts, cest ce quils ont laissé dans nos gestes, nos maladresses, nos tendresses, comme des empreintes invisibles sur nos jours.

Jai rassemblé ses affaires une dernière fois, en faisant attention de ne rien froisser, comme lorsquon borde un enfant. Sur la table du salon, jai posé la vieille photo delle jeune, rieuse, prise bien avant que je ne vienne troubler sa vie.

Et moi, je me suis surpris à sourire un sourire un peu triste, reconnaissant aussi. Parce quau fond, maman ne ma jamais vraiment quitté : chaque fois que je doute, que jhésite, cest encore sa voix qui me rassure au creux de la mémoire. Elle continue de veiller, là où les souvenirs deviennent plus forts que labsence.

Cest comme ça que japprends, lentement, à marcher sans elle. Mais chaque matin, avec la lumière, je sens son amour, têtu et discret, qui me pousse doucement vers la vie.

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