La Parenté

Famille
Marie Fabienne était assise sur un banc inondé de soleil et se laissait bercer par les premiers jours doux du printemps. Eh oui, le printemps était enfin arrivé. Seul le bon Dieu savait comment Marie Fabienne avait survécu à cet hiver. Le vieux poêle de sa maisonnette fumait atrocement, et le toit crevassé laissait séchapper toute la chaleur que la pauvre femme parvenait péniblement à préserver.
« Une autre hiver, je ny survivrai pas ! » pensa Marie Fabienne avec un soupir de soulagement. Elle navait jamais eu peur de la mort. Au contraire, elle lattendait comme une délivrance. Largent pour ses « obsèques » était depuis longtemps mis de côté. Elle avait fait coudre sa tenue de départ et, dans la remise, reposait un solide cercueil, œuvre attentive dErnest, tapissé dun coton rouge à pois.
Rien ne retenait vraiment Marie Fabienne ici-bas.
Autrefois, elle avait eu une grande famille : son mari, François Yves, un solide gaillard travaillant comme maréchal-ferrant à la coopérative du village, et puis quatre enfants trois garçons, une fille. Tous vivaient soudés, sentraidaient, se disputaient à peine. Un à un, les enfants avaient pris leur envol. Les deux aînés étaient devenus militaires et, par le tirage au sort, sétaient retrouvés envoyés à lautre bout de la France. Lavant-dernier, fripouille un peu paresseux à lécole, avait fini par monter une petite entreprise prospère, qui lemmena plus tard à létranger. Quant à la fille, elle non plus ne resta pas au village : elle senvola pour Paris, où elle épousa bientôt un jeune homme de la capitale.
Pendant un temps, les enfants venaient souvent rendre visite aux parents. Ils écrivaient, puis, avec larrivée du téléphone portable, appelaient. Les petits-enfants suivirent. Marie Fabienne, de temps à autre, bouclait sa vieille valise élimée et partait prêter main-forte chez lun ou lautre, allant cajoler ses petits-enfants.
Mais peu à peu, même les petits-enfants grandirent, laissant derrière eux la sollicitude de leur grand-mère. Marie Fabienne fut de moins en moins souvent invitée, les appels se firent rares. Quant à venir lui rendre visite, les enfants ny pensaient plus : boulot, famille, leurs propres enfants déjà grands, la vie quoi.
La mort brusque de François Yves fut le prétexte à un retour collectif au pays. Un homme si vigoureux, on lui aurait donné cent ans à vivre ! Mais le destin en décida autrement. Une fois les funérailles passées, chacun reprit sa route. Au début, ils téléphonaient à leur mère, puis peu à peu le silence sinstalla.
Marie Fabienne tenta parfois de prendre elle-même le combiné, mais sentit rapidement que les enfants avaient bien dautres préoccupations. Peu à peu, elle seffaça. Voilà dix ans que les journées, rythmées par la solitude, sécoulaient, jusquà ce que, une fois lan, un des enfants se souvienne delle et lappelle, ce qui lui suffisait pour afficher un grand sourire durant une bonne semaine.
Un après-midi où elle songeait à tout cela, assise sur son banc, elle entendit une voix :
Bonjour, Tata Marie ! De lautre côté de la clôture, un jeune homme souriait à pleines dents. Tu ne me reconnais pas ?
Marie Fabienne plissa les yeux :
Colin ? Cest bien toi ?
Lui-même, Tata Marie ! sexclama le jeune homme, pénétrant dans la cour.
Colin était le fils des voisins, qui ne vivaient jamais une journée sans leur bouteille. Depuis toujours, Marie Fabienne se souvenait de lui comme dun petit garçon sale et éternellement affamé. Par pitié, elle le nourrissait, lui filait les habits trop petits des enfants, et parfois, lorsquil nen pouvait plus des scènes de beuverie chez lui, elle lhébergeait. Un soir de trop, la tragédie éclata : le père de Colin, ivre, poignarda mortellement la mère, puis mit fin à ses jours. Après les funérailles, Colin fut emmené loin. Depuis, Marie Fabienne ne lavait plus jamais revu, bien quil lui manquât.
Où étais-tu passé, Colin ? demanda la femme, heureuse.
Dabord à la DASS, ensuite à larmée, puis jai étudié. Et maintenant, me voilà de retour chez moi ! Je vais reconstruire notre vieille coopérative !
Ah ça, il ne reste plus grand-chose à relever, fit-elle dun geste de la main, tout a été vendu ou pillé. Quelques-uns saccrochent encore…
On verra bien ! Je men sortirai !
Et voilà que la vie de Marie Fabienne changea du tout au tout. Colin trouva du travail chez Monsieur Étienne, le plus gros fermier du coin. Sur son temps libre, il réparait tant bien que mal la petite maison héritée de ses parents, et venait souvent aider Marie Fabienne. La vieille dame retrouva des couleurs. Bientôt elle ne lappela plus que « mon fils Colin ». Trois années ainsi passèrent, bercées dune nouvelle tendresse.
Je vais partir, Tata Marie, annonça un jour Colin, un brin gêné. Monsieur Étienne devient tyrannique, cest travailler comme des forçats sans être payé. Je file dans le Nord pour bosser. Ne sois pas fâchée !
Ne ten fais pas, mon petit, répondit-elle, il faut bien chercher son bonheur là où on le trouve. Va, que Dieu te protège !
Marie Fabienne se retrouva à nouveau seule. Souvent, la solitude la rongeait, elle se sentait prête à hurler ou à tout abandonner. Mais elle se reprenait vite : ce nétait pas convenable. Que diraient les voisins ? Et se donner la mort ? Péché mortel ! Elle passait donc ses journées, résignée, à attendre la fin. Mais la mort ne semblait guère pressée.
***
Bonjour, Tata Marie ! sécria une voix familière. Marie Fabienne releva la tête vers la clôture et vit un visage connu.
Colin ! Tu es bien là ?
Oui, Tata Marie ! répondit un bel homme, grand, bien habillé, entrant dans la cour. Je suis revenu ! Pour de bon !
Ah ! Quelle joie ! sagita Marie Fabienne. Entre donc, Colin ! Je mets la bouilloire, on va prendre le thé !
Thé, parfait ! sourit Colin. Jarrive tout de suite, je file juste chercher mes cadeaux chez moi, je ne savais pas que jallais te trouver !
Une demi-heure plus tard, lun comme lautre débordant de bonheur, ils bavardaient, attablés autour de vieilles tasses en porcelaine.
Je métais résignée à mourir, Colin, glissa Marie Fabienne en essuyant une larme.
Allons, voyons ! Tu nas pas le droit, plaisanta le jeune homme dun ton taquin. Je suis revenu ; toi et moi, on va revivre, tu verras ! Jai mis de largent de côté, je vais lancer ma propre exploitation, alors tu nas pas le temps de mourir !
Eh oh ! Il y a quelquun ? retentit un joyeux éclat de voix qui rompit leur tranquillité. Marie Fabienne aperçut, sur le pas de la porte, une jeune femme, manteau court et bottines à talons.
Vous cherchez qui ? demanda Marie Fabienne en sortant, Colin sur ses talons.
Je viens pour Marie Fabienne ! Je suis sa petite-fille, enfin, son arrière-petite-fille. La petite dAlexandre, votre fils aîné !
La dame et le jeune homme échangèrent un regard surpris.
Jai tenté de vous appeler mais le téléphone ne marche plus ! Alors, jai pris mon train et me voilà, sur un coup de chance.
Entre, entre ! marmonna Marie Fabienne, un peu décontenancée, tandis que Colin se saisissait de la valise de la jeune fille.
Tous deux observaient ensuite la pétillante Véronique, qui dévorait avec gourmandise les pâtisseries et racontait sa vie.
Je naime pas la ville, je veux vivre à la campagne ! Mais mes parents ne comprennent pas. Papi Alex ma conseillé de venir chez vous quelques mois il dit que ça me vaccinera pour de bon contre la campagne ! Il a essayé de vous joindre, papa aussi. Et moi ! Mais sans succès. Désolée ! Je ne compte pas vous gêner, jai de largent, et papa et papi vous ont envoyé des douceurs ! Je reste jusquaux examens, après je repars à mes études à distance !
Reste tant que tu veux ! finit par sexclamer Marie Fabienne, toute heureuse. Ce nest que du bonheur pour moi !
Un mois sécoula. Marie Fabienne, depuis son banc, observait Véronique qui sactivait au potager. On naurait jamais deviné quelle venait de la ville. Grâce à Colin, le jardin, autrefois en friche, se transformait : nouvelles planches, serre flambant neuve, semis récupérés chez les voisins, et la jeune citadine sétait faite jardinière épanouie.
Colin non plus ne chômait pas. Avec ses économies, il lança les travaux dune ferme moderne, embaucha des ouvriers pour refaire le toit de Marie Fabienne et installer un chauffage central tout neuf.
Marie Fabienne revivait. Son sourire, jadis si rare, illuminait son visage. Parfois, une ombre de tristesse passait : Véronique allait bien finir par repartir. Elle sy était tellement attachée. Mais le temps filait et le départ approchait.
Comment vais-je faire, toute seule, avec le potager ? soupirait Marie Fabienne en glissant des petits gâteaux dans la valise de son arrière-petite-fille.
Oh Mamie, il te suffira de penser à remplir la citerne, Colin arrosera ! Et puis, je reviendrai pour désherber et remettre de lordre si ça manque ! lui glissa Véronique en riant.
Tu reviendras ? sétonna, ravie, Marie Fabienne.
Bien sûr ! Je ne peux pas quitter ce coin pour de bon. Je taime de tout mon cœur, Mamie. Et puis Colin ma demandé en mariage ! On fête la noce cet automne ! Où voudrais-tu que jaille sans mon futur mari ? Il est du coin, lui !
Un an plus tard, Marie Fabienne, rayonnante, profitait du soleil tout en balançant le landau de son arrière-arrière-petit-fils. Véronique et Colin œuvraient à la ferme. Grâce à leurs efforts conjoints, lexploitation prospérait, entraînant tout le village dans son sillage.
Hé, Marie ! appela la voisine Lisette, se postant à la clôture. Paraît que tu as un vieux cercueil qui traîne dans la remise ? Tu ne veux pas me le vendre ? Ma grand-mère est morte et Ernest nest plus en état de bricoler On ne sait pas où trouver une bière ! Tu nous sauverais !
Marie Fabienne baissa les yeux sur le nourrisson dormant paisiblement et répondit :
Prends-le ! Je nai pas le temps de mourir, vois-tu. Jai encore tant à faire pour les miens.
Et cest ainsi que Marie Fabienne comprit que le sens de la vie ne vient pas du passé, mais de lamour et du soutien que lon sème autour de soi, même dans les jours les plus ordinaires.

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