Sous le poids des attentes des autres

Sous le poids des attentes des autres

Christelle fulmine. Elle est debout, les poings serrés, et dévisage sévèrement sa fille en larmes, Clémence. Dans sa voix perce une colère crue, son regard tranchant pourrait presque brûler.

Tu ny penses même pas ! lance-t-elle dun ton glacial. Non mais tu as idée ? Et ton avenir, tu y as songé ? Tu realizes au moins tout ce que jai sacrifié pour toi ?

Clémence, les larmes plein les yeux, peine à répondre. Elle lutte pour garder contenance, cherche le ton le plus assuré possible.

Maman Je te comprends vraiment pas ! répond-elle dans un souffle tremblant. Après une brève hésitation, elle poursuit : Cest toi qui mas toujours répété que je devais dabord faire mes études, que je devais attendre avant de fonder une famille ! Clémence fait un pas vers sa mère, joignant les mains dans une supplique Cest vrai, je me suis trompée, jai confondu un béguin et de lamour Mais cest pas une raison pour ruiner ma vie ! Je nai que dix-huit ans Je nai encore rien vécu, rien compris à ce que je veux faire

Mais Christelle ne lui laisse pas finir. Ses traits se ferment, sa voix est sans appel.

Ou tu te maries pour me donner un petit-fils, ou tu fais ta valise et tu disparais. Elle articule chaque mot avec une force inébranlable, puis se détourne vers la fenêtre, tire les rideaux dun geste sec et reprend, plus fort : Et tu te débrouilles, car je ne te donnerai pas un centime ! Cest peut-être la seule chance que jai davoir un petit à choyer, tu comprends ? Je vieillis, japproche des soixante ans, je veux voir la suite de ma lignée avant quil ne soit trop tard pour en profiter !

Clémence sent sa gorge se serrer. Elle murmure à peine :

Maman

Ne mappelle pas maman ! coupe Christelle, sèche, implacable. Jai déjà parlé à Arnaud, il ma comprise, lui au moins, lâche-t-elle froidement, comme si la décision était prise. Un rictus satisfait apparait sur ses lèvres, confiante dans sa victoire. Bien sûr, il a fait le difficile, mais jai su lui expliquer mon point de vue. Jai mes manières de convaincre, quand il faut

Tu as fait quoi ? sécrie Clémence, reculant dun pas, le visage blême. Tu es allée le voir ? Maman ! Tu nas pas à te mêler de ça ! On ne saime pas, Arnaud et moi, la vie de couple sera un calvaire : il me trompera sans cesse, pendant que je resterai prisonnière dun nourrisson ! Cest ça que tu veux pour moi ? Me condamner à une vie de souffrances ? Elle ne comprend pas que sa mère envisage un tel avenir pour elle.

Vous naviez quà faire attention. Il ny a plus rien à faire, le bébé est là, tranche Christelle, dun revers de main qui balaie toute contestation. Tu prendras une année de césure, je moccuperai du petit. Jai tout prévu. Elle parle avec une assurance de général, croyant faire au mieux pour la famille.

Clémence reste désemparée. Les bras ballants, elle ne comprend pas lintransigeance de sa mère, qui a toujours rabâché quil fallait dabord avoir une situation avant de penser à une famille. Et maintenant, elle se contredit Clémence mord sa lèvre, submergée par lamertume. Si seulement elle sétait abstenue davouer Si elle était allée discrètement à lhôpital, tout se serait arrangé.

Et Arnaud, lui aussi, la surprise Il lui avait clairement dit quil ne voulait pas assumer. Elle entend encore ses mots : « Cest pas mon problème », et ses allusions méprisantes qui lui glacent encore le sang. Et voilà quil accepte le mariage Qua bien pu lui dire sa mère pour quil cède soudainement ? Impossible à savoir : Arnaud est devenu morose, grognon, fuyant tout regard ou discussion, refusant de parler davenir.

Tout sest passé rapidement, presque banalement. Arnaud lemmène à la mairie de Lille, présente un certificat de grossesse, et ils sont mariés le jour-même, sans cérémonie ni invités. Les alliances sont bon marché, achetées en vitesse, lambiance sinistre. Clémence se souvient avoir répété machinalement les formules devant une fonctionnaire indifférente, dans une salle morne, sans musique, sans fleurs, sans félicitations. Juste un tampon dans le livret de famille et cette sensation davoir basculé brutalement dans une vie qui nest pas la sienne.

Sur ordre de Christelle, le couple vit dans son appartement à Roubaix. Elle surveille ce que mange Clémence, son sommeil, ses vitamines, ses lectures (toujours dénormes ouvrages déducation, qui lui donnent mal à la tête dès les premières pages). Chaque matin, Christelle trône en cuisine avec son carnet, récitant à voix haute le menu du jour. Elle choisit les livres à lire « pour le bon développement du bébé ».

Clémence se sent prisonnière, étrangère dans son propre foyer. Plus de liberté sur rien : vêtements, horaires, jusquau thé quelle veut boire. Elle se surprend à respirer plus doucement pour ne pas subir une nouvelle leçon. Mais elle ravale tout, sachant quun geste dhumeur relancerait les hostilités.

Elle veut tout quitter, mais elle nen a pas les moyens. Elle rêve, parfois, de partir avec quelques affaires et de recommencer sa vie, mais la réalité la rattrape : certains rabâchent quon peut tout faire, travailler, étudier, sautonomiser Mais Clémence sait trop bien que cest un leurre.

Un jour, elle se confie à une connaissance, cherchant un peu de soutien.

Dautres sen sortent avec un gamin, tas quà arrêter de te plaindre, tranche lautre sans pitié. Taurais quà te bouger, tes pas la première ! Trouve-toi une chambre en cité U, un boulot du soir Mais non, tu restes là à gémir.

Clémence encaisse ces remarques, sent la rage monter. Facile à dire quand les parents couvrent tout, sans souci dargent Une chambre universitaire à Roubaix ? Un seul bâtiment, fréquenté par des types ivres, des bagarres, les policiers qui patrouillent elle sen souvient bien, avoir fui cet endroit. Quant aux loyers, ils senvolent : même en bossant le double, il ne lui resterait rien pour vivre. Elle simagine courir dun cours à lautre, enchaîner les jobs, dormir trois heures, toujours à peine de quoi boucler le mois. Ces idées lui donnent la nausée, mais elle résiste. Parfois, elle se réfugie au fond de la pièce, près dune fenêtre, rêvant du jour où elle décidera enfin par elle-même.

Et comme par hasard, son père sestime quitte de ses devoirs, ne donne plus de nouvelles. Pas de grands-parents non plus Il ne reste quattendre, obéir à sa mère et économiser en espérant senfuir dici un an.

Cet enfant a anéanti ses projets ! On lui interdit de travailler, et même pour aller à la fac, il lui faut la surveillance de sa mère, pour ne pas « refaire de bêtises »

***

Arnaud, tu pourrais aller à Monop sil te plaît ? demande Clémence, épuisée, à son époux. Sa mère a choisi le mauvais moment pour rendre visite à une amie, laissant le jeune couple seul, tout le quotidien reposant sur Clémence, qui se sent de plus en plus mal. Jai la tête qui tourne, jai envie de vomir

Arnaud ne détourne même pas la tête de son ordinateur : ses doigts courent sur le clavier, les yeux rivés sur une partie.

Prends lair, ça ira mieux, grommelle-t-il sans la regarder. Forcément, ce jeu vidéo passe avant tout Moi jai besoin de rien.

Clémence inspire un grand coup pour ne pas craquer. Sappuye au chambranle de la porte, les jambes coupées.

On est mariés, il me semble commence-t-elle, la colère perçant sa fatigue. Elle serre les poings, retient ses larmes, plus de lassitude que de chagrin. Jétais contre tout ça ! Cest toi qui as accepté les conditions de maman ! Tu avais promis de maider, et tu fais rien dautre que de jouer toute la journée !

Arnaud daigne enfin la regarder, pivote sa chaise face à elle avec irritation, un rictus mauvais au coin des lèvres.

Je divorce dès que lenfant aura un an, lâche-t-il froidement. Et ta mère le sait très bien. Limportant, cest quil soit né dans le mariage.

Clémence reste figée, comme si elle avait pris un coup.

Tes vraiment Je nai même plus de mots ! Par quel miracle elle ta convaincu ? La gorge serrée, les yeux brûlants.

Une voiture. Cest aussi simple que ça. Tavais envie dun petit secret, non ? Ma famille nest pas riche, alors une bagnole Ta mère voulait tellement ce petit-fils Un marchandage, et hop, me voilà marié. Il retourne à son jeu, coupant court. Fin de la discussion.

Clémence ninsiste pas. Elle quitte la pièce, ferme la porte dun geste sec mais discret, juste pour évacuer une fraction de sa détresse.

À quatre mois de grossesse, elle hait déjà, par avance, ce futur fils dont rêve Christelle (qui jubile). Bien sûr, elle sait quil ny est pour rien, ce bébé. Mais dans son cœur, elle lassocie à tous ses malheurs. Elle a limpression quil a bouleversé sa vie à jamais.

Désabusée, elle sort marcher. Elle ne voit rien du monde autour delle : ni le soleil caressant ses épaules, ni les cris denfants au terrain de jeux, ni lodeur sucrée des tilleuls en fleurs. Ses pensées tournent en boucle, lempêchant davancer sereinement. Elle marche, perdue, trop tard pour remarquer le klaxon strident, les pneus crissants. Elle sursaute, se retourne, et voit la voiture foncer droit sur elle

***

Vous êtes réveillée ? La voix dune infirmière parvient à Clémence comme à travers un voile. Elle semble lointaine, étouffée, Jappelle le médecin.

Eh bien il serait temps, tacle Christelle, sapprochant de la couche de sa fille avec décision. Son visage est pâle, marqué de cernes, mais ses yeux brillent dune colère sourde.

Clémence cligne lentement des yeux, flot de confusion. Tout son corps lui semble lourd, engourdi, la voix maternelle résonne dans le lointain.

Tes contente ? Tu cherchais quoi au juste ? Te jeter sous une voiture Tu penses que je tai élevée pour ça ? Christelle parle, froide et tranchante Silence ! voyant sa fille tenter un mot, elle gronde presque. Grâce à ta bêtise, tu as perdu le bébé. Mon petit-fils ! Que jattendais tant ! Et tu ne pourras plus jamais avoir denfants. Maintenant, tout repose sur ta sœur aînée Je trouverai comment la convaincre, elle aussi !

Pas un mot de réconfort, Christelle débite son verdict comme un rapport clinique.

Maman balbutie Clémence, des larmes dévalant ses tempes, mouillant loreiller. Tout lintérieur nest que douleur, physique et morale. Elle voudrait sexpliquer, se défendre, mais na plus de mots.

Tes affaires sont prêtes, tu viendras les chercher quand tu iras mieux, lâche Christelle dun ton sec. Elle détourne le regard, comme si Clémence était devenue invisible. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Jai rêvé dun fils toute ma vie. Hélas, je nai eu que deux filles inutiles, Christelle repart vers la fenêtre, lance son regard au loin. Tout dans sa voix sest durci, métallique. Jespérais quau moins lune dentre vous me donnerait un garçon et je laurais élevé Sa voix dun coup rêveuse, comme si elle visualisait déjà la scène : le petit Benoît, son petit-fils, la prunelle de ses yeux. Mais ta sœur sest enfuie dès quelle a compris. « Je suis trop jeune pour une famille », tu parles ! Et toi, jai rusé, jai manipulé Arnaud ! Et voilà tu as même gâché ça ! Tu ne vaux plus rien pour moi. Je ne dépenserai plus un euro, tu devras te débrouiller.

Christelle sort, rajuste son manteau et quitte la chambre sans un mot de plus. Elle ne se retourne pas, ne dit pas au revoir. Juste le silence, et un vide glacial après elle.

***

Clémence trouve refuge chez son amie Léa la seule à ne pas lavoir laissée tomber. Léa est venue à lhôpital immédiatement, lui a donné des fruits frais, une couverture chaude et surtout, a veillé tranquillement près delle sans un mot superflu. Un vrai appui dans la tempête.

Cest Léa qui propose de partager un petit appartement, modeste mais accueillant, dans un quartier calme de Lille. Elle trouve à Clémence un emploi à temps partiel dans la même agence quelle : juste assez pour se remettre sur pied, puis progressivement reprendre confiance. Léa lui explique tout, la soutient, trouve toujours le mot juste pour rassurer. Grâce à elle, Clémence réapprend à se reconstruire.

Au travail, Clémence fait la connaissance de M. Mathieu Gérard, chef de leur service. Dabord, il lui paraît austère mais juste : exigeant mais jamais humiliant. Il pose des consignes claires, garde son calme, explique les erreurs sans jamais sagacer.

Au fil des semaines, Clémence commence à respecter puis à apprécier cet homme. Elle remarque son attention aux autres : il se souvient des anniversaires, veille sur les plus fatigués, propose un coup de main à loccasion et sait expliquer les choses les plus complexes avec patience.

Mathieu est divorcé et élève seul ses deux garçons, Rémy et Léo, 4 et 6 ans. Leur mère est partie refaire sa vie à Montpellier, laissant les enfants à leur père. Mathieu gère comme il peut, entre travail, sorties au parc, repas et bains, mais compte beaucoup sur sa propre mère, âgée désormais, qui ne peut tout porter.

Un soir, Clémence reste tard pour terminer un rapport. Mathieu lui propose un thé dans la salle de pause. La nuit tombe, le bureau est calme. Il parle doucement, ses phrases trahissent une lassitude profonde.

Clémence, vous êtes une personne tellement douce Jaimerais vous faire une proposition, si vous voulez bien mécouter. Accepteriez-vous de mépouser ? Non pas par passion, même si je vous admire sincèrement, mais pour construire une vraie famille. Pour donner à mes fils la tendresse qui leur manque. Je vous offrirai tout ce quil faut, vous aiderai à reprendre vos études si vous le souhaitez. En échange, donnez-leur de lamour, de la chaleur

Clémence reste bouche bée. Le cœur battant, elle entend la sincérité, la fatigue dun homme qui fait de son mieux. Il ne la séduit pas, il ne ment pas, il espère juste quelle comprenne.

Je Il me faut du temps, souffle-t-elle, la gorge serrée. Elle réfléchit : saura-t-elle être la maman de ces garçons ? Aura-t-elle la force ? Mais son cœur, lentement, souvre à cette idée.

Prenez le temps quil faut, répond Mathieu avec douceur. Lessentiel, cest que vous soyez sûre de vous.

Il lui sourit avec gratitude, déjà reconnaissant quelle nait pas fui. Pour la première fois, Clémence se sent comprise, acceptée sans conditions, et cela la touche au plus profond.

Une semaine plus tard, elle accepte. La décision nest pas simple : mille doutes la traversent sur sa valeur, sa capacité, mais au final, elle préfère saisir cette chance au lieu de la regretter toute sa vie.

La cérémonie est simple : quelques collègues proches, les enfants. Clémence porte une petite robe claire, sans apprêts, Mathieu un costume élégant mais discret, les garçons intimidés collés à leur papa. Mais très vite, ils lappellent « maman Clémence », et le naturel sinstalle. Elle-même, à sa surprise, sattache chaque jour davantage à eux, se réjouit de leurs progrès, invente des surprises, prépare des biscuits ou lit des contes.

Pour la première fois, elle se sent attendue non pour ce quelle doit donner, mais pour ce quelle est. Elle peut souffler, parfois se tromper, être fatiguée, et pourtant rester importante dans cette petite tribu.

Au début, sa relation avec Mathieu tient du partenariat : ils se partagent les tâches, discutent, fixent le budget, planifient les courses. Progressivement, sinstalle une vraie intimité. Mathieu facilite son quotidien : va chercher les garçons à lécole pour quelle se repose, fait une lessive quand elle nen peut plus. Il la voit sépanouir avec les enfants et il en est bouleversé de gratitude. Lui-même se surprend à être heureux : il sourit en la regardant apprendre à Léo à lacer ses chaussures, ou Rémy blotti contre son cou, lui murmurant des secrets.

Un soir, alors quelle range du linge, Mathieu sapproche dans la lumière douce du salon :

Tu sais, il hésite, puis sa voix tremble je tai dabord demandé dêtre la maman de mes enfants, mais tu es devenue bien plus que cela. Je taime, sincèrement.

Clémence lève les yeux, les larmes aux paupières, sentant en elle la glace ancienne se fissurer. Tout le passé douloureux sefface ; quelque chose de neuf, de lumineux, envahit sa poitrine.

Moi aussi, murmure-t-elle, la voix tremblante. Jamais je naurais cru, en acceptant ce mariage de raison, trouver une vraie famille, un vrai bonheur.

Peu à peu, leur couple devient heureux. Clémence sinscrit en licence à distance à luniversité de Lille, dabord anxieuse, puis encouragée par Mathieu qui laide, relit ses devoirs, lui trouve des documents, et lassure : « Tu vas y arriver. Je crois en toi ».

Les enfants grandissent, curieux, enthousiastes. Ensemble, ils font des bonhommes de neige, cueillent de la menthe pour le thé, lisent des histoires le soir. Rémy inonde tout le monde de questions, Léo enserre toujours ses parents en disant « Je vous aime fort ! »

Christelle, elle, ne connaîtra jamais ses petits-enfants. Laînée, excédée par la pression, a émigré en Belgique pour sa carrière, loin des ambitions maternelles. Un jour, elle a envoyé une carte : « Maman, je suis heureuse. Je ne vivrai plus selon tes règles. » Christelle a refermé la lettre, la enfouie, puis na plus jamais évoqué le sujet. Désormais, elle est seule. Au début, elle tente dappeler Clémence, tombe toujours sur la messagerie ou un répondeur. Alors, elle se met à écrire des messages, dabord autoritaires, puis vindicatifs, accusant sa fille dingratitude, de trahison. Mais Clémence a tourné la page. Elle naccepte plus de porter ce fardeau.

Car elle a enfin trouvé une famille qui laime pour elle-même. Sa valeur tient à sa tendresse, à sa simple présence. Pour la première fois, Clémence sait quelle est à sa place.

Quelques années plus tard, un après-midi dautomne, elle se promène au parc avec Mathieu et les garçons. Les feuilles tournent à lor, au rouge, tapissent les allées. Lair sent la terre humide, les derniers dahlias. Clémence marche main dans la main avec Mathieu, tandis que Rémy et Léo courent devant, rient, ramassent des feuilles, sarrêtent pour observer fourmis et escargots.

Soudain, Rémy, tout excité, découvre un immense érable rougeoyant :

Regarde maman, cest la plus grande feuille de tout le parc ! Il galope vers elle, fièrement, yeux brillants denthousiasme.

Clémence saccroupit, enlace son fils, inspire lodeur de lenfance et de linstant, regarde Mathieu, appuyé contre un arbre, qui lui sourit avec tendresse si intensément que son cœur se serre, mais dune douleur douce, exquise, inconnue jadis.

Léo bondit à ses côtés, lui attrape la main en lentraînant vers une flaque :
Maman, viens, on compte les nuages dedans ! On dirait le ciel tout entier !

Clémence se relève, donne la main aux garçons, avance avec eux. Mathieu la rejoint, main posée sur son épaule. Tous les quatre, ils scrutent la flaque où danse le reflet des arbres et des nuages.

« Voilà, » pense-t-elle. Mon vrai avenir. Mon vrai bonheur. Elle regarde autour delle : cette famille, ce parc, la lumière Tout est là, chaleureux, mérité, à elle.

Elle sent une joie profonde, impossible à traduire en mots.

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Sous le poids des attentes des autres
Veuve noire Charmante et brillante, Lilia terminait ses études à l’Institut de journalisme lorsqu’elle fit la connaissance de Vladimir, de beaucoup son aîné. C’est lui, Vladislav Romanov, qui remarqua en premier la délicate et gracieuse Lilia. Figure reconnue à Lyon, parolier célébré, ses chansons faisaient vibrer toute la ville. Pour tout le monde, Vladislav était un homme du cru, proche des cercles du petit écran lyonnais. Il n’eut aucun mal à aider Lilia à décrocher, à la sortie de l’école, un poste de présentatrice sur sa propre émission télé. Très vite, elle lance son programme « Conversation à cœur ouvert », invitant un psychologue influent et d’autres personnalités locales pour des échanges riches en anecdotes de vie. — Bravo, Lilia ! lui dit Vlad après visionnage, ça mérite bien d’être fêté. Âgé de quarante-cinq ans, Vladislav était un homme bouillonnant, marié trois fois, en constante effervescence, bien trop extraverti pour la vie rangée. Créateur prolifique, il se voyait en compositeur émérite, fréquentait la brasserie Paul Bocuse ou les bars du Vieux-Lyon, connu partout, aimant l’alcool. Avec le temps, Lilia s’imposa comme star locale, épousa Vlad, sa notoriété grandissait. Élégante, polie et chaleureuse, rien de diabolique en elle, jolie femme de la télé. Mais elle comprit vite qu’elle n’avait pas épousé le bon homme : Vlad, toujours aviné. — Ne t’embête pas trop, Vlad, ta Lilia va vite te surpasser, — lui lança son ami Simon lorsque, ivre, Vlad rabaissa Lilia. — Non Simon, je n’ai jamais choisi de femmes trop intelligentes, — plaisanta Vlad en pinçant la joue de sa femme au Café des Arts. Au début, Vlad la courtisait avec noblesse, fleurs, cadeaux, deux chansons dédiées. Mais une fois mariée, Lilia reçut à peine plus d’attention qu’un chat, essuyant ses éclats de voix. — Quelle naïve j’étais de croire qu’avec lui je deviendrais une star, pensait Lilia. Mais la réalité était bien différente. À l’université, elle avait étudié le français, pas vraiment utile pour voyager, selon Vlad, qui lui répétait : — Apprends l’anglais ! À l’étranger, tu fais paysanne et le temps passé au gym, c’est du vent, alors qu’il faudrait te mettre à l’anglais ! Par bravade, Lilia refusa l’anglais jusqu’à ce que Simon, cultivé et malin, lui lance devant tout le monde : — L’anglais est aussi essentiel à une femme éblouissante que ses escarpins. Motivée, elle s’inscrivit à des cours d’anglais dès le lendemain. — Chapeau, Simon ! Tu as changé ma femme, elle lit des manuels et même dans la voiture, c’est leçons d’anglais nonstop ! ironisa Vlad. Lilia et Vladislav Romanov habitaient grand appartement hérité d’un grand-père professeur de médecine. Leur gouvernante, Véronique, quarantenaire solitaire, cachait avec habileté son tempérament jaloux et acide. Toujours présente, impossible de lui dissimuler quoi que ce soit. Un matin, Lilia découvre Vlad, absent du lit, endormi ivre dans son bureau. Véronique, la bouteille de cognac vide à la main : — Elle était pleine hier soir. Je lui prépare quoi pour le petit-déj ? — De la saumure, — grommela Lilia en filant sous la douche. Après sept ans de mariage, aucun enfant voulu ou eu, Vlad ayant déjà un fils. Lilia, bousculée dans ses rêves de maternité, se concentrait sur sa carrière. Après le petit-déjeuner, elle envoie Véronique dans le bureau : Vlad est étendu, une tache rouge sur l’oreiller. — Lilia, — hurle Véronique, — il faut appeler le SAMU ! — Qu’est-ce qu’il a ? — Je ne sais pas. Lilia file à l’hôpital avec Vlad, immédiatement en réanimation. Verdict funeste : — Rien à promettre, la situation est grave. Le soir, elle est prévenue : — Votre mari est décédé. — Impossible… il n’était pas si vieux… — marmonne-t-elle, accablée. Les obsèques furent somptueuses, Simon fit un discours, foule compacte, tous saluaient la vie vibrante de Vladislav. Désormais, Lilia se retrouve face à la solitude de la maison. Véronique attend, incertaine, son sort. Les collègues décident : — Lilia, ne t’apitoie pas ! Belle, jeune, libre, et riche en prime. Vlad laisse deux bons comptes à partager entre son fils et elle, mais Lilia gagne déjà bien sa vie. Elle cherche à sortir, fréquente les cafés du quartier. Un jour, après une émission, Lilia s’installe au Café du Bouchon, sirotant du vin espagnol. Un homme imposant, souriant, demande à la rejoindre. — Je peux m’asseoir ? — Elle acquiesce. — Innocent, se présente-t-il. — Pourquoi toute cette tristesse ? Une si jolie femme ne doit pas être en peine ! — Je suis maussade aujourd’hui… Innocent, quarantenaire brun, au physique massif, fait penser à un nounours sympathique à Lilia, ce qui l’amuse. — Permettez que je vous offre quelque chose ? Vin, cocktail, gâteau… ce que vous voulez. — Un gâteau suffira, merci. Moins beau qu’en photo, Innocent est séduisant et drôle, captant l’attention par ses histoires et son humour. Lilia rit, s’amuse et finit par accepter un rendez-vous. Le lendemain, elle annonce à Véronique : — Je n’ai plus besoin de tes services, je peux me débrouiller seule. — Mais voyons, Lilia, après toutes ces années à vos côtés, tu me mets à la porte. Où irai-je ? — Tu trouveras bien une famille ou un poste à l’accueil. — Tu me chasses… — sanglote Véronique — Je me suis attachée… — Mais enfin, je ne vais pas me ruiner… fini de laver toilettes et vitres, — pense Lilia. Voyant Véronique pleurer : — Bon, si tu insistes, reviens travailler, — Véronique jubile et remercie Lilia d’un baiser sur la joue. — Vous étiez comme ma famille, perdre Vlad et toi qui veux me renvoyer… Désormais, Innocent (que Lilia appelle Kiki) devient un habitué de la maison. Il adore sa jolie femme, que Lilia épouse au bout de trois mois. Mariage discret mais lune de miel de rêve : Innocent, homme d’affaires, l’emmène aux Maldives. Lilia pense vivre une escapade classique, mais Kiki voit les choses en grand : vol en première classe, accueil VIP, villa avec piscine et plage privée. — Combien mon nounours a-t-il payé pour ça, s’interroge-t-elle. Jamais Lilia n’a cherché à savoir l’étendue de la fortune de Kiki, elle profite de sa gentillesse, sa tendresse, ses soins matinaux. — Vlad était odieux, un râleur, toujours à me rabaisser, alors que Kiki vit pour moi et m’écoute. J’adore ça, — se dit-elle. Véronique ne tarit pas d’éloges sur le nouveau mari, ravie d’habiter leur demeure au vert. Une fois, Lilia aperçoit innocemment son mari se piquer à l’insuline. — Qu’est-ce que c’est ? — Rien de grave, j’ai du diabète, mais je vis pleinement. Sur les plages maldiviennes, elle réfléchit : — Ai-je enfin touché le gros lot ? Le séjour parfait sauf la silhouette maladroite du mari, trop loin du coach musclé qu’elle aurait aimé. — Faudrait mettre mon nounours au régime et l’inscrire au sport ! Las, Kiki lui explique : — Je veux bien, mais mon métabolisme ne collaborera jamais, je suis insulino-dépendant. — Tant pis, ce n’est pas grave, — décide-t-elle. De retour à Lyon, la routine reprend. Lilia rêve de passion, d’un amant athlétique et fougueux, pas de peluche rassurante. Ses collègues s’amusent : — Tu es vraiment fidèle à ton ours ? Tu n’as jamais d’aventure ? Elle se considère honnête, pas envie de blesser son bon mari. Au réveillon, bien éméchée, elle accepte la proposition d’un collègue, Kostia, d’être raccompagnée par son ami, Arnaud. Arnaud, bel homme aux yeux clairs, lui demande son numéro. Devant chez elle, il l’attire contre son 4×4 et l’embrasse fougueusement. Elle adore ce geste brutal et viril. Comme amant, Arnaud est parfait : chez lui, pas de douceur superflue, juste passion fulgurante. Innocent, pris par ses affaires, ne remarque rien. Un jour, chez Arnaud, leur idylle est brutalement interrompue par la visite inattendue du mari. Pris de malaise, Innocent tombe, Lilia réagit, trouve son insuline, pique. — Peut-être la solution… — mais Innocent ne se relève pas. Le SAMU arrive. Verdict : décès. Lilia rentre, bouleversée, accueillie par Véronique : — Qu’est-ce qui t’arrive, Lilia ? D’autres pensées la troublent : et si c’était Véronique qui l’avait dénoncée, elle qui détestait Arnaud ? Après les funérailles, la cause du décès est une crise cardiaque. Peu après, la fille aînée d’Innocent, avocate de Paris, débarque, met Lilia dehors, lui offre un paquet d’argent et trois jours pour quitter la villa familiale. Lilia refuse de batailler pour l’héritage, retrouve son grand appartement lyonnais hérité de Vladislav Romanov. Le temps passe — Lilia reprend sa vie, Arnaud l’aide mais ne propose pas le mariage. Un jour, tragédie : Kostia l’appelle, Arnaud est mort dans un accident de voiture. Lilia songe alors : — Pourquoi tous mes maris et amants disparaissent ? On va finir par m’appeler la veuve noire ! Je porte malheur, maudit soit mon aura… Plus tard, Lilia invite un jeune homme, Marc, sur son plateau. Séduit, il l’invite dans un café. Lilia accepte, cherche à revivre. Marc, cultivé et drôle, la conquiert, elle tombe amoureuse. — Voilà ce qu’est l’amour, pense-t-elle, je ne peux respirer sans Marc, mais j’ai peur pour lui. Marc aussi succombe. Ils passent du bon temps, Lilia n’enquiert guère sur sa vie, mais découvre par hasard, via Internet, que Marc fait partie du top mille des fortunes françaises. — Incroyable… et si je lui porte malheur ? Elle se rassure, part au travail. Plus tard, elle apprend que Marc est hospitalisé, crise cardiaque. Affolée, elle se précipite à l’hôpital. — Il va bien, lui assure le médecin, tout est sous contrôle. Lilia entre, Marc lui prend les mains : — Tout ira bien. Je t’aime. Quand je sortirai, nous nous marierons, tu es d’accord ? — Oui, bien sûr ! — l’embrasse-t-elle. — Une nouvelle vie commence, le vrai bonheur. Merci de m’avoir lue, abonnez-vous pour soutenir le récit. Que la vie vous sourie !