Ma mère ma dit de me débarrasser de lenfant et maintenant je ne pourrai plus jamais en avoir.
Tout sest passé alors que javais seize ans, dans un Paris irréel où les rues ondulaient dune lumière étrange comme du lait versé. Jétais amoureuse, à la folie, dun garçon : Étienne. Jétais sa Juliette, il était mon Étienne, nous nous retrouvions après le lycée au Jardin du Luxembourg, là où les statues semblaient nous scruter avec compassion.
Un jour, sous cette lumière pâle, jai appris que jétais enceinte. Étienne et moi étions effrayés, nos cœurs tambourinaient comme les cloches de Notre-Dame. Nous navons rien dit à personne. Mais la vérité, capricieuse, finit toujours par filtrer. Mes parents lont appris dans un murmure de couloir, et la déception dans leurs yeux était plus coupante quun hiver sur les quais de Seine.
Chez nous, dans notre appartement du Marais, on parlait toujours davenir brillant études à la Sorbonne, bourses dexcellence. Fille unique, je portais beaucoup despoirs sur mes épaules. Mes parents, tout comme ceux dÉtienne, ont refusé dentendre parler de cet enfant. Il ny avait pas de place pour une telle anomalie dans notre portrait de famille exemplaire, bien encadré sur le buffet.
Ma mère Solange, toute de tailleur gris vêtue ma conduite dans une clinique froide, avec des néons blafards et des odeurs déther. On ma dit que ce nétait pas trop tard. Je me souviens de lhorloge qui ne bougeait plus, des voix qui flottaient hors du temps. Jai obéi, guidée par les mains pressées de ma mère.
Puis, la vie a repris son cours de marée : Étienne et moi, comme deux ombres, avons passé nos bacs, fréquenté luniversité, toujours ensemble, soudés dans ce secret. Nous nous sommes mariés lannée suivante, lors dune cérémonie étrange où la pluie tombait à lenvers. Les parents nosaient plus vraiment nous regarder dans les yeux.
Et voilà quà vingt-deux ans, jétais à nouveau enceinte. Un bonheur irréel traversait notre petit appartement de la rue Mouffetard. Étienne dansait avec un chat bleu nommé Biscotte, les lampadaires clignotaient de joie, et maman déposait des croissants sur le rebord de la fenêtre, comme pour me bénir à sa façon.
Mais le rêve sest fissuré en sixième mois. Une nuit, jai commencé à saigner, les murs fondaient autour de moi, les paraboles tournaient à lenvers. Le bébé, un minuscule garçon de seulement un kilo et demi, est né trop tôt, dans laube blême. Trois heures, cest tout ce quil a eu dans ce monde qui ne voulait pas de lui.
Il y a eu des complications les médecins en blouse ivoire murmurant comme des mouettes. Ils nont pas pu arrêter lhémorragie. On ma enlevé lutérus. Plus jamais. Plus jamais denfants. Ma mère est venue, déposant des pivoines sur mon lit dhôpital, son visage brisé. Elle ma dit que son cœur saignait, quelle regrettait tout trop tard.
Les erreurs se perdent dans la Seine, mais ne disparaissent jamais. Désormais, je ne pourrai plus jamais être mère. Il me reste Étienne, notre amour daquarelle, mais je ne sais pas si cela suffira. Quand jentends les rires des enfants dans les squares, je ferme les yeux et je mimagine, dans un Paris engourdi par le rêve, les bras vides et plus lourds que jamais.





