Je me souviens, il y a bien longtemps, que mes proches guettaient ma disparition, nourrissant lespoir dhériter de mon appartement. Mais javais anticipé, et pris mes précautions en silence.
Javais alors atteint mes soixante printemps, et menais une vie solitaire à Paris. Je navais ni enfants ni époux, bien que jadis, jaie goûté au mariage. À vingt-cinq ans, éprise sincèrement, javais dit oui à Étienne, croyant à la fidélité éternelle.
Hélas, ce bonheur fut fracassé par la trahison dÉtienne. Il osa amener sa maîtresse sous notre toit parisien. Inconcevable pour moi. Jai rassemblé quelques affaires et me suis refugiée chez mes parents, à Lyon. Deux mois après la séparation officielle, jappris avec stupeur que jattendais un enfant.
À vrai dire, je nai jamais eu le cœur de prévenir mon ex-mari. Jai coupé tout contact, résolue à élever seule mon enfant. Je donnai naissance à mon fils, Augustin, mais les médecins ne mapportèrent que de douloureuses nouvelles. « Votre fils est très fragile, madame. Mais ce n’est pas tout. Il souffre dune maladie incurable. Sil vit jusquà onze ou douze ans, ce sera une chance exceptionnelle. »
Je ne savais plus où chercher du réconfort ni vers qui me tourner. Jour après jour, je nourrissais Augustin, mais une ombre assombrissait toutes mes pensées : jallais bientôt le perdre.
Augustin vécut jusquà ses quinze ans. Le destin cruel voulut que mon père, René, nous quitte une semaine après. Deux êtres chers disparurent en un souffle.
Mon père mavait légué son appartement du centre-ville, spacieux et lumineux, à Paris. Des années durant, je restais seule, évitant les relations; le passé meffrayait, le futur me retenait. Le désir dun enfant ne ma jamais quittée, mais la peur dune autre tragédie men a toujours dissuadée. À quarante-cinq ans, jai acheté un ordinateur portable, un peu par curiosité, pour échanger quelques mots avec mon entourage et me tenir informée de la vie du monde.
Les membres de ma famille ont vite su que je vivais seule. Ils défilaient chez moi, tour à tour, apportant de petits cadeaux, parfois des babioles, toujours plus empressés. Souvent, ils glissaient quun testament serait bienvenu, se plaignant alors de leurs propres soucis dargent. Certains, dailleurs, jouaient de flatteries et de manœuvres pour se mettre en valeur devant moi. Mais je savais déjà à qui je léguerais mon bien. Ma chère amie Lucie a une fille, Camille, dont la dévotion et la gentillesse ne se sont jamais émoussées.
Ma famille, quant à elle, ne convoite que mon appartement. Ce réel appât du gain ma poussée à ne plus entretenir de relations avec eux, mais cela na pas suffi à les en détourner.
Un jour, mon cousin Jérôme ma téléphoné sans la moindre gêne, me demandant si je vivais encore et à qui profiterait mon appartement après ma mort. Blessée dans mon amour-propre comme jamais je ne lavais été, jai coupé toute communication. Je les ai empêchés de mappeler ou de mécrire. Je regarde aujourdhui le passé, soulagée davoir sauvegardé lessentiel et mes valeurs.




