Partir loin, très loin
Capucine était élevée dans un cocon en soie, unique enfant adorée de ses parents. Tout tournait autour delle. Ils lui offraient tout ce quelle voulait dans la limite du raisonnable, évidemment, car, même en France, on ne dévalise pas le Printemps tous les samedis.
Maman, je veux une robe comme celle de Chantal ! réclamait-elle, en rentrant de lanniversaire dune copine, les yeux plein de franges et de tulle.
Très bien, ma chérie, samedi on ira regarder répondait sa mère en soupirant déjà. Direction le centre commercial, à la recherche de la fameuse robe. Mais Capucine, devant les rayons scintillants, était vite distraite par dautres trésors et changeait davis comme de chemise.
Oh, maman, celle-ci est encore plus belle ! sexclamait-elle, ravie. Dès son retour, elle se parait de sa trouvaille et exécutait trois tours devant son père.
Papa, tu trouves pas que je suis jolie ?
Tes déjà la plus belle, ma princesse ! Mais là, franchement jen perds mes mots ! riait-il avant de lui déposer un baiser sur la tête.
Capucine allait à lécole impeccablement vêtue, chaussures nickel et cheveux lissés avec application. Sa mère ne négociait pas ce sujet.
Ma fille, ne sois jamais négligée. Tu sais ce quon dit : On juge à lhabit, on apprécie à lesprit. Et crois-moi, ce nest pas une légende urbaine.
Habitude prise, Capucine avait toujours une allure soignée. Sa mère lui avait tout appris, et elle lui en fut longtemps reconnaissante.
Après le bac, Capucine sinscrivit à la fac. Devenue jeune femme, elle s’était épanouie, et la beauté ne lui manquait pas. Les prétendants sonnaient presque à la grille, façon comédie romantique.
Ma chérie, dabord les études, ensuite le mariage. Tu as tout le temps, vu ta mine ! répétait sa mère, à la fois cajoleuse et stratège, histoire que sa fille ne fugue pas au bras du premier bellâtre venu.
Capucine avait bien compris la consigne. À la fac, elle carburait aux bouquins, pas aux rendez-vous. Elle restait fidèle à Chantal, sa meilleure amie depuis la petite enfance, même si Chantal avait atterri en BTS faute davoir décroché la fac.
Chantal, toujours vive, était entourée de garçons. Elle multipliait les copains : un pour le cinéma, un pour les balades, et parfois les deux en même temps. Mais rien de grave, on ne vit quune fois.
Elle se moquait gentiment de Capucine :
Capu, si javais ta tête, les garçons seraient à mes pieds ! Même mon pote Lucas ne parle plus que de toi, il veut quon sorte ensemble ce soir. Tu restes trop à la maison, on dirait une nonne !
Non, Chantal, désolée, jai un devoir à finir. Dis à Lucas quil rêve debout.
Roh, sérieux, Capu, il me harcèle. Franchement, Lucas est sympa, il a même une petite Clio, offerte par papa plaidait Chantal.
Eh bien, il la promènera sans moi. Dis-lui quil trouve une autre muse.
Un samedi, Chantal appela Capucine, la voix au bord des larmes.
Capu, tu peux passer ? Je suis toute seule, maman est partie à la campagne chez mamie. Jai besoin de parler.
Capucine sentit que la situation était délicate, enfila ses chaussures et fila.
En arrivant, elle trouva Chantal effondrée sur le canapé, yeux rouges et mouchoir trituré.
Alors, quest-ce qui se passe ? Confie-moi tout, lança Capucine, prenant un air de psy débutante.
Chantal prit une profonde inspiration.
Capu, je suis enceinte… et je ne sais pas comment le dire à ma mère.
Sérieux ?! Tes sûre ? Cest pas une fausse alerte ?
Plus sûre, tu meurs. Le médecin a confirmé : deux mois déjà.
Capucine senfonça dans le fauteuil, songeuse.
Et ta mère, à ton avis, elle va réagir comment ? Tu la connais
Elle va exploser. Elle me prédit ça depuis quinze ans : Un jour, tu rentreras avec un bébé sous le bras ! Forcément, elle avait raison, pleurnicha Chantal.
Bon, daccord, mais le père ? Tu pourrais peut-être te marier ? Tes pas mineure
Chantal triturait toujours son mouchoir.
Justement je sais même pas de qui cest. Je voyais Lucas et Antoine en même temps. Ils ne savaient rien, mais si ça se sait, cest la cata. Je sais plus quoi faire. Dailleurs, la gynéco ma bien mis la pression : si javorte, je pourrais peut-être ne jamais avoir denfant. Mais surtout comment lannoncer à maman ?
Capucine resta bouche bée, mais son cœur se serra dempathie.
Bon, faudra bien lui dire. Ce sera la tempête, mais elle finira par taider. Parle aussi à Lucas et Antoine.
Déjà fait ! Lucas ma insultée et ma envoyée paître. Antoine ma dit quil voulait rien savoir, que je devrais avorter.
Capucine resta des heures à réconforter son amie.
Honnêtement, je crois que ta mère va râler, mais ça lui passera. Cest une mère, après tout Attends son retour de la campagne et pose-lui cartes sur table.
Effectivement, la mère de Chantal cria, gesticula, fit voler la vaisselle puis accepta daider sa fille, résignée mais toujours maternelle.
Pendant la troisième année de fac, Capucine fut frappée par la flèche de Cupidon. Cétait le printemps, les arbres verdaient, et elle rencontra Rémi. Il nétait pas à la fac : il bossait déjà. Rémi était séduisant, drôle, et avait le chic des beaux parleurs. Fleurs, chocolats, compliments la totale. Elle avait eu des béguins, bien sûr, mais jamais aussi fort.
Rémi nétait pas un garçon comme les autres. À ses yeux, il était un prince, celui dont elle rêvait depuis le CP. Capucine était amoureuse, mais alors à sen décrocher la mâchoire de bonheur. Elle ne voyait plus rien ni personne, sauf Rémi.
Les débuts étaient idylliques : balades, petits cafés en terrasse, mains enlacées, discussions à la noix Le monde aurait pu sécrouler, ils nen auraient rien su. Sa mère remarqua vite le changement.
Dis donc, ma fille, taurais pas chopé un beau gars ? Tu rayonnes comme une boule à facettes ! Toi, faut pas te planquer une surprise, ça se lit sur ton visage.
Cest vrai maman Je sors avec Rémi. Mais cest tout nouveau, je vous le présenterai !
Prends ton temps. Et surtout, use ta cervelle avant de donner ton cœur. Tu as lexemple de Chantal, quand même !
Je sais, maman, je suis plus une gamine, répondit Capucine.
Un jour, Rémi vint la chercher à la sortie du cours. Ils soffrirent un café expresso puis décidèrent de flâner dans les jardins du Luxembourg. Rires et petites blagues, le bonheur, version magazine.
Mais soudain, alors quils plaisantaient de tout et de rien, Rémi sarrêta brusquement. Son visage se durcit comme celui dun tueur dans une série. Il se mit à hurler, et, dun geste fulgurant, il la gifla. Capucine, sonnée, vacilla et tomba presque.
Le premier éclair de pensée fut : « Pourquoi ?! » Elle narrivait pas à croire. Sa joue brûlait, ses yeux se remplirent de larmes. Terrorisée, incapable de bouger, elle resta là, figée. Puis la colère monta, comme une marée.
Rémi ne laida pas à se relever. Alors elle se leva dun bond et partit en courant, sans se retourner, aussi vite quune participante du marathon de Paris. Rentrée chez elle, elle fila direct à la salle de bains pour se débarbouiller.
Capucine, tas une tête de six pieds de long ! Rémi ta blessée ?
Oui, maman. Il ma giflée Comme ça, alors quon riait. Il a changé de visage dun coup, cétait terrifiant.
Sa mère, la prenant dans ses bras :
Écoute, ma fille : raye Rémi de ta vie. Ces gars-là sont irrécupérables, cest une maladie. Pars, cours, quitte-le aussi loin que tu peux.
Rémi insista ensuite : appels, textos, messages dégoulinants de remords. Un jour, il lattendit même devant la fac.
Capu, pardonne-moi ! Je taime, cétait un dérapage Je ne sais pas ce qui ma pris
Mais Capucine se souvenait trop bien de cette nuit blanche, pleine de questions et de regrets.
Rémi, ne mapproche plus jamais. Cest terminé. Nessaie même pas, lança-t-elle, avant de tourner les talons, le cœur battant.
Elle supprima son numéro, le bloqua de partout, fit tout pour loublier, persuadée quun homme qui tape une fois, recommencera. Aucune excuse ne changerait ça.
Le temps passa. Parfois, Capucine repensait à tout ça.
Au moins, ce cauchemar sest arrêté tout de suite. Je nai pas pardonné, et cest la meilleure décision. Le destin ma protégée : sinon, il aurait pu bousiller ma vie.
Elle ne revit plus jamais Rémi. Elle se savait enfin hors de danger, apaisée. Cette épreuve lavait rendue plus forte, plus indépendante, et bien plus prudente avec les amoureux trop beaux pour être honnêtes.
Plus tard, Capucine rencontra Gaspard. Moins charismatique, certes, mais dune bonté et dune tendresse rares. Pendant longtemps, elle lobserva, analysa, le passa au crible. Puis, sûre delle, elle accepta sa demande en mariage.
Avec Gaspard, elle coule aujourdhui une vie heureuse, deux petits gars jumeaux qui font leur fierté. Lhistoire de Rémi est rangée dans un tiroir à souvenirs sombres. Gaspard lui a tout offert : bonheur, douceur, respect et compréhension.
Merci pour votre lecture, votre fidélité ! Portez-vous bien, et surtout, noubliez pas de fuir tout ce qui ressemble à un RémiParfois, le soir, quand les garçons dorment paisiblement, Capucine observe leur visage apaisé sous la veilleuse, et sourit en silence. Elle repense à la fillette capricieuse du rayon tulle, à la jeune fille sage, à lamie fidèle, à la femme blessée qui a su dire non, puis à celle quelle est devenue : plus forte, un peu cabossée, mais entière.
Elle passe la main dans les cheveux de Gaspard, endormi à ses côtés, et se dit quil ny a pas de vie sans orages, mais que certaines tempêtes valent la peine, car après elles, lair sent meilleur. Les souvenirs défilent : le rire de Chantal, la douceur dune étreinte, la liberté davoir choisi, coûte que coûte.
Un petit pied égaré cogne contre sa hanche. Capucine étouffe un rire discret. Elle ajuste la couverture sur ses fils, embrasse Gaspard au creux du cou, puis ferme les yeux avec gratitude.
“Partir loin,” pensait-elle autrefois. Et pourtant, elle comprend enfin : partir loin, ce nest pas fuir, cest simplement apprendre à ne plus jamais séloigner de soi-même.





