« Laisse-moi tranquille ! » cria Éloïse à Camille, qui fondait en larmes. Fais ta vie sans lui !
Mais Luc est mon mari. Nous élevons une fille ensemble. On ne construit rien de bon sur le malheur dautrui.
Commence pas ! Ce nest pas normal de vivre sans sentiments. Ce nest pas Luc qui abandonne votre fille, cest toi. Je ne moppose pas à ce quil voie sa petite.
Éloïse sest alors retournée et est partie, le dos droit, déterminée. Ce soir-là, Luc prit sa décision : il emballa ses affaires et quitta Camille. Camille le supplia de ne rien faire dirréfléchi. Mais il était résolu. Elle voulut comprendre en quoi sa rivale, Éloïse, était meilleure quelle.
« Je nen peux plus de cette vie. Je ne tiens plus à toi. Cest différent avec Éloïse. Avec elle, jai commencé à vivre. »
Les mois passèrent. Au début, Camille était anéantie. Mais jour après jour, elle se reprit : il fallait avancer pour sa fille. Camille était comptable de formation.
Elle décida de postuler à un poste dans un cabinet parisien dexpertise. Lors de lentretien, le directeur lui porta une attention particulière, touché par sa détermination et son sérieux. Heureusement, la mère de Camille accepta de garder sa petite Margaux pendant quelle travaillait.
Camille mit toute son énergie dans sa carrière, laissant sa vie sentimentale de côté. À force de travail, elle devint directrice adjointe. Son unique contact masculin régulier était Pierre, son patron : un homme dune grande courtoisie, réservé, qui fit plus tard preuve dun intérêt discret. Pierre avait une femme et deux jeunes fils ; Camille se refusait la moindre idée dun rapprochement.
Mais Pierre, lui, persistait. Un soir, il déclara franchement à Camille être prêt à quitter son épouse, quil était épris delle depuis des années, et quil ne délaisserait jamais sa petite Margaux.
Marquée par son passé, Camille hésitait, hantée par ce quelle avait dit un jour à Éloïse : « On ne construit pas son bonheur sur la douleur de lautre. »
Pourtant, Pierre ne renonçait pas. Petit à petit, leur relation professionnelle devint plus intime. Pierre répétait quil naimait plus sa femme, quil naurait jamais dû se marier, quil rendait tout le monde malheureux. Mais Camille restait sur ses gardes. Elle avait entendu une conversation entre Pierre et son épouse, savait ce que vivait cette femme, et ne voulait pas en être la cause. Elle redoutait le moment où elle devrait laffronter.
Un soir, alors quelle quittait la rue Saint-Honoré sous la pluie, Camille aperçut une femme lattendant sous un réverbère. Elle comprit aussitôt de qui il sagissait.
En sapprochant, la femme resta figée devant elle, sans mot dire.
Cest toi ? demanda-t-elle enfin.
Cest moi, répondit Camille dune voix éteinte. Cétait Éloïse, la même Éloïse quautrefois.
Elle tenta de convaincre Camille quelle avait toujours eu raison : « On ne construit rien sur la peine dautrui »
Rappelle-toi ce que tu mas dit, il y a des années, lança Camille dune voix glaciale.
Je sais, jai eu tort. Je naurais jamais dû prendre ton mari. Tout se paie, crois-en mon expérience. Mais je ten supplie, ne me prends pas Pierre Je ne lai jamais aimé comme jai aimé Pierre. Cest pour lui que jai quitté Luc. Tu as vécu ça, tu sais combien ça fait mal. Comprends-moi, la vie nest quun boomerang. Tu as ta fille
Tais-toi, coupa Camille, au bord des larmes.
La vengeance nintéressait pas Camille, même envers Éloïse. Mais Pierre, lui, réussit à la persuader quelle avait le droit au bonheur.
Camille, si je reste avec elle, nous serons trois à être malheureux : toi, moi, et Éloïse. Cela ne changera rien. Je ne laime pas, je ne lai jamais aimée. Jai cédé sous la pression. Je quitterai Éloïse, dune façon ou dune autre.
Camille réfléchit longuement. Pierre naurait jamais été heureux avec Éloïse. Et si elle-même le repoussait, le goût amer du sacrifice la poursuivrait. Elle finit par accepter de choisir sa propre chance, elle aussi, comme le lui avait murmuré un soir la brise sur les quais de la Seine.





