Elle navait jamais eu lintention de laisser partir son fils
Tu commets une erreur monumentale, sécriait la mère, sa voix résonnant comme dans une église vide. Tu traînes ce garçon à sa perte ! Il deviendra quoi ? Quoi ?
Maman, ça ne te regarde plus. Au moins, il saura que je suis de son côté.
Madeleine Moreau nétait pas prête à laisser partir son fils.
Cest donc ça ? Madeleine laissa tomber un rectangle noir tout fin sur la table cirée, comme un morceau de nuit. Tu as échangé lalgèbre et la physique contre ça ?
Rendez-le-moi, cest à moi ! Louis tenta de récupérer sa tablette, mais la grand-mère lattrapa avec une force insoupçonnée, serrant son poignet entre ses doigts de fer.
À toi ? Ici, rien nest à toi ! Tu croyais vraiment que je ne verrais pas, que tu restes des heures planqué dans les toilettes avec ce machin ?
Vous vous naviez pas le droit Vous fouillez dans mes affaires ! hurla Louis.
Madeleine soupira de haut :
Mon chou, cest mon appartement. Ici, il ny a que mes droits qui comptent. Cest moi qui décide du désordre ! Tu nas rien à dire.
Elle balaya la chambre du regard.
Sur le sol gisaient des livres éventrés hors du sac, des t-shirts froissés et quelques sachets vides de chips, quelle avait dénichés elle-même sous le lit au cours dun de ses « raids ».
Louis restait figé au milieu, le regard dun garçon qui rêve de plonger par la fenêtre pour échapper à ce cauchemar.
***
En vérité, sinstaller chez sa mère était, pour François, une solution provisoire une bouée, un ruisseau dété.
Quand les huissiers et les avocats de son ex-femme eurent divisé sa vie en « avant » et « après », il ne lui restait que le vieux SUV, quelques valises de vêtements et son fils, treize ans, muré dans le silence depuis des mois.
Il appela sa mère, elle accepta ils sétaient mis daccord.
Tu peux retrouver ta vieille chambre, dit-elle sans le serrer dans ses bras. Le garçon dormira dans la plus petite.
Mais je préviens : chez moi, le petit-déjeuner, cest huit heures. On ne dort pas jusquà midi. Et pas de désordre !
La première semaine, François rentrait du travail, sallongeait, fixait le plafond comme dans un vieux film français, écoutant à travers la cloison Louis cliquer Son jeu, et sa mère le corriger encore et encore.
Maman, laisse-le tranquille, chuchotait-il dans la cuisine, quand Madeleine râlait parce que le petit nétait pas venu au petit-déjeuner.
Il est traumatisé, sa mère la abandonné. Les psychologues disent quaprès un divorce, il faut du temps
Les psychologues, cest pour ceux qui ont trop dargent et trop de temps ! Il faut léduquer ! Il a raté trois jours décole cette semaine. Tu le savais ?
Il dit quil a mal à la tête
Tu élèves quoi, François ? Tu es devenu un chiffon, et tu veux que ton fils devienne pareil ?!
François soupirait, enfouissant son nez dans lassiette. Discuter ne servait à rien Cétait plus simple.
***
La grande dispute éclata jeudi soir : la grand-mère passa aux actes.
Quand Louis se barricada dans sa chambre comme dhabitude, elle attendit que François sabsentât pour les courses, et entra dans la pièce, telle une tempête.
Les câbles sont où ? demanda-t-elle, debout, silhouette dans lencadrement.
Louis, casque sur les oreilles, ne se retourna pas. Ses doigts martelaient la manette.
Madeleine, sans un mot, débrancha dun geste brusque le câble. Lécran séteignit, avalé par la nuit.
Eh ! Pourquoi ? Je nai rien sauvegardé ! Louis bondit, lançant les écouteurs.
La grand-mère roula le cordon et le glissa dans la poche de son peignoir.
À table. Tant que tu nauras pas lu ton chapitre de biologie et récité, tu ne reverras pas ce câble.
Pff grogna Louis, sarrêtant.
Tu as dit quoi ? Répète !
Rien. Rendez-moi le câble. Cest papa qui la acheté.
Ton père nest pas en état de donner des ordres. Ici, cest moi la patronne !
Quand François rentra une heure après, il entra en pleine tempête familiale. Il se rangea du côté de son fils.
Maman, pourquoi tu fais ça ? Cest son seul échappatoire Il va mal ! On a perdu notre appartement, nos habitudes, nos amis
Vous avez perdu la raison ! beugla Madeleine, sans le regarder. Si tu continues, bientôt il te volera de largent pour acheter des bêtises !
Regarde-le ! Les yeux rouges, les épaules tombantes, il na même pas de posture !
Tu sais comment on traitait la dépression, autrefois ? Par le travail. Du vrai travail manuel !
Maman, ce nest plus la même époque, protesta François.
Les temps changent, la paresse reste. Tu excuses ses faiblesses pour fuir ta responsabilité.
François se tut. Mieux valait
***
Après la dispute, Madeleine imposa un strict emploi du temps à Louis : réveil à sept, petit-déjeuner, école, deux heures de devoirs dans le salon sous son œil vigilant, ensuite seulement temps libre, quelle remplissait aussitôt de lecture ou dentretien ménager.
Louis résistait, bien sûr.
Pourquoi je dois laver le couloir ? Ya un aspirateur !
Madeleine, frottant le miroir, répondait calmement.
Cest leffort qui fait de lhomme un homme.
Pas la peine de chercher la protection du père.
Louis, lave-le, disait-il doucement. Cest pas si difficile. Allons, ne compliquons pas.
François, juste avant le divorce, avait changé de travail et cherchait activement un poste.
Vendredi, il décrocha un entretien dans une grande entreprise à lautre bout de Paris, il sy accrocha.
Dès que la porte claqua derrière son fils, Madeleine attendit dix minutes et se lança dans une opération musclée.
Elle savait que Louis nétait pas allé à lécole ce « malade » feignait encore.
Son fils parti, Madeleine fonça vers la chambre de son petit-fils. Elle ouvrit la porte dun coup Louis était assis sur le lit, enseveli sous la couette.
En voyant la grand-mère, il tenta de cacher quelque chose sous loreiller.
Debout, ordonna-t-elle.
Je suis malade, répondit-il, étouffé sous la couette.
Debout, ou je renverse le lit avec toi !
Louis retira lentement la couverture.
Quest-ce que tu caches ?
Rien.
Louis, je ne suis pas ton gentil papa. Donne-moi ça !
Elle tendit la main, Louis bondit, serrant contre lui un objet plat.
Cest pas à vous ! Cest le cadeau de maman, la tablette ! Mon seul lien avec elle
Ah, une tablette, Madeleine plissa les yeux. Tandis que ton père se casse la tête pour nous nourrir, toi, tu échanges des messages en douce avec celle qui a cassé votre famille ?
Maman na rien cassé ! Cest vous qui la détestez
Je lai comprise dès le début, Madeleine se mit à sénerver. Je ne voulais pas de ça pour mon fils. Donne-moi cette tablette, Louis, tout de suite !
Non !
La grand-mère se jeta sur lui. Petite, mais robuste.
Madeleine attrapa le garçon par le coude, le tira à elle et commença une lutte chaotique, presque honteuse.
Louis luttait, mais la vieille tenait ferme.
Lâchez-moi ! Jai mal !
Oh, tu crois ! Allez, lâche ! souffla-t-elle en arrachant la tablette.
Ce nétait pas seulement un gadget quelle arrachait, cétait le dernier souffle de lex-belle-fille dans sa maison, elle se battait pour lâme de son petit-fils à coups de nervosité et de force.
Quand la tablette fut en sa possession, elle exulta. Un vent de justice la traversait, mêlé à la fougue dun détective.
Maintenant, voyons ce que tu caches dautre, déclara-t-elle, jetant la tablette sur la table.
Tablette confisquée, Madeleine ne sarrêta pas : elle mit la chambre sens dessus dessous.
Dabord, Louis demanda grâce, puis il éclata en larmes.
François rentra quelques heures plus tard, radieux lentretien avait réussi, le poste lui était acquis. Il découvrit son fils en pleine crise.
Quest-ce qui se passe ici ? hurla-t-il.
Enfin ! Madeleine se tourna, sourire acide. Regarde ton fils ! Il cachait la tablette pour discuter avec sa mère.
Jai trouvé plein de choses bizarres dans ses affaires ! Quelle est cette petite boîte ?
Pourquoi avoir mis tout sans dessus dessous ?
Je lui ai demandé dêtre sage ! Il ment, fait semblant dêtre malade pour éviter lécole.
Il conspire avec sa mère, me répond mal, ne range rien, ne fait pas ses devoirs, refuse la cuisine que je prépare !
Madeleine semportait de plus en plus, François écouta un moment en silence, puis il dit simplement :
Ça suffit !
Comment, ça suffit ? Madeleine, surprise. Tu vas me donner des ordres ? Ici ?
Ça suffit ! hurla François. Tais-toi, maman ! Immédiatement !
Madeleine sarrêta net. Son fils, « lamibe » comme elle le pensait, osait lui crier dessus ?
Tu nas pas le droit, poursuivit-il, avançant. Pas le droit dentrer dans sa chambre sans demander.
Pas le droit de toucher à ses affaires. Ni de traiter mon fils de minable !
La fierté de Madeleine sévanouit aussitôt.
François, je veux son bien Quil devienne un homme
Maman, tu veux juste quon obéisse et vive selon tes consignes ! Tu as usé papa, tu as séparé ma femme et moi
Oui, elle nest pas parfaite, mais tu y es pour beaucoup ! Tu nous montais lun contre lautre sans cesse !
Comment tu oses la mère se tint la poitrine. Je vous ai hébergés, je vous nourris
François se tourna vers son fils.
Louis, prends tes affaires.
Pourquoi, papa ? Louis, visage ravagé. Là, tout de suite ?
Oui. Prends juste le nécessaire. Le reste, plus tard.
Où allez-vous ? Madeleine, les yeux grands. Dehors ? À lhôtel ? Tu nas pas dargent, François !
On va chez Pierre. Il nous attend. Prends tes affaires, mon grand.
François aida son fils à bourrer sa valise. Il évitait le regard de sa mère.
Tu commets une erreur monumentale, criait la mère. Tu vas le détruire ! Il deviendra quoi ?
Maman, ça ne te regarde plus. Au moins, il saura que je le soutiens.
Madeleine nétait pas prête à lâcher son fils. Elle tenta de bloquer son chemin, demanda pardon à Louis, mais François ne la regarda pas. Main dans la main, père et fils quittèrent lappartement.
***
Au début, ce fut très dur pour le père et le fils. Deux mois à passer chez des amis, puis François loua un petit studio en banlieue et obtint une promotion lannée suivante.
Louis, repris par lécole, arrêta de sécher les cours et limita lui-même le temps devant les jeux ses intérêts avaient changé.
Madeleine sefforça de se réconcilier avec son fils. François la pardonna, en quelque sorte, mais mit des frontières : il interdit à sa mère de donner des leçons de morale à Louis.




