Pas seulement des voisins
Dans un petit village du Sud-Ouest, où les rues se parent de mille teintes de vert l’été et d’or à l’automne, vivaient côte à côte deux familles. Toujours solidaires, ils s’entraidaient sans compter. Leurs enfants avaient grandi et étaient partis à Toulouse.
Un matin d’automne, gris et humide, Paul sest précipité chez ses voisins, Étienne et Lucie, frappant fort contre la fenêtre alors que laube pointait à peine.
Quest-ce quil se passe ? sest écrié Étienne, déjà sur le pas de la porte, suivi de Lucie qui jetait à la hâte une écharpe sur ses épaules.
Ma Pauline, ma pauvre Pauline… gémit Paul en saffaissant sur les marches, les yeux embués de larmes.
Quoi, Pauline ? Quest-ce quil tarrive ? On doit appeler le SAMU ? sinquiéta Étienne.
Non, cest fini. Pauline nest plus… murmura Paul, la voix déchirée.
Les voisins se sont aussitôt mobilisés pour soutenir Paul, le temps que son fils et sa belle-fille arrivent de Bordeaux. Lucie lui passait des comprimés pour le calmer. Après les obsèques de Pauline, ils veillaient à ne jamais le laisser seul, linvitant à déjeuner ou à dîner, et Étienne jouait avec lui aux échecs le soir.
Six mois passent. Paul se relève lentement, accepte l’absence de son épouse, apprend à gérer la maison, cuisiner, faire la lessive. Son fils et sa famille viennent parfois lui rendre visite.
Un soir daoût, Paul est assis dans la cour dÉtienne, ils parlent à voix basse, déplaçant lentement les pièces sur léchiquier. Soudain, Étienne seffondre sur le côté, Paul na que le temps de se lever et de le rattraper.
Étienne ? Ça ne va pas ? demande-t-il, secouant doucement son ami, mais celui-ci ne répond pas. Lucie ! crie-t-il alors, alors qu’elle arrive avec un grand saladier plein de concombres frais.
Lucie laisse tomber le plat en voyant la scène, se précipite vers son mari. Étienne est mort sur le coup. Plus tard, le médecin confirmera linfarctus.
Ce nest pas possible, sanglote Lucie, il na jamais eu de souci de cœur.
Paul aide alors Lucie, jusquà larrivée de ses enfants venus de loin pour les funérailles. Quand ils repartent, Lucie découvre le silence assourdissant de la maison, et la lourde solitude. Le jour, Paul passe laider, mais la nuit, le sommeil la fuit, les pensées tournent en boucle.
Le temps fait son œuvre. Lucie reprend le dessus, ses enfants et ses petits-enfants passent parfois. Paul et Lucie, tous deux retraités, se prêtent main forte. Paul a enseigné lhistoire aux lycéens toute sa vie ; Lucie travaillait à la bibliothèque du village.
Lautomne revient. Paul, chaque matin, sort avec son balai, chasse les feuilles dérable jaunes et brunes tombées sur son allée, puis franchit la barrière pour balayer le trottoir qui mène à la maison de Lucie. Mais le vent ramène aussitôt les feuilles, alors il entre dans la cour de Lucie et balaie à nouveau, même s’il y en a moins.
Lucie lobserve en souriant derrière la fenêtre.
Paul ! Mais arrête un peu !, ouvre-t-elle la fenêtre, tout le monde sait que tu es le seul à te battre contre lautomne.
Paul lève la tête, sourire en coin.
Si on attend tous que les feuilles disparaissent par magie, ce sera lanarchie ! Non, il faut les ramasser.
Mais les feuilles dautomne, cest beau, tu ne trouves pas ? Regarde comme ça brille !, insiste Lucie.
Cest beau, certes, mais cest glissant, on pourrait se casser la figure !, grogne Paul, reprenant son balai.
Il ouvre la grille, balaie lallée chez Lucie, sapproche des marches, et la trouve devant la porte, deux tasses à la main.
Viens, merci, viens boire un thé au miel avec moi, propose-t-elle en déposant les tasses sur la petite table de la tonnelle et sasseyant sur le banc, Paul sinstalle en face.
Du miel aujourdhui ? On prend toujours du citron dhabitude, remarque-t-il en goûtant son thé.
Parce quaujourdhui il fait froid, il faut bien se réchauffer, répond-elle avec un sourire.
Cest trop sucré, râle Paul, à nos âges, il vaut mieux se méfier du sucre
Allez, bois ! tranche-t-elle en riant, on ne boit pas ce thé sucré tous les jours, une fois par semaine cest permis.
Bon, daccord, admet-il.
Hier, mon petit-fils Armand ma appelée, il ma demandé : Mamie, tu ne tennuies pas trop, viens donc à Bordeaux chez nous ! Je lui ai répondu : Eh non, je ne suis pas seule, jai un ami ici ! Elle lance un clin dœil à Paul.
Paul masque un sourire en sirotant son thé.
Tu as bien dit, mais ami, ça fait un peu simple
Tu préfèrerais quoi ?
Disons compagnon de lutte contre les feuilles mortes, répond Paul en riant, Lucie éclate aussi de rire.
Un matin, après avoir balayé chez elle, Paul ne voit pas Lucie à la fenêtre. Son inquiétude grandit, car elle lui faisait toujours signe. Il monte les marches et frappe à la porte. Elle louvre, recroquevillée dans son plaid, accrochée au mur.
Ça ne va pas Tu veux de laide ? propose-t-il, la prenant doucement par le bras, il la guide vers le fauteuil et la couvre.
Elle a le nez rouge, les yeux fatigués.
Je dois avoir attrapé froid
Et qui va me servir le thé maintenant ? soupire Paul.
Il enlève son manteau, le suspend.
Tu as des médicaments ?
Oui, là, sur la table
Il examine la boîte.
Et cest tout ? Je file à la pharmacie, pas question de rester comme ça.
Ce nest pas la peine, ça ira… murmure Lucie.
Si, cest la peine, affirme Paul dun ton sans appel, et il sort.
Il revient peu après, avec des médicaments et un poulet rôti du marché. Elle somnole sur le fauteuil.
À son réveil, surprise de le voir déjà revenu, elle le découvre en cuisine.
Bientôt le parfum du bouillon de poule emplit la maison.
Oh Paul, alors tu cuisines ? sétonne-t-elle en souriant, même si elle sait bien quil prépare à manger pour lui-même déjà.
Il faut savoir tout faire en cas durgence. Allez, mange cette soupe, dit-il en lui servant un bol, et laide à sasseoir à table.
Elle goûte une cuillère, ferme les yeux de contentement.
Oh, cest délicieux, merci
Mais de rien, il faut bien que tu guérisses vite, sinon je mennuie à balayer seul taquine-t-il.
Daccord, camarade, je fais de mon mieux, promet-elle.
Une semaine plus tard, Lucie est sur pieds. Souriante, elle propose à Paul une promenade dans le petit parc au bord de la Garonne. Il est comme toujours à linitiative.
Les feuilles craquent sous leurs pas.
Tu passes trop de temps enfermée, tu viens marcher, ordonne-t-il gentiment, elle acquiesce.
Le soleil chauffe encore un peu.
Tu sais, Paul, lautomne est une belle saison. Je crois que je laime bien dit Lucie.
Je suis daccord, surtout quand on laccueille avec quelquun de bien, répond-il.
Lucie lui prend le bras, ils avancent lentement sous les arbres, laissant deux traces sur le tapis de feuilles. Ils parlent, rient.
Un jour, Paul arrive avec une drôle de demande.
Dis donc, jai fouillé dans ma bibliothèque aujourdhui, je ne retrouve plus le livre sur les cactus.
Sur les cactus ? Tu nas pas de cactus, et pas de plantes non plus chez toi, sétonne Lucie.
Paul la regarde dun air malicieux.
Plus maintenant, mais voilà ce que jai acheté pour toi ce matin, et il sort un petit pot avec un cactus.
Et tu veux que je men occupe ? Mais je nai jamais eu de cactus ! plaisante Lucie en recevant le pot.
Mais tu es bibliothécaire, tu dois tout savoir sur tous les livres, même les cactus !
Bon daccord, cède-t-elle, mais si jamais il fleurit, tu me paieras une glace.
Promis.
Une semaine plus tard, lhiver arrive avec ses premiers flocons. Paul vient voir Lucie, cachant une main derrière son dos.
Quas-tu donc encore rapporté cette fois ? demande-t-elle en riant, le voyant tout gêné.
Tu sais, Lucie Je me suis demandé, pourquoi je viens tous les jours chez toi Peut-être que je pourrais rester pour de bon et si on se mariait ? dit-il en lui tendant un bouquet de roses rouges, elle rougit, esquissant un sourire.
Mon Dieu, Paul, tu en as mis du temps !
Jai longtemps hésité, je ne savais pas si tu accepterais Alors, tu veux bien ?
Oui, jaccepte, répond-elle en mettant les fleurs dans un vase, à force je me suis habituée à toi, quand tu pars tu me manques et puis comment refuser un si beau bouquet ?
Ensemble ils traversent lhiver, et voilà le printemps. Un matin, Lucie sécrie :
Paul, viens vite, ton cactus a fleuri ! Tu me dois ma glace !
Incroyable, je ny croyais plus ! On file chez le glacier, promis ça se paiera ! Cest sacré, un pari.
En chemin, ils discutent du choix entre cornet ou bâtonnet. Paul lève les yeux vers le ciel, sourit sous le soleil printanier.
Pourquoi tu souris ? demande Lucie, radieuse elle aussi.
Comme ça Je me dis quon fait une belle équipe, tous les deux !
Cest vrai, une belle équipe, murmure-t-elle.
Ils marchent côte à côte. Depuis longtemps, ils ne sont plus simplement des voisins, ni même des compagnons de feuilles mortes, mais deux êtres qui se sont trouvés, entre feuilles dautomne, neige dhiver et soleil de printemps. À deux, tout paraît plus doux, la solitude nexiste plus.
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