J’ai 50 ans et je vis toujours chez mes parents depuis ma grossesse. Aujourd’hui, mon fils a 20 ans.

Jai cinquante ans et je vis encore chez mes parents depuis que je suis tombé amoureux et que jai eu un enfant. Mon fils, Étienne, a déjà vingt ans. Jai un frère et une sœur, chacun bien installé. Mon frère aîné, François, est avocat à Bordeaux. Ma sœur cadette, Clémence, est mariée et partage son appartement à Toulouse avec son époux. Depuis des années, mes revenus me permettraient davoir mon propre logis ou même dacheter la maison familiale à Lyon. Et pourtant, chaque fois que jai essayé, il finit toujours par manquer un document ou un accord. La seule condition que jai posée, cest que, même si jachète la maison, elle reste au nom de mon père tant quil vivra, afin quil ne doute jamais que je veuille labandonner. Mais tout cela reste en suspens.

Mon père, Marcel, a dépassé les soixante-dix ans. Il a un caractère bien trempé, souvent franc à lexcès, parfois même un brin abrupt. Ce nest pas quil refuse mon projet, mais il na plus lénergie dantan ce qui arrive à tous avec lâge. Depuis quatre ans, il vit sans ma mère, son absence lui pèse énormément.

Je travaille, tout comme mon fils Étienne. Ensemble, nous prenons en charge la plupart des dépenses de la maison eau, électricité, courses, repas quotidiens. Mon père contribue de temps en temps lorsquil reçoit sa retraite, mais il est devenu très économe depuis quelques années, et méfiant envers la moindre dépense. Mon frère François se donne la peine de passer le voir une petite demi-heure tous les six mois, tout au plus. Ma sœur Clémence, qui ne travaille pas, vient souvent veiller sur papa ou préparer un repas, pour une modeste rémunération je lui en suis reconnaissant, surtout pendant mes heures de travail ainsi que celles dÉtienne.

Papa ne fait presque rien à la maison, sauf parfois jouer avec mon chien Gaufrette, regarder des vidéos sur Internet ou dormir dans son fauteuil favori. Bien que les repas soient prêts, il ny touchera pas tant quon ne lui aura pas servi son assiette. Ses préoccupations principales sont de ne jamais manquer de bougies ni à la maison, ni au cimetière et, évidemment, de veiller sur Gaufrette, la « petite-fille » gâtée, qui adore somnoler à ses côtés durant ses siestes.

Parfois, je me plains : il marrive de devoir assumer presque tous les frais du foyer nourriture, factures, imprévus. Mais souvent, je me surprends à me sentir heureux de pouvoir encore aider mon père, lui tenir compagnie, me soucier de lui, déchanger quelques mots ou éclats de rire, dobserver avec tendresse lamour quil porte à Étienne et à Gaufrette. Il ma tout donné depuis ma naissance. Cest à mon tour aujourdhui de lui rendre, à ma façon, lamour et la dévotion dont il a fait preuve envers moi par ma présence, un soutien matériel, moral, et du temps partagé.

Certains me conseillent de vivre enfin de mon côté, de prendre mon envol, mais je sais que je ne le ferai pas. Qui sera là pour papa, si jamais il lui arrive quoi que ce soit la nuit ou un autre moment? Jaurais trop de peine à limaginer seul, au milieu de souvenirs et de nostalgie, ou blessé dans une rue montpellieraine alors quil ferait une course. Il sort parfois, mais nous savons toujours où il va, nous laccompagnons chez le médecin, par exemple. Jaurais du mal à vivre avec la culpabilité ou linquiétude après tout ce quil a fait pour moi.

Quil soit économe, amer, parfois colérique, parfois joyeux, dautres fois désemparé et anxieux il reste mon père. Et ce que je suis aujourdhui, je le lui dois autant quà maman.

Quest-ce que je lèguerai à mon fils après ma mort? Je lui laisserai le goût du travail bien fait, le courage davancer dans la vie, son éducation, mon exemple que jespère être le meilleur possible et, si tout sarrange comme je le souhaite, la maison de mon père, mais toujours sous la condition posée: tant que papa vivra, il restera propriétaire, même si cest moi qui paye. Cest cela, la vraie filiation, la vraie transmission, celle qui ne sachète pas mais se construit patiemment, jour après jour, à travers lamour, la patience et le respect des siens.

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J’ai 50 ans et je vis toujours chez mes parents depuis ma grossesse. Aujourd’hui, mon fils a 20 ans.
J’ai crié par la fenêtre : — Maman, pourquoi si tôt ? Tu vas attraper froid ! — Elle s’est retournée, a salué de sa pelle avec un sourire : — C’est pour vous, les paresseux, que je m’affaire. — Le lendemain, ma mère n’était plus là… Je n’arrive toujours pas à traverser notre cour sans un pincement au cœur… Chaque fois que je croise ce petit chemin, mon cœur se serre, comme si une main le tenait. C’est moi qui ai pris cette photo, le 2 janvier… Je passais par là, j’ai vu les traces sur la neige et je me suis arrêtée. J’ai pris la photo, sans même savoir pourquoi. Maintenant, c’est tout ce qu’il me reste de ces jours-là… Nous avons fêté le Nouvel An ensemble, comme toujours, en famille. Le matin du 31, maman était déjà debout. Je me suis réveillée avec l’odeur des boulettes qui cuisent et sa voix dans la cuisine : — Ma fille, debout ! Viens finir les salades avec moi ! Sinon, ton père aura tout mangé avant qu’on ait le temps de voir ! Je suis descendue en pyjama, les cheveux en bataille. Elle était debout devant la cuisinière, dans son tablier préféré à pêches que je lui avais offert au collège. Elle souriait, les joues rouges à cause du four. — Maman, laisse-moi juste boire mon café d’abord… ai-je râlé. — Le café, ce sera après ! D’abord la macédoine ! — elle a rigolé en me tendant le saladier de légumes rôtis. — Coupe fin, comme j’aime ! Pas comme l’an dernier, avec des cubes gros comme le poing. On coupait les légumes en bavardant de tout. Elle racontait les Nouveaux Ans de son enfance — sans toutes ces salades exotiques, juste le hareng en fourrure et des clémentines que son père ramenait du boulot sous le manteau. Puis papa est arrivé avec le sapin. Une vraie montagne, jusqu’au plafond. — Mesdames, voilà la beauté ! — a-t-il lancé triomphant sur le pas de la porte. — Oh papa, tu as vidé la moitié de la forêt ! — me suis-je exclamée. Maman est sortie, a regardé et haussé les épaules : — Il est magnifique, mais où va-t-on le caser ? L’an dernier, au moins, il était plus petit. Mais elle décorait avec nous. Avec ma petite sœur Lila, on accrochait les guirlandes, pendant qu’elle sortait les vieilles boules — celles de mon enfance. Je me souviens, elle a pris un ange en verre et m’a dit tout bas : — Celui-là, je te l’avais offert pour ton tout premier Nouvel An. Tu te rappelles ? — Je me souviens, maman — j’ai menti. En vérité, je ne me souvenais pas, mais j’ai acquiescé. Elle était si heureuse que je me souvienne de ce petit ange… Mon frère est arrivé plus tard, comme toujours, dans le bruit : sacs, cadeaux, bouteilles. — Maman, cette année, j’ai pris du bon champagne ! Pas comme l’an passé — de la piquette. — Oh fiston, pourvu que personne ne finisse saoul ! — maman a ri en le serrant dans ses bras. À minuit, nous étions tous dans la cour. Papa et mon frère lançaient des feux d’artifice, Lila criait de joie, maman me tenait l’épaule, toute contre moi. — Regarde, ma fille, comme c’est beau, murmurait-elle. La vie est belle, tu ne trouves pas ? Je l’ai serrée tout fort. — On a la plus belle des vies, maman. On buvait le champagne à la bouteille, on riait tant que le feu d’artifice a failli s’envoler dans la grange du voisin. Maman, un peu pompette, dansait en chaussons sous « Mon beau sapin », papa l’a soulevée. On riait aux larmes. Le lendemain, on a traîné toute la journée. Maman cuisinait encore : raviolis et pot-au-feu en gelée cette fois. — Maman, ça suffit ! On n’en peut plus ! — je soupirais. — Vous mangerez bien, c’est la fête jusqu’à l’Épiphanie ! — elle balayait mes inquiétudes d’un geste. Le 2 janvier, fidèle à elle-même, elle était déjà debout aux aurores. J’ai entendu la porte claquer, j’ai regardé dehors : elle dégageait le chemin, en vieil anorak, foulard bien noué. Depuis le portail jusqu’aux marches, elle traçait un couloir net, ordonné, poussant la neige contre le mur, comme elle aimait. J’ai crié par la fenêtre : — Maman, pourquoi si tôt ? Tu vas attraper froid ! Elle s’est retournée, a fait un signe avec la pelle : — Sinon, vous, les paresseux, vous resterez coincés dans la neige jusqu’au printemps ! Va donc mettre la bouilloire. J’ai souri, je suis allée préparer le thé. Elle est rentrée au bout d’une demi-heure, les joues rouges, les yeux brillants. — Ça y est, c’est tout propre, s’est-elle installée avec son café. C’est bien fait, non ? — C’est parfait, maman. Merci. C’était la dernière fois que j’entendais sa voix aussi vive. Le 3 janvier au matin, elle s’est réveillée doucement : — Les filles, j’ai une gêne dans la poitrine. Pas trop forte, mais bizarre. J’ai tout de suite eu peur : — Maman, on appelle le SAMU ? — Mais non, ma puce. Je suis juste fatiguée. J’ai trop couru, trop cuisiné. Je vais me reposer, ça ira. Elle s’est allongée sur le canapé, Lila et moi à côté. Papa est passé à la pharmacie. Elle plaisantait encore : — Arrêtez de me regarder si tristement. Je vais tous vous enterrer ! Puis soudain, elle a pâli. Elle a posé la main sur sa poitrine. — Oh, non, je ne me sens pas bien… Trop mal… On a appelé les urgences. Je lui tenais la main, je murmurais : — Maman, tiens bon, ils arrivent, ça va aller… Elle m’a regardée, tout doucement : — Ma fille… je vous aime tellement… Je ne veux pas partir. Les médecins sont venus vite, mais… c’était trop tard. Une crise foudroyante. Tout s’est joué en quelques minutes. Je suis restée effondrée dans le couloir, à hurler ma peine. Je n’y croyais pas. Hier encore elle dansait sous les feux d’artifice, pleine de vie, et là… Les jambes coupées, je suis sortie dans le jardin. Il avait à peine neigé. J’ai revu ses traces, si petites, si droites. Du portail aux marches, et retour. Comme elle les faisait toujours. Je suis restée à regarder, longtemps. Je demandais à Dieu : « Comment est-ce possible ? Hier un être vivait, laissait ses empreintes… Aujourd’hui il n’est plus là. Les traces restent, la personne disparaît. » Je me suis dit peut-être à raison, qu’elle était sortie le 2 janvier pour la dernière fois — pour nous laisser un chemin propre. Pour qu’on puisse passer, même sans elle. Je n’ai pas voulu les recouvrir. J’ai demandé à tous de ne pas toucher : laissons-les, jusqu’à ce que la neige les efface pour toujours. C’est le dernier cadeau de maman. Sa bienveillance, présente même quand elle n’était plus là. Une semaine plus tard, une grosse neige est tombée. Je garde la photo de ses dernières traces, comme un trésor. Chaque 3 janvier, je la regarde. Puis je fixe le sentier vide devant la maison. La douleur est intacte : je sais qu’au fond de cette neige, c’est elle qui a laissé ses traces. Ce sont elles que je continue de suivre, année après année, dans la neige de ma vie…