Journal intime, page du samedi
Tu pourrais au moins faire un effort avec ton visage, Amélie. Cest gênant devant les invités, Marie-Claire, ma belle-mère, pince les lèvres et saffaire ostensiblement à lisser la nappe que jai repassée il y a tout juste une heure. On reçoit du monde, cest la joie, et toi tu traînes une mine denterrement.
Quelle joie, Marie-Claire ? Je mappuie contre lencadrement de la porte, la nausée me serre la gorge. Rien que lodeur du thé me donne envie de vomir, je marche à peine…
Et vous voulez que je sois ravie daccueillir cinq cousins de province que je nai jamais vus ?
Justement, tu ne les connais pas ! Cest loccasion la voix de ma belle-mère, toujours tournée vers la nappe, se veut légère. Ce sont loncle de Julien, sa femme et leurs enfants.
La famille ! Ils viennent à nous avec le cœur ouvert, et toi Ah, Amélie, tu nas pas lesprit large.
Maman, franchement, Amélie nest pas au mieux, Julien intervient, les bras chargés de bûches. Peut-être fallait éviter dinviter tout le monde maintenant ? La maison de campagne est minuscule.
Minuscule ? Marie-Claire sinsurge, ses mains sagitent. Il y a deux chambres ! On sera serrés, mais le principal, cest laffection.
Julien, franchement Je veux juste renforcer les liens familiaux, ne pas les perdre.
Vous, vous vous cachez dans votre petite location et on ne voit jamais votre tête. Demain matin, dix heures, à la gare, tu noublies pas !
Je ferme les yeux. Tout tourne, des cercles jaunes tourbillonnent devant moi.
Je narrête pas dimaginer la journée de demain : la gare, la voiture encombrée jusquau toit, de grandes marmites de pot-au-feu à porter, et le bruit incessant de ces inconnus dans notre maisonnette, où il nest même pas possible de se reposer.
***
Tout a commencé quand Julien et moi venions de nous marier et avions loué notre premier studio à Lyon, Marie-Claire venait chez nous sans cesse.
Elle ne faisait pas que venir prendre un café elle supervisait notre vie de couple.
Mais le pire a commencé quand elle a décidé que lappartement de son fils serait une annexe gratuite de lhôtel pour tous les membres de la famille de passage.
Amélie, patiente un peu, murmurait Julien, quand sur notre cuisine de dix mètres carrés dormaient en rang des cousins éloignés de Clermont-Ferrand sur des lits pliants. Ce nest que temporaire. Bientôt ils partiront, et on retrouvera notre tranquillité.
Maman est tellement hospitalière.
Hospitalière à nos frais, Julien, je soupirais. Pourquoi ne vont-ils pas chez elle dans son appartement deux pièces ?
Elle est en travaux ou sa tension ou bien le chat est stressé, il élaborait, embarrassé.
Je prenais sur moi, espérant que ce nétait quun passage.
Mais quand je suis tombée enceinte et que le début de grossesse ma mise KO, nous avons décidé de partir à la campagne pour lhiver.
On a trouvé une maison modeste près de Saint-Étienne : ancienne mais solide, avec un chauffage à bois.
Calme, air frais, personnes limitées. Je rêvais quon nous laisserait enfin tranquilles ici.
Mais Marie-Claire en avait décidé autrement.
Elle débarque « pour aider » à Noël, et deux jours après, elle mannonce le débarquement familial.
***
Le matin, le poêle sest mis à fumer, la pièce sest emplie de fumée, et en toussant, jai tenté daérer.
Julien, il faut te lever, jai râlé. Il faut aller à la gare, le poêle déconne.
Hmm, jarrive, il marmonne, la tête enfouie sous la couette. Cinq minutes encore.
Pas de minutes ! Marie-Claire déboule dans la chambre telle une tornade. Allez, debout ! Les invités nattendent pas.
Amélie, tu as préparé le petit-déjeuner ?
Lodeur de nourriture me rend malade, Marie-Claire je réponds faiblement.
Cest rien, fais un effort. Être enceinte nest pas une maladie, elle balaie le problème dun geste. Autrefois on accouchait dans les champs et on reprenait le boulot tout de suite !
Tu es au chaud, avec tout le confort. Allez, fais cuire des pommes de terre, prépare du hareng, les hommes auront faim après la route.
Je menveloppe dans ma vieille parka et sors sur la terrasse. Lair froid me réveille un peu.
Je contemple le jardin enneigé, la réserve de bois qui samenuise trop vite. On doit chauffer la maison deux fois par jour, sinon on gèle.
Et maintenant il va falloir en plus abriter cinq personnes qui useront les portes, videront leau chaude quon fait chauffer en grandes casseroles.
Pourquoi tout ça ?
A la gare, cest la cohue. Loncle Vincent, bonhomme massif en manteau duveteux, se précipite pour me serrer dans les bras, exhalant une odeur que je déteste.
Sa femme, Françoise, grande gueule aux joues cramoisies, nous bombarde de questions.
Ah, Julien ! Tu as grandi ! Et ta femme ? Elle est toute pâle Françoise me toise sans gêne. Tu la nourris mal ?
Elle a des nausées, Françoise, glisse Marie-Claire, toute sourire. Elle est enceinte.
Je force un semblant de sourire. Jaimerais disparaître.
Sur le chemin de la voiture, une énorme sacoche que Marie-Claire a glissée dans mes bras malourdit.
Cest lourd ? demande Julien, reprenant le sac.
Oui, javoue. Physiquement, et moralement.
Courage, Amélie. Ce ne sont que quelques jours. Maman voulait tellement les voir.
A peine arrivés à la maison, la promiscuité sinstalle immédiatement.
Les enfants de Françoise, deux ados, colonisent le canapé du salon et mettent la télé à fond. Vincent sinstalle près du poêle.
Ah, ça chauffe bien ! il approuve. Mais on na pas assez ramené de bois. Julien, viens maider, il en faut plus.
Je file à la cuisine. Un monceau de pommes de terre à éplucher pour tout le monde.
Mes mains tremblent. Lodeur du hareng, déjà disposé sur un plat par Marie-Claire, me force à respirer à mi-poumon.
Amélie, tu traînes ! la voix de ma belle-mère surgit. Ils veulent déjà passer à table. Accélère. Et va chercher des cornichons au cellier.
Marie-Claire, vous pourriez maider ? je demande dune voix timide. Je ne me sens vraiment pas bien
Oh, Amélie, jaimerais bien mais il faut que je fasse visiter la maison à Françoise et lui raconte les dernières nouvelles. Tu sais, le travail ennoblit !
La soirée passe dans une demi-brume. Je sers, débarrasse, lave une montagne de vaisselle dans leau glacée, la mélangeant à leau chaude du bouilloire.
Les invités palabrent, Marie-Claire raconte combien il est extraordinaire que tout le monde soit là, combien elle est heureuse.
Nous sommes une famille ! elle déclare, levant son verre de liqueur artisanale. On ne compte pas quand il sagit de la famille. Ni le temps, ni la fatigue.
Amélie, apporte le plat chaud !
Je pose la cocotte de viande sur la table, la vapeur me brûle le visage, je sens mon esprit se dissoudre.
Je titube jusqu’à notre chambre et meffondre sur le lit, sans même enlever ma veste.
***
Au milieu de la nuit, je me réveille dans le silence. La maison a refroidi. Julien dort, paisiblement.
Je me lève, enfile mon châle et vais à la cuisine boire un verre deau. En passant devant le salon où Marie-Claire sest installée sur le canapé, jentends sa voix basse au téléphone.
Oui, Lucie, ils sont arrivés la voix de Marie-Claire distille du venin. Oh, nen parle pas. Ce sont de vrais mendiants Ils ont vidé le frigo en une soirée. Françoise se plaint sans cesse mais arrive en manteau neuf !
Ils viennent soi-disant se reposer ! Tous veulent venir ici, comme si ma maison était un centre de vacances. Impossible quils restent tranquilles chez eux.
Je reste figée, sidérée. Quelques heures plus tôt, elle clamait devant tous son « grand cœur », et maintenant, elle traîne ses invités dans la boue.
Et ma belle-fille ? poursuit-elle. Ah, ne men parle pas. Elle fait une tête, comme si je lui devais un million deuros.
Elle grimace sans cesse, se tient le ventre. Insatisfaite, elle ! Elle ma humiliée devant tout le monde Comme si jétais une exploiteuse.
Mais moi, je fais tout pour eux, tout pour la famille. Pas une once de respect des jeunes. Demain, je vais lui dire ce que je pense. Il faut quelle connaisse sa place.
Je repars dans la chambre. Plus envie de boire.
***
La matinée recommence avec le tonitruant appel de la belle-mère.
Amélie, debout ! Le petit-déjeuner ne va pas se préparer tout seul !
Jentre dans le salon. Tout le monde est déjà là. Vincent se gratte la tête, les ados pianotent sur leurs téléphones, Françoise sétire sur sa chaise.
Bonjour, dis-je timidement.
Bonjour, répond Marie-Claire, les yeux fixés sur moi. Amélie, viens sur la terrasse, il faut quon parle.
Dehors, sa voix attaque tout de suite.
Amélie, je nai pas du tout apprécié ton attitude hier. Ta tête cest un affront. Toute ta posture montrait comme notre présence te pesait.
Les gens le ressentent ! Françoise ma même glissé quon dérangeait. Jai ressenti une telle honte.
Je regarde Marie-Claire droit dans les yeux.
Vous avez eu honte, Marie-Claire ? je lui demande. Pour quoi ? Parce que jai préparé un repas pour sept en étant épuisée par la grossesse ? Parce que jai lavé la vaisselle jusquà minuit pendant que vous jasiez ?
Comment oses-tu me parler ainsi ? souffle-t-elle, outrée. Je suis la mère de ton mari !
Je le sais. Je sais aussi ce que vous avez dit hier au téléphone à propos de nos invités. Les « mendiants » qui « se pointent sans cesse » ?
Marie-Claire pâlit, puis rougit.
Tu as écouté ? Quelle bassesse !
La bassesse, cest de me forcer à servir des gens que vous ne supportez même pas, juste pour faire la parfaite maîtresse de maison, je tranche. Si vous voulez jouer ce rôle, faites-le vous-même. Avec vos propres moyens, et vos propres mains.
Julien ! elle crie en courant dans la maison. Julien, as-tu entendu la façon dont elle me parle ? Elle mhumilie !
Julien accourt, boutonnant sa chemise à la hâte.
Que se passe-t-il ? Amélie ? Maman ?
Ta femme elle est insupportable ! Marie-Claire pose sa main sur le cœur, théâtrale. Je me donne tant de mal pour tout le monde, et elle maccuse dêtre une hypocrite ! Elle ne veut pas voir ma famille !
Julien semble hésiter, cherchant mes yeux, ceux de sa mère.
Amélie, pourquoi tu prends ça ainsi ? il commence doucement. Maman voulait bien faire
Julien, je mapproche de lui, le regard franc. Si tu ne dis pas tout de suite à ta mère que ses invités sont sa responsabilité, et que je ne touche plus à la cuisine tant quils sont là, alors jappelle un taxi et je pars chez mes parents. Jélèverai lenfant là-bas.
Cest à toi de choisir. Maintenant.
Vincent tousse maladroitement, Françoise détourne ostensiblement le regard.
Tu poses un ultimatum ? balbutie Julien.
Non, je pose mes limites. Je suis ta femme, Julien, et jattends au moins le respect.
Marie-Claire pensait que son fils se jetterait comme dhabitude pour la défendre. Il la toujours mise au centre.
Mais Julien, en regardant mon visage pâle, mes mains tremblantes, semble enfin comprendre.
Il se souvient de moi la veille, titubant, portant un énorme plat, sortant toutes les quinze minutes pour éviter les odeurs.
Maman, il murmure. Amélie a raison.
Quoi ? Marie-Claire, bouche bée.
Tu as invité tout le monde sans nous consulter. Amélie souffre, la grossesse est dure pour elle.
Si tu veux que les invités restent très bien. Mais cest toi qui cuisine, range et fait la conversation. Et tu dois texcuser auprès dAmélie.
Moi ? Mexcuser ? sexclame Marie-Claire. Jamais ! Je nai plus rien à faire ici ! Préparez vos affaires ! On sen va ! On nest pas désirés !
Françoise, Vincent et leurs enfants rassemblent précipitamment leurs affaires.
On ne voulait pas déranger murmure Vincent en passant son manteau. Marie-Claire disait que vous invitiez
Oui, bien sûr ! foudroie Marie-Claire. Mais certains ne savent pas ce que « hospitalité » veut dire !
Quarante minutes plus tard, la voiture de Julien disparaît dans le virage. Il conduit tout le monde à la gare. Je reste seule. Un silence inespéré envahit la maison.
Je massois dans la cuisine, un verre deau à la main, face à la fenêtre. Dieu, que ça fait du bien
***
Marie-Claire na pas parlé à son fils pendant trois mois. Elle téléphonait aux amis communs pour se plaindre de sa « vilaine belle-fille » qui lavait virée du logis, avec les pauvres cousins.
Mais six mois plus tard, à la naissance du petit, elle est revenue, réconciliée, tentant à nouveau dimposer ses règles. Mais Julien na plus cédé.
Avec le temps, nous avons acheté notre appartement. Ici, seuls nos vrais amis sont invités et ceux quon a envie daccueillir.
Et les cousins de province, de leur côté, après cet épisode, ont coupé les ponts avec Marie-Claire lors dune dispute, elle les avait vraiment traités de « mendiants ».




