Journal de Camille, Paris
Je me souviens de ce jour comme si cétait hier, même si la pluie froide de novembre noyait la lumière sur le boulevard Saint-Germain. Jétais là, debout à la caisse dune petite épicerie du quartier, et pour la première fois depuis très longtemps, javais limpression de ne rien contrôler. Ni les marchés, ni les chiffres, ni le destin le mien ou celui de ces deux enfants qui attendaient dehors.
Prenez aussi ça, sil vous plaît, ai-je dit en désignant les boîtes de lait infantile et des vêtements dhiver.
Le caissier, un homme à la mine fatiguée, leva furtivement les yeux il me reconnut sûrement. Ses mains tremblèrent légèrement, mais il emballa le tout dans un large sac en papier : bouteilles de lait, boîtes de petit pot, couches, plaid, quelques bodies, chaussettes, bonnet.
Ma petite protégée était assise sur les marches avec son frère contre elle. Elle observait tour à tour la porte, les passants et le sac, comme si elle craignait que tout cela sévapore soudain.
Je suis sorti et jai posé le sac près delle.
Comment tu tappelles ? ai-je demandé doucement.
Il y eut un silence.
Camille, a-t-elle murmuré. Et lui, cest Louis.
Le bébé gémit un instant dans son sommeil, se frotta contre elle, ressentant sûrement la présence des inconnus.
Vous vous nallez pas tout reprendre ? demanda Camille, la main caressant le sac comme un trésor. Et vous ne voulez pas que je travaille pour ça ? Je peux nettoyer les vitrines, ou balayer
Un élan ancien, enfoui, est remonté en moi. Douze ans, debout dans la cour dun hôtel minable de la banlieue lyonnaise, joffrais de ratisser le parking contre un sandwich. On me riait au nez.
Je nachète pas les gens, ai-je soufflé. Et je nemploie pas les enfants.
Elle nosa plus rien dire. Cependant, son regard insista.
Pourquoi alors ? souffla-t-elle.
Je fixai lintensité de son regard dadulte sur un visage denfant.
Parce quune fois, il y très longtemps, quelquun ma aidé de la même manière, ai-je répondu en cherchant mes mots. Et je me suis promis de rendre la pareille en grandissant.
Et vous lavez rendu ? senquit-elle, avec ce mélange de croyance et de défiance propre aux gosses des rues.
Jai retenu ma respiration.
Je continue de le faire, ai-je avoué. Mais il y a des dettes qui ne se règlent pas quavec de largent.
Je ne sais pas si elle a compris. Mais je sais quelle na pas oublié.
***
Où allez-vous la nuit ? lui ai-je demandé.
Camille a baissé les yeux.
Derrière le pont, dans une ruelle où personne ne vient nous chasser Cest là que maman nous avait quittés. Elle disait quelle reviendrait. Mais
Le mot est resté en suspens, Louis sest réveillé en pleurs, Camille la bercé contre elle avec une tendresse et une habitude désarmantes.
Maman nest pas revenue, murmura-t-elle enfin.
Je me suis durci.
Depuis combien de nuits ?
Elle compte en nuits, pas en jours.
Trois non, cinq, peut-être
La foule continuait de nous dévisager, certains prenaient des photos. Je sentais la piqûre de ces regards désagréable, mais pas insupportable.
Viens, on part dici, ai-je dit.
À la DDASS ? demanda Camille, la voix tremblante. Ils ne veulent pas de nous Louis pleurait trop et ils disaient que c’était mieux quon
Je lai coupée.
Pas à la DDASS.
Jai conduit jusquà une clinique du 14e, celle que gérait lune de mes filiales, modeste mais irréprochable.
Monsieur Dubois ? sétonna la secrétaire à laccueil.
Oui. Un pédiatre, sil vous plaît. Examens complets. Mettez tout sur mon compte.
Camille sest assise, serrant son vieux sac à dos. À chaque bruit, elle était prête à bondir.
Tu restes avec ton frère, lai-je rassurée. Personne ne vous séparera.
Elle a enfin soufflé, relâchant un peu la tension.
Et vous, vous allez partir ?
Jai voulu répondre « oui » ce serait plus simple, laisser les coordonnées des services sociaux et retourner à mes chiffres Mais jai dit :
Non. Je reste.
Ma propre réponse ma surpris davantage quelle.
***
À travers la vitre, j’observais le médecin ausculter Louis. Camille ne le quittait pas des yeux. Je me suis adossé au mur. Les murs couleur vert pâle ressemblaient trop à ceux où jai été hospitalisé pour une pneumonie à dix ans. Ma mère travaillait à lusine, mon père nétait jamais là. Jai entendu un homme pas médecin, ni aide-soignant venir mapporter une orange.
« Plus tard, tu aideras à ton tour. »
Longtemps je lai cru envoyé du ciel. Plus tard, jai appris que cétait un entrepreneur local qui rendait visite aux enfants en difficulté. Jai fini par soutenir sa fondation. Mais le vrai dû restait en moi, ouvert comme une page non refermée.
Aujourdhui, une fillette me répétait ces mêmes mots.
Docteur, comment va-t-il ? lançai-je au pédiatre qui sortait du cabinet.
Épuisement, carences, gros rhume rien dirréversible. Mais ils ont besoin de chaleur, de nourriture, dadultes.
Le médecin esquissa la question inévitable :
Il faudrait signaler aux services sociaux
Pas tout de suite, ai-je répondu. On fait venir dabord mon avocat. Après, on verra.
Riche, on vous laisse manœuvrer.
***
Tu sais dans quoi tu tengages ? ma dit Claire, mon assistante, le lendemain matin, alors que nous étions assis dans mon bureau de la rue de Rivoli, face à Paris qui sétendait, grouillant et éclatant.
À peu près, ai-je soufflé sans quitter des yeux mon cahier.
Deux enfants, Camille et Louis, tu veux la tutelle. Le Conseil, la presse, les actionnaires Tu me las appris, il faut calculer les risques.
Je les calcule, Claire. Je peux me le permettre.
Mais lattachement, tu te le permets ?
Mon regard se fit de marbre.
Je peux tout me permettre. Cest ma maison.
Elle esquissa un sourire avant de retourner à ses dossiers.
Les démarches furent vite réglées. Largent fait avancer le temps.
La tutelle temporaire me fut confiée. Une semaine plus tard, la mère de Camille fut retrouvée morte, une overdose, dans un autre quartier. Père introuvable.
Au tribunal, Camille tenait ma main si fort que jen sentais la tension jusquaux os. Louis dormait contre moi.
Vous ny êtes pas obligé, monsieur Dubois, dit le juge. Le soutien financier suffirait, puis la protection de lÉtat cest lusage.
Mais pas la meilleure solution, répondis-je. Jai le temps et les moyens.
Il baissa les yeux sur ses papiers.
Très bien. Tutelle dun an. Réexamen à terme.
Sur le chemin du retour, Camille examina le monde depuis la voiture, des quartiers délabrés aux avenues haussmanniennes.
Tout ça cest à vous ?
En partie. Il y a mon nom sur les façades, mais tout cela a été construit par des gens, beaucoup de gens.
Nous, personne ne nous a bâtis, murmura-t-elle.
Je la regardai :
Maintenant, tu peux décider de te construire autrement. Je donne une chance, pas la réussite. Il faudra travailler.
Je travaillerai, jai une dette envers vous
Il ny a pas de dette, ai-je tranché. Tu nes pas une ligne de compte.
Elle baissa les yeux. Mais une voix têtue murmurait encore en elle : « Je rembourserai. Il le faut.»
***
Sa chambre lattendait dans ma maison, moderne, froide et silencieuse, près du parc Monceau.
Vous vivez seul ici ? demanda Camille, en posant un pied incertain dans le hall.
Oui, jusquà présent.
Elle toucha le bois vernis, mi-sceptique, mi-rêveuse. Pour elle, le « chez-soi » avait toujours une odeur dhumidité, de restes brûlés. Ici, tout sentait le propre, le renouveau.
Tu auras ta propre chambre. Sécurité, soins, école, ce sera à ma charge. Ta mission reste de toccuper de ton frère, tu le fais très bien.
Et si vous changez davis ?
Je la regardai un long instant.
Si je le fais, tu sauras que même les adultes peuvent faillir. Mais je ninvestis pas à la légère.
Donc on est un investissement ?
Un projet, corrigeai-je. Sur le long terme.
Premier vrai sourire de Camille.
Les années ont filé à la vitesse dun RER Paris-Défense. Camille, dabord à lécole du quartier, puis dans un collège privé sur mon insistance :
Lintelligence, cest ton premier capital. Personne ne peut te le prendre.
Elle travaillait avec rage, chaque examen était une revanche. Louis devint un garçon sérieux, passionné de Lego, aimant dessiner Paris à travers la fenêtre.
Jobservais leur vie comme un plan daction. Mais, peu à peu, je me surpris à attendre leurs pas bruyants, leurs rires, leau du bain. Peu à peu, cette maison cessa dêtre un palace vide, devint un foyer.
Vous vous attachez à eux, me dit un jour Claire.
Cest grave ?
Au contraire Cest vivant.
***
Dix ans plus tard, la France plongea dans une crise. Limmobilier vacillait, les titres chutaient. Conseils dadministration tendus, pression des banques et du Figaro titrant : « La chute de lempire Dubois ».
Il faut couper dans le social : bourses, fondations commença le DAF lors dune réunion. On a besoin de cash.
Donc, on commence par supprimer tout ce qui ne rapporte pas ?
Exactement.
Le soir, Camille désormais étudiante en urbanisme me trouva à mon bureau.
Jai lu les journaux Cest si grave ?
Ce nest quune mauvaise passe. Au pire, on se réorganisera, mais on sen sortira.
Tu perds des gens, dans cette réorganisation ? Tu lacceptes ?
Je la regardai. Il lui a fallu des années pour passer du vouvoiement au tutoiement jamais je nai exigé quelle mappelle papa. Mais une tendresse nouvelle vibrait dans sa voix.
On perd toujours des gens quand on ne regarde que les chiffres. Jen ai trop perdu ainsi. Je ne recommencerai pas.
Elle posa sur mon bureau un dossier.
Regarde ce projet de rénovation, avec gestion verte, logements sociaux et privés mélangés. Jai contacté trois fonds de développement, ils cherchent un partenaire solide. Ils ont de largent à investir, tu as lexpertise et les terrains. Si tu y vas, tout le monde est gagnant.
Je restai interdit.
Tu négocies déjà sans moi ?
Elle haussa les épaules, malicieuse.
Je tavais promis que je rembourserai un jour.
Je fixai le projet.
Tu réalises dans quoi tu membarques ?
Dans lavenir. Cet avenir où ton groupe ne fait pas que du profit, mais rend la ville meilleure.
Les tractations furent dures, mais le deal fut signé, sauvant la boîte et ouvrant une vision nouvelle. La presse titra :
« Le requin de limmobilier devenu leader social. »
Je souris.
Ils pensent que tu as changé, me dit Camille.
Tu mas aidé à me retrouver, répondis-je.
Considère que jai payé une partie de la dette.
Les intérêts, simplement. La vraie dette, cest la façon dont tu continueras à vivre. Sincèrement, cest assez pour moi.
Son vieux serment, « je vous rembourserai », ne pesait plus, il était devenu fierté.
***
Novembre. Il pleuvait, il faisait froid.
En sortant du bureau de la Fondation Enfance Cité la nôtre, dirigée par Camille, jai aperçu, devant le même supermarché de jadis, une petite silhouette en Parka trouée, de vieilles baskets trop grandes et ce regard : famélique, méfiant.
Dans ses bras, une chatte maigre grelottait.
Sil vous plaît, madame… Je voudrais juste un peu de croquettes, je vous rembourserai plus tard, je le promets
Je me suis figée.
Comment tu tappelles ?
Zoé. Et elle, cest Étoile.
« Espoir » et « Étoile ». La poésie des hasards.
Je suis entrée, ai acheté croquettes, plaid, gants et chocolat chaud. Jai déposé le sac devant elle.
Vous vous ne voulez pas que je travaille ? demanda la fillette, incertaine.
Non, ai-je répondu avec douceur. Tu mas déjà tout rendu.
Comment ?
Je lai vue, tremblante, serrant sa chatte, comme moi jadis mon frère.
En me rappelant qui jétais et en me donnant une chance daider à mon tour. Cest déjà plus que de largent.
Le vent soufflait la neige contre nos visages.
Viens, ai-je dit. Cet endroit est trop froid. Il y a un centre communautaire pas loin, ils aideront toi et Étoile. Après, on verra ensemble.
Zoé se leva. Je lai sentie prête, malgré la peur.
Un jour, quand je serai grande commença-t-elle.
Jai souri.
Je sais. Tu aideras quelquun à ton tour. Cest comme ça que marche notre monde. Mais retiens surtout : la vraie dette, ce nest pas largent. La vraie dette, cest de ne jamais détourner le regard quand quelquun souffre plus que toi.
Nous avons marché, la fillette, la chatte, et moi. Dans la verre lointain dune tour, une lumière brillait, là où un vieil homme relisait les comptes de la Fondation Dubois et souriait en voyant le nom de Camille.
Lenfant que jétais, un jour sur un trottoir pluvieux de Lyon, avait soufflé : « Je rembourserai. »
Jai grandi. Et jai remboursé tout ça bien au-delà de largent.





