Où ça résonne
Véra Dubois venait à peine dôter son manteau et de sortir sa pochette à partitions, quand une feuille A4 est apparue, scotchée à la porte de la salle. Elle pensa dabord à un rappel sur la sécurité incendie, puis lut : « À compter du 1er, salle fermée pour travaux. Location revue. » Sceau régie de limmeuble, numéro de portable en prime.
À lintérieur, cétait déjà le brouhaha. Certains séchauffaient la voix, dautres cherchaient leurs lunettes, et les blagueurs notaient quun ptit rafraîchissement ne ferait pas de mal à la salle non plus mais sans que la blague ne décolle vraiment. Le chef de chœur, Serge Lafont, restait planté près du piano, la fiche à la main comme sil pouvait, dun claquement de doigts, faire surgir une version plus pratique du monde.
On séchauffe dabord, dit-il dune voix stable, même si Véra percevait bien quil saccrochait aux branches pour ne pas déraper.
À chaque séance, les mêmes vocalises et cétait rassurant. « Mmm », « la-la-la », un escalier de sons qui monte puis descend. Véra ressentait comment la voix naissait dans sa poitrine, puis se mélangeait à celle des autres. Depuis sa retraite, le chœur, cétait son ancre ; pas une corvée, plutôt un endroit où elle nétait jamais transparente.
Après léchauffement, Serge leva la main.
La situation est simple. On nous il hésita, cherchant une formulation plus diplomate On nous met devant le fait accompli. La salle ferme pour travaux, et le loyer triple. On na pas les moyens.
Comment ça « on » ? coupa aussitôt Mme Renard, la première à ouvrir la bouche dans toutes les situations. On est affiliés à la MJC, pas un chœur privé !
La MJC est gérée maintenant par une autre association, répondit Serge. On me la expliqué ce matin. « Optimisation », quils disent. Et puis il baissa les yeux sur le mot accroché à la feuille, comme si cétait une lettre de rupture On ma sorti : « Vous feriez mieux de rester chez vous. La jeunesse a besoin de la place. »
Chez Véra, quelque chose se bloqua dans sa gorge, une colère sèche plus quune vraie tristesse. Elle se souvenait des écharpes laissées sur les chaises, des biscuits apportés pour fêter un anniversaire, de la mini guirlande quils installaient en décembre et des soirées où le gardien venait écouter, prétextant de vérifier les radiateurs.
On gêne, cest ça ? demanda-t-elle, elle-même frappée par le calme de sa propre voix.
On gêne ceux qui pensent quon est en trop, dit Serge. Mais pas la peine de discuter dans le vide choisissons ce quon fait.
Décision : « on va se battre », ont-ils dit, même si personne nétait vraiment taillé pour les bras de fer. Dès le lendemain, Véra, Serge, et deux autres choristes se pointèrent à la mairie darrondissement, dossier sous le bras : lettre de requête, liste des membres, copie du diplôme de « Participation Remarquable à la Fête de Saint-Eustache ». Véra avait remis sa jupe foncée et son chemisier, combo entretien.
À laccueil, ça sentait le café machine et la ramette de papier. La secrétaire des ongles manucurés à vous complexer vos griffes de retraitée ne daigna pas lever les yeux.
Cest pour quel motif ?
Chœur « Les Rossignols », répondit Serge. On ferme notre salle.
Faites une demande sur le portail ou au service polyvalent, coupa la secrétaire.
Cest déjà fait, répliqua Mme Renard, tendant la lettre. Avec toutes les signatures.
On ne prend plus le papier, finit par regarder la secrétaire, dun œil fatigué plutôt quagacé. Tout passe par le site web.
Et le système bredouilla Véra, qui savait régler ses factures sur smartphone mais imaginait la « plateforme » comme une porte sans poignée. Et si on doit juste parler ?
Prenez rendez-vous prochain créneau disponible dans deux semaines.
Deux semaines plus tard, on leur expliqua que « cest propriétaire qui décide », quil y a de « nouvelles conditions commerciales », et que la mairie « na plus la main ». Serge tenait bon, posait des questions, plaidait pour un sursis. Les réponses étaient mécaniques, usinées. Dans ce bureau, les voix ne devenaient jamais chœur : chaque mot séteignait au plafond.
Ils tentèrent ailleurs : école, bibliothèque, centre socio-culturel. À lécole, la directrice devint mitraillette : « après les cours, tout est déjà réservé », comme si elle protégeait la frontière. À la bibliothèque, la responsable sourit dabord puis, victime dune illumination soudaine, brandit la « sacro-sainte tranquillité » et la « plainte des usagers ». Au centre socio-culturel, direction le sous-sol : odeur de moisi et tables de ping-pong. Serge leva les yeux :
Là, cest nos voix quon met en quarantaine.
Le pire, ce nétait pas les refus. Cétait ce vocabulaire : « Seniors », « Inadapté », « Hors-format ». Dans un bureau, sans même lever la truffe de son clavier, une fonctionnaire lâcha :
Après tout, cest juste pour vous, non ? Alors chantez chez vous.
Véra ressortit dans la rue, marchant à grands pas une fuite en bonne et due forme.
Le vendredi suivant, ils vinrent malgré tout à la MJC, par réflexe. La porte était close, le même A4, avec un ajout : « Accès strictement interdit ». Véra serrait sa pochette, faute de savoir que faire de ses mains. Serge les regroupa.
Ne partons pas comme ça. Venez, direction bibliothèque. Jai obtenu une heure. En salle de lecture, pendant la pause.
Et si on se fait jeter ? murmura discret Mme Moreau, dordinaire peu coutumière du débat.
Alors ils nous jettent. Mais au moins, on aura tenté.
Dix minutes de marche façon colonie scolaire, sans monitrice. Véra perçut les regards des passants : certains curieux, dautres, manifestement dérangés que léquipe occupe tant de place sur le trottoir.
À la bibliothèque, un bibliothécaire fluet en pull-over annonça :
Juste pas trop fort. Enfin, chantez, hein, cest juste que enfin voilà.
On sera discrets, promit Véra.
Ils prirent position entre les rayonnages, face à larmée des dos de livres. Pas de piano, Serge donna le ton furtivement. Véra craignait lhécatombe sans instrument au contraire, chacun tendait loreille à lautre. La respiration devenait guide.
Au début, les lecteurs levaient des têtes hostiles, une femme souffla : « Cest quoi ce cirque ? » en refermant violemment son bouquin. Mais dès quils entamèrent une chanson universelle, même pour les non-choristes, la lecture sinterrompit autrement : on écoutait. Un silence véritable, qui n’était pas celui du chuchotement académique mais de lécoute.
À la fin, le bibliothécaire :
Rarement vu lendroit aussi vivant. La prochaine fois, mieux vaut sinstaller près de la baie, ça gênera moins.
Serge acquiesça, comme sil venait de décrocher lOlympia.
Mais la « prochaine » fois neut pas lieu. Au troisième passage, la directrice convoqua le bibliothécaire : « On nous a signalés. On reçoit des plaintes. Ici, cest une bibliothèque, pas une salle des fêtes. »
Véra regardait ses mains, les mots restaient coincés. Serge remercia puis les regroupa, direction sortie.
Bien, se lamenta Mme Moreau, on shumilie
Ce mot résonna bien plus fort que tous les « Vous devriez rester chez vous ». Parce quil venait de lintérieur.
On ne shumilie pas, coupa sèchement Mme Renard. On chante.
On chante et ça dérange, alors on gêne insista Mme Moreau.
Véra cheminait, ressentant au creux du ventre quelque chose de fragile et vacillant. Elle comprenait Mme Moreau elle aussi aurait voulu leur vieille salle, leur vrai point dappui. Mais il ny avait plus de salle, cétait comme perdre un étage dans sa maison.
Serge stoppa à lentrée du métro.
Et si on essayait ici ?
Ici ? sinquiéta Mme Renard, en voyant le flot de passants, sacs de courses et jeunes joueurs de guitare installés à langle.
Bonne acoustique, et on ne doit rien à personne, répondit Serge.
Véra sentit le froid gagner ses mains, la honte pointer, comme à la rentrée des classes. Mais Serge déjà, main levée, donnait le signal :
Une seule, pour voir.
Ils commencèrent discrètement, tâtant le sol, et le son se lovait vraiment, adouci par la voûte. Au début, les passants ricanaient, dautres faisaient semblant dignorer. Une fillette tira sa mère par la manche :
Regarde, maman, les mamies chantent.
Sa mère voulut déguerpir, puis resta, figée.
Mais évidemment, certains nappréciaient pas. Un homme en blouson sécria :
Vous faites quoi, là ? Cest un passage, pas lOlympia.
On ne bloque personne, répondit Serge calmement.
Men fiche, quil grogna. Chantez chez vous.
Le menton de Véra tremblait. Elle poursuivit malgré tout, le fil de la voix comme garde-fou. Sarrêter ? Elle naurait plus su comment recommencer.
À la fin, quelquun applaudissait. Un vrai merci, un hommage pour ce petit moment de souffle au beau milieu du tracas urbain.
Vous voyez, exulta Mme Renard.
Je vois, répondit Mme Moreau, sans sourire pour autant.
Une semaine plus tard, ils savaient repérer les spots où ne pas gêner et à quelle heure il y avait le moins de monde. Ils essayèrent le parc, le hall de la sécu, pendant la queue pour les tickets le plus dur. Mais un jour, après une chanson chuchotée, une dame blessée au bras souffla :
Merci. Ça ma vidé la tête.
Véra le nota comme une victoire.
Serge appelait ça le « chante où tu respires ». Ce nétait pas un slogan : juste, il expliquait pourquoi ils se retrouvaient à nouveau, à un arrêt de bus, sous un marronnier ou dans un square.
On ne chante pas seulement pour nous, déclara-t-il un jour après une répétition au parc. Ils étaient assis sur un banc, Véra vissée à sa bouteille deau impossible à déboucher Serge laida, humainement, un petit geste qui lémut aux larmes.
Pour qui alors ? questionna Mme Moreau.
Pour rappeler à la ville quelle a une voix. Et à nous-mêmes, aussi.
Leurs mots simples tiraient pourtant juste. Véra revit ces périodes où, veuve, elle nosait même plus téléphoner, comme si sa voix navait plus personne à qui parler. Là, elle servait à quelque chose, elle existait.
Lincident arriva là où ils ne lattendaient pas : petite brasserie du centre commercial, accord « pour une heure » en semaine. Le patron, la quarantaine, leur avait dit au téléphone : « Chantez, ça mettra de lambiance ». Ils déplacèrent les tables, alignèrent les chaises en demi-lune. Véra déposa soigneusement son manteau.
Les deux premières chansons passèrent crème. Quelques clients filmaient, esquissaient des sourires. Véra, le sentiment dêtre de retour en salle. Quand soudain le vigile surgit.
Qui vous a permis ça ? Pas méchamment, mais le ton service.
Le patron, dit Serge. On avait un accord.
On ne tolère pas dévènements sans validation. Il y a plainte pour bruit.
On chante doucement, protestait Mme Renard.
Doucement ou pas, il faut arrêter, finit par soupirer le vigile.
Mme Moreau blêmit et se mit à ranger ses partitions à la hâte.
Je vous lavais dit : la honte, murmura-t-elle.
Non, chuchota Véra, surprise de sadresser ainsi à Moreau. On na rien fait de mal.
On dérange, et je ne veux pas quon nous regarde comme des des gêneuses.
Serge forma un tampon humain entre le vigile et la troupe.
Une dernière chanson, et on sen va. Daccord ?
Non, tout de suite, trancha le vigile. Sinon, amende.
Le patron du bistrot émergea, penaud :
Désolé, jaurais pas dû
Sinon cest pour moi lamende, expliqua le vigile. Pas la peine.
Véra sentit la même colère sèche gonfler, mêlée à une lassitude nouvelle. Sépuiser à prouver quon mérite de faire du bruit.
Ils replièrent tout, sans bruit mais sans dignité. Sur la sortie, un client glissa : « Dommage, cétait chouette ». Ce « dommage » suffit à réchauffer Véra.
Dehors, Mme Moreau annonça :
Jarrête. Ça suffit.
Mme Renard senflamma :
Eh bien forcément. Cest dur, et hop, on file !
Nina, pas maintenant, coupa Serge.
Véra regarda séloigner la petite silhouette courbée de Mme Moreau. Envoyer du soutien, oui, mais les forces ne venaient pas toujours.
Le soir, Véra passa des heures, tasses de thé oubliées, à cogiter. Tout ce temps, saccrocher à une salle, mais en fait saccrocher à la tranquillité perdue. Et si lessentiel nétait pas le lieu, mais la façon dêtre ensemble, même au prix de nouveaux regards désapprobateurs ?
Le lendemain, Serge appela :
Véra, tu peux passer à la bibliothèque ? Pas celle où on nous a sortis, lautre, celle des enfants. La nouvelle responsable veut discuter, mais il faut quelquun dautre pour quelle voie quon nest pas des fauteurs de troubles.
La bibliothèque jeunesse était plus lumineuse, des dessins au mur, un vieux piano mais fier allure au coin. La bibliothécaire, coupe courte, écoutait.
Les soirs, cest désert. Les enfants rentrent, pas dactivités. Mais une condition : pas trop fort, et chaque mois, une séance ouverte. Juste comme ça, pour tous. Pas de scène, mais on invite à écouter.
On saura faire, répondit Véra, sentant son intérieur qui se dépliait.
Et aussi, ajouta la bibliothécaire, ma mère a votre âge. « Jai jamais dendroit où aller », quelle dit tout le temps. Elle serait la bienvenue.
Dehors, Véra marcha lentement, pas épuisée mais apaisée : plus besoin de fuir.
Serge rassembla la troupe au parc pour annoncer la nouvelle. Presque tous étaient là, sauf Mme Moreau. Mme Renard tenait ses lèvres compressées, prudente à lidée despérer.
Ce nest pas la salle de la MJC, fit Serge, mais cest un abri. Avec une contrainte : la séance ouverte mensuelle. Mais notre créneau est à nous.
Et si on nous vire à nouveau ?
On sadaptera, conclut-il. On sait faire, maintenant.
Véra leva la main.
Et Mme Moreau ?
Serge soupira.
Je vais lappeler, mais mieux vaudrait que vous aussi.
Le soir, elle téléphona. Long silence, puis :
Je nai pas envie quon me voie comme
comme quelquun de vivant ? chuchota Véra. Quils regardent, alors. Ce nest pas de la mendicité, cest du chant.
On entendait la respiration à lautre bout.
Je verrai finit par dire Mme Moreau.
La première répétition à la bibliothèque fut circonspecte. Le piano un peu faux, Serge affirmant que cétait parfait pour travailler loreille. Véra sinstalla près de la fenêtre. Derrière la porte, de petits curieux. À lentrée, une vieille dame hésitait à entrer.
Venez, silence-t-elle du regard. Et la dame sapprocha, sasseyant discrètement au bord dune chaise.
La séance publique fut programmée un samedi. Pas dannonce tonitruante, juste une affichette à lentrée, un post sur la page du quartier : « Chœur 55+, venez vous régaler à la bibliothèque ». Véra craignait une salle vide, ce serait la honte suprême. Mais le samedi, des flots denfants, des voisins, le bibliothécaire de lautre bibliothèque même le jeune guitariste du métro, sourire complice.
Pas vraiment un concert. Serge annonça :
On chante ce quon a en stock. Vous voulez chanter avec nous ? Lancez-vous.
Dans le fond, Mme Moreau. Manteau fermé, prête à filer. Véra sapprocha, tout en douceur.
Enlevez votre manteau. Il fait bon.
Je vais juste écouter.
Mais de lintérieur, répliqua Véra, lui tendant la pochette cest vos partitions ici.
Mme Moreau la regarda, hésitante, puis ôta lentement son manteau pour venir sasseoir.
Quand ils chantèrent, Véra réalisa que la salle, petite certes, devenait territoire. Pas parce quon leur avait autorisé, mais parce quils apportaient leur propre rythme, leur souffle. Les gens écoutaient sans mise à distance. Certains murmuraient, dautres fermaient les yeux. Le piano se trompa, Serge sourit et personne ne sarrêta. Véra se rendit compte qu’elle n’avait pas besoin de perfection pour se sentir à sa place.
Après le dernier morceau, pas de tonnerre dapplaudissements : quelques « Merci » tout simples. Un petit garçon demanda :
On peut chanter avec vous ?
Mme Renard éclata de rire :
Tu as le temps avant dêtre des nôtres mais viens écouter autant que tu veux.
La responsable sapprocha de Serge.
Voilà le deal : mercredis et vendredis après 18h, la salle est à vous. Et en mai, pour la fête du quartier, on vous veut dehors à lentrée sans scène, juste comme ça.
Serge acquiesça et Véra remarqua un frisson, vite effacé, sur ses lèvres.
Quand tout le monde fut parti, ils rangèrent les chaises. Véra referma sa pochette, vérifia les feuilles, ferma son sac. Mme Moreau sapprocha.
Je commença-t-elle.
Vous êtes là, dit Véra.
Je suis là, fit Mme Moreau, et pour une fois sourit, timidement, comme en testant lexpression. Et vous savez, je nai pas honte.
Véra confirma dun signe de tête. La ville navait pas changé dehors toujours autant de bruit et d’urgence mais en elle, ça résonnait autrement. Pas fort, pas pour tout le monde : juste assez pour sentir quavec une voix et des gens qui respirent ensemble, la place se crée, même si parfois il faut la construire dans l’air.



