«Mais quand donc vais-je rencontrer cette femme ?» (humour) Je suis une femme temporairement célib…

«Mais quand donc vais-je trouver cette femme ?» (humour)

Ah, quel souvenir savoureux À lépoque, jétais une femme provisoirement célibataire, bien installée dans mon petit appartement à Bordeaux. Mon nouveau voisin, François il venait dacquérir la vieille bâtisse dà côté et de la rénover avec goût était récemment arrivé dans le quartier. Je crois quil gérait quelques affaires, un homme daffaires, mais du genre paisible. Il avait quelques années de moins que moi Lui devait à peine avoir trente-cinq ans tandis que moi, cela faisait déjà plusieurs fois que javais fêté mes dix-huit ans.

Un soir, il frappe à ma porte et me dit, presque embarrassé :

Simone Desfontaines, pourriez-vous, dans un esprit de voisinage, me rendre un petit service daccompagnement ?

Un service daccompagnement ? Je le regarde, amusée, et lui lance que sil veut me proposer ce genre de chose, il ferait mieux de se chercher dabord une entreprise de pompes funèbres.

Non, non, vous mavez mal comprise ! sexcuse-t-il en rougissant. Je dois assister à une soirée mondaine, et sans compagne, je vais avoir lair ridicule. Cest dans les mœurs des milieux daffaires et puis surtout, il y aura mon ex. Il faut quelle voie que je suis parfaitement heureux sans elle, que la roue tourne !

Le compliment sur la « belle dame » ne me déplaît pas, et puis snober lex de François, voilà un défi amusant. Mais

Écoute, François, dis-je en riant, regarde-moi bien, je ne suis pas du même standard que ta bande. Ni longues jambes, ni silhouette retouchée. Trouve-toi donc une professionnelle, une escorte. Elles savent comment se comporter, et en prime, tu peux les toucher sans scrupules.

Justement, non, répond-il. On les remarque tout de suite ! On dirait quelles ont leur tarif affiché sur le front. Moi, il me faut quelquun dauthentique, de vrai, une femme que personne ne connaît.

De lauthenticité, jen ai à revendre, répliquai-je. Mais le naturel a un prix, mon cher ; et tu me vois aller à ta sauterie dans mes habits de tous les jours ? Je ressemblerais à une plombière venue réparer une fuite.

Alors François a pris en charge mon allure : robe neuve, escarpins, manucure et même un rafraîchissement chez le coiffeur du quartier. Il ny avait plus moyen de refuser, il fallait bien faire honneur au garçon ! Et nous voilà partis, ce soir-là, vêtus comme des princes, direction ce cabaret huppé.

Le lieu, baptisé « La Couronne de Saphir », était un repaire de la haute société. Si vous navez jamais mis les pieds à ce genre dévénement, mieux vaut vous en garder. Cest agité et morne, un peu comme une basse-cour le jour du jugement dernier. Lui, impeccable en costume sombre, les femmes toutes refaites, ni mangeant ni buvant vraiment et riant à gorge forcée derrière des queues de perles. On se jauge, on cancanne, on parade.

François ma désigné son ex typique mannequin qui a passé lâge dêtre sur les podiums, décolleté vertigineux, des lèvres gonflées à lextrême. Je me suis demandée ce quil lui avait trouvé. Elle disait sappeler Solange mais à mon avis, sur son acte de naissance, cétait Chantal.

Bientôt, François sest éclipsé, appelé à une discussion « dhommes » ; il ma laissé un baiser sur la joue et ma laissée près du buffet. Ma taille nest plus à ménager, alors je me suis servie largement. Je prenais un toast, lorgnais sur un autre, en avalais un troisième.

Un groupe de femmes médusées a commencé à sapprocher, Solange aussi traînait dans les parages.

Tu es avec François ? me demande lune delles, une grande blonde prénommée Mireille. On ne se connaît pas ? Tu tiens une agence, un institut, une école de danse ?

Tout en mâchant, jai réfléchi Jai souvenance davoir vendu une commode à une voisine, alors jai répondu que jétais dans le meuble. Puis, souvenir aidant, jai précisé que je ne faisais que du meuble « haut de gamme ».

Parfait ! sexclame Mireille. Jen ai justement assez de ma déco Comment sappelle ta boutique ?

Là, il fallait improviser Après la commode, rien dautre, alors jai menti : je ne fais plus dans le meuble.

La vente de meubles, cest le passé, ai-je ajouté. Je me suis tournée vers les manteaux dhiver.

Il faut dire quun hiver, jai revendu à une amie un boa (pas tout à fait en vison, plutôt en bichon tondu) pour cinquante francs. Jestimais donc avoir le droit daffirmer cela.

Plusieurs femmes ont alors déclaré quelles rêvaient dune vraie fourrure, et se disaient prêtes à visiter ma boutique si je donnais ladresse. Me testaient-elles ?

Heureusement, javais il ny a pas si longtemps vendu deux pneus qui traînaient, hérités de feu mon défunt mari. Alors jai encore détourné la conversation :

Hélas, la fourrure, ce nest plus ce que cétait. Je me suis spécialisée dans les pièces détachées automobiles. Si vous cherchez injecteurs, durites ou blocs-moteurs, je peux vous obtenir ça sans problème !

Elles ont très vite changé de sujet il semble que les durites intéressaient moins la bourgeoisie bordelaise.

Et sinon, tu prends quoi contre la déprime ? continue Mireille. Tu consultes qui ? De nos jours, on ne peut pas faire fortune sans anti-dépresseurs !

Mon antidépresseur ? Une lampée de cognac le soir pour chasser la mélancolie, et comme psychanalyste, ma chatte Mistigrise. Je lui confiais mes soucis, et elle me répondait dun battement de queue avant de saccager mes pots de géranium. Cest une thérapie comme une autre, même si ça nécessite pas mal de ménage. Finalement, jai déclaré que mon antidépresseur, cétait le « cognachin tout frais », et que mon psy sappelait Mistigrise Félinette de la Ronronnière. Personne na rien compris, mais cest passé comme une lettre à la poste.

Solange a fini par pointer son nez, me lançant un regard inquisiteur.

Salut, ma belle, lâche-t-elle, hautaine. Cest toi, la nouvelle passion de François ? Je préfère te prévenir : il nest pas commode, le gaillard.

Pas plus que toi, répondis-je, en avalant une assiette dhuîtres.

Avec François, ce nest pas vivable, tu verras. Un vrai tyran ! Tu rentres cinq minutes plus tard, cest le procès ; tu dépenses cent euros de trop, cest le scandale !

Chez nous, tout est en harmonie, répliquai-je. Pas de cris, pas de coups. Il rentre à lheure quil veut et moi aussi !

Notez que je nai pas menti : je nai juste pas précisé que nous nhabitions pas sous le même toit.

Et encore, souffle Solange en se penchant, il est un peu dérangé, tu sais. Il parle tout seul, souvent. Je linvitais au théâtre, en croisière, partout, et lui, il levait les yeux au ciel en murmurant : « Mais quand donc vais-je trouver cette femme ? » Comme si je nexistais pas !

Je nai pas réagi, car tout le monde a ses petites faiblesses. On est tous à chercher quelque chose.

Je vois que tu nas pas peur de manger, attaque Solange, venimeuse. Tu devrais te méfier, tu vas le payer. François me rendait folle pour chaque gramme en trop ! Toujours à répéter : « Quand donc vais-je trouver cette femme ? » Je lui disais : « Mais je suis là ! » et lui, il fuyait du regard.

Jamais il ne me fera de remarque, tu veux parier ? Jexpédiai alors une nouvelle assiette à moi toute seule.

De loin, François ma lancé une salutation enthousiaste. En voyant ce geste, Solange est devenue livide.

Je supportais encore la journée, grogne-t-elle, mais la nuit, jaurais voulu létrangler. Il ronfle comme un marteau-piqueur. Même dans son sommeil, il murmure : « Quand donc vais-je trouver cette femme ? »

Jai haussé les épaules. Jamais entendu un grondement nocturne chez François normal, il y avait cinquante mètres et un portail épais entre nos lits respectifs.

Finalement, Solange na pas réussi à mimpressionner, quelque soit sa hargne. Quant à moi, jai fort bien profité de la soirée : bien mangé, bien bu, et même tenté un bain improvisé dans la vasque à champagne. Javais un petit regret pour la robe flambant neuve, mais je savais quune semaine plus tard, je ny rentrerais plus. À quoi bon se désoler ? Mistigrise et un verre de cognac suffisent à mon bonheur.

***

Simone, mille mercis ! ma félicitée François le lendemain. Vous êtes faite pour la haute société ! Vous avez laissé un souvenir impérissable à cette bande de snobs, et Solange était verte de jalousie ! Voilà ce que cest, la vraie simplicité, la grâce naturelle.

Ravie de tavoir aidé, lui dis-je. Mais la prochaine fois, compte sans moi. Ce nest vraiment pas mon genre dendroit, ça me donne la nausée morale. Si jétais ta femme, ni moi ni toi ny aurions mis les pieds.

En me quittant, il ma remis un bouquet et une corbeille de fruits, puis sest dirigé vers chez lui, murmurant une phrase étrange à mi-voix :

Bon sang, aurais-je enfin trouvé cette femme ?

Je ne saurai jamais vraiment ce quil voulait dire Mais si François a fini par trouver sa perle rare, jen suis sincèrement heureuse.

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«Mais quand donc vais-je rencontrer cette femme ?» (humour) Je suis une femme temporairement célib…
– Ta place est en cuisine, pas sur la photo de famille, – lâcha la belle-sœur en souriant et en posant l’appareil photo.