Les Visiteurs de la Nuit !
Rien de bon ne sortira de cette gamine, même si elle a un joli minois, marmonnaient les villageois à voix basse, lorsque Célestine, en passant devant eux à petits bonds, glissait un prudent « bonjour », puis filait en trottinant, sa longue tresse battant son dos menue. Les gens hochaient la tête en retour, puis, dès quelle séloignait, reprenaient leur sempiternel discours :
Sa mère, cétait déjà une perdue, celle-ci suivra la même route. On ne fait pas du cidre avec du vinaigre !
Il ny a pas à insister ! Toute la famille a une case en moins !
On ne cessait jamais de rappeler la réputation de la mère de Célestine : une perdue, condamnée davance. De la fille, point despoir. Une vraie cigale, rien de sérieux !
Pour Germaine, la grand-mère de Célestine, cela était une véritable souffrance. Elle savait, elle, que ni elle, ni sa fille Claire mère de Célestine nétaient fautives de quoi que ce soit, ni de la mort précoce de leurs époux, ni du malheur répété qui semblait sacharner sur elles. Mais Germaine sétait juré de veiller coûte que coûte sur le destin de son unique petite-fille.
Au village, on murmurait que Germaine avait perdu la tête avec lâge. Beaucoup évitaient sa maison, murmurant quelle était « sorcière ». Toutefois, son coup déclat contre les mauvaises langues reste dans les mémoires.
Vue de loin, Germaine paraissait une simple vieille campagnarde, un peu fantasque avec sa coiffe mal ajustée. Elle aidait tous ceux dans le besoin, même si elle survivait avec une modeste pension. Elle navait que peu de besoins : la forêt voisine était son garde-manger. Elle ramassait tout ce que la nature pouvait lui donner, emplissant son armoire de préparations et de délices oubliés. Ce qui irritait le plus les villageois, cétait sa générosité envers les étrangers perdus, quelle accueillait comme ses propres enfants. Les familles plus aisées car le village, quoique reculé au fin fond du Morvan, nétait pas misérable, le car emmenait quotidiennement des ouvriers à la petite usine à trente kilomètres nauraient jamais ouvert leur porte à des inconnus, tout au plus donnaient-ils un verre deau sur le pas de la porte.
Mais Germaine était différente. À chaque voyageur perdu elle offrait un bol de soupe, un coin de feu, un lit pour la nuit. On la jugeait étrange pour cela : quelle folie dhéberger des étrangers, alors quune fille à marier habitait sous son toit ! Parfois, on la menaçait ouvertement :
Continue tes fantaisies, et ta Célestine finira à lorphelinat. On fera venir lassistante sociale, tu perdras ta petite.
Tout cela, heureusement, appartient désormais au passé. Quand Célestine eut dix-huit ans, les rumeurs sespacèrent. Pourtant, au début, Germaine en avait été très blessée. Sa petite-fille était toute sa vie, son trésor, son espoir pour ses vieux jours.
Célestine était la dernière quil lui restait. Germaine avait pleuré tous ses proches : son mari, mort dune crise cardiaque à quarante-deux ans, puis sa fille Claire, élevée seule, bonne épouse, qui était « montée à Paris » après son mariage, où naquit Célestine. Et puis, la tragédie…
Le mari de Claire était ingénieur-géologue, toujours en déplacement à travers le pays, parfois absent pendant six mois. Un jour, il ne rentra pas disparu sans laisser de trace ; on ne retrouva jamais son corps. Les secours cherchèrent longtemps, mais sans succès. Du moins, cest ce quils expliquèrent à Claire.
Claire seffondra. Avec un enfant en bas âge, elle narrivait pas à affronter la vie seule. Germaine la soutint de toutes ses forces :
Je tai élevée seule après la disparition de ton père, tu ten sortiras. Élève Célestine, je taiderai.
Au début, il semblait que Claire trouvait la paix, mais elle ne faisait que feindre, pour ne pas inquiéter sa mère. Deux ans plus tard, le véritable drame sabattit.
Elle se mit à boire, un peu dabord, puis chaque jour.
Sans mon Vincent, la vie ne vaut plus rien, sanglotait-elle quand Germaine tentait de la consoler. À quoi bon continuer ?
Germaine avait tout tenté. En vain. Claire séteignit minée par le chagrin et lalcool, encore jeune. On la montra du doigt, mais cétait son destin, semblait-il.
Ainsi, à quinze ans, Célestine se retrouva orpheline. Sa grand-mère obtint la tutelle et lemmena vivre au village. Bien sûr, Célestine rechignait, habituée à sa vie parisienne. Mais Germaine la rassura :
À Paris, on ne survivra pas avec ma retraite. Ici, on a le potager, les poules, et la forêt nous nourrit.
Et elle ajoutait souvent :
Toi, ma précieuse, tu auras un autre destin, tu verras. Quand tu seras grande, je te trouverai un beau fiancé !
Où ça, mamie ? ironisait Célestine. Ici, il ny a que des chasseurs égarés ou des randonneurs perdus.
Toccupe, laissons dire les jaloux, ma mamiette sait ce quelle fait.
Elles vécurent donc ensemble, dans la petite maison du bout du village, Germaine saffairant au jardin, Célestine allant à lécole jusquau baccalauréat, aidant ensuite sa grand-mère. Les camarades, moqueurs, noubliaient pas le sort de sa mère. Mais Célestine redressait fièrement le menton, faisant mine dignorer les insultes.
Quant aux voisins, Germaine ne daignait plus leur prêter attention. Cela les agaçait bien plus encore : quelle vieille femme, celle-là, qui nécoutait jamais personne !
Cela nempêchait pas les commérages. À chaque fois quun voyageur dormait chez Germaine, la rumeur enflait : la sorcière cherche un gendre pour sa Célestine parmi les étrangers, car aucun garçon dici ne voudrait dune telle lignée.
Nous navons pas besoin de vos garçons ! répondait Germaine, la tête haute. Ma Célestine aura un autre avenir.
On verra bien ! ricanaient les voisines, jalouses, lançant : Sorcière !
Les saisons sécoulèrent, le temps adoucit les propos, et lon parlait moins delles. On aurait cru quon les avait oubliées. Mais ce nétait que le calme avant la tempête, une tempête qui allait changer à jamais leur existence.
Cela arriva par une de ces soirées dhiver, alors que le village était déjà plongé dans lobscurité. Derrière la haie, des bruits de moteur résonnèrent quelquun tentait, sans succès, de démarrer une voiture. Des voix dhommes se plaignaient du froid, des routes, du sort.
Le voisin tout proche, un gros homme, sortit mécontent :
Eh, cest pas une heure pour faire tant de raffut ! Certains ici veulent dormir !
Il nest que huit heures ! tentèrent les étrangers, lair citadin. Nous sommes des chasseurs, perdus en route, et notre voiture refuse de repartir. Vous pourriez nous aider ?
Je ne touche pas à la mécanique, et chez nous, on nhéberge pas les inconnus jai des filles à la maison. Tirez-vous comme vous pouvez.
La réponse laissa les chasseurs plus dépités que surpris. Ils tentèrent cependant, presque suppliante :
Y aurait-il un endroit où passer la nuit ?
Pas dhôtel dans le coin, on nest pas à Paris ! lança le villageois avant de tourner les talons. Puis, pris dun élan de conscience, ajouta, le ton moqueur :
Sur la route, tout au bout du village, la vieille Germaine accueille toujours tout le monde. Elle a une petite-fille, de quoi tenir compagnie ! Allez-y donc.
Il désigna vaguement le vieux chalet à lécart, celui de Germaine, et disparut, claquant sa porte derrière lui.
Les deux hommes, surpris de laccueil froid du village, décidèrent dessayer leur chance chez la vieille femme.
Devant le portillon, ils attendirent un moment, puis frappèrent à la porte.
Excusez-nous de lheure, madame, souffla lun deux, pouvons-nous nous réchauffer chez vous ?
Pourquoi refuserai-je du secours à de braves gens ? Entrez vite, venez prendre une tasse de tisane chaude, répondit Germaine en ouvrant grand la porte, poussant sur sa canne.
Doù venez-vous, mes enfants ? Quels vents vous ont menés jusquà notre pays perdu ?
Nous sommes chasseurs… bredouillèrent les jeunes hommes, déconcertés par tant daccueil.
Je mappelle Paul, et voici mon ami Étienne, se présentèrent-ils.
Étienne, timide, gardait les yeux fixés au sol.
Que de manières à avoir peur dune vieille dame, mes chéris ! On peut dire ce quon veut de moi dans le village, ici, chaque voyageur a sa place, un lit, un repas chaud. Il est trop tôt pour dormir, laissez-moi préparer le dîner.
Les deux amis échangèrent un regard soulagé : ils mouraient de faim depuis des jours.
Pendant que Germaine saffairait aux fourneaux, ils détaillèrent lintérieur soigné. Au coin de la pièce, une icône patinée qui avait traversé les générations, entourée dun napperon brodé. Sur le rebord de la fenêtre, de vieilles photos jaunies lune montrait un couple jeune, sûrement la fille de Germaine avec son époux disparu. À côté, une jeune fille au regard triste, probablement Célestine ?
Germaine revint bientôt, apportant une assiette fumante de pommes de terre, quelques conserves maison et un pain, dont lodeur leur rappela les goûters dautrefois chez leurs grands-mères.
On se croirait chez mémé, sexclama Étienne, les yeux brillants.
Mangez, mes enfants, pendant que je prépare la tisane. Je vous ferai goûter ma confiture de pissenlits, que je prépare chaque année avec ma petite-fille, personne dautre nen fait !
De pissenlits ? sétonna Paul.
Chez ma grand-mère aussi on en faisait, sexclama Étienne, tout attendri.
Il y a une clairière, tout près, tapissée de pissenlits en mai… Le miel de pissenlits, cest magique, confia Germaine, gonflée de fierté.
Latmosphère chaude du foyer fit fondre les craintes des deux jeunes. Germaine ne leur posait pas de questions indiscrètes, observant surtout Étienne dun œil malicieux alors quil sémerveillait devant ses plats simples.
Soudain, une voix féminine filtra de la pièce voisine :
Mamie, de leau…
Les hôtes échangèrent des regards inquiets, puis, se rappelant la photo, demandèrent anxieusement :
Cest votre petite-fille ? Elle est malade ?
Mon trésor, elle a voulu couper du bois hier il fallait bien chauffer le poêle, et ce soir la fièvre la prise. Jessaie de la soigner avec mes plantes mais je nai plus lâge de courir jusquà la pharmacie.
Germaine soupira, versa une grande tasse de tilleul, y ajouta une cuillère de confiture de pissenlits, puis alla retrouver Célestine.
Attendez, madame ! Jai des médicaments dans mon sac, sempressa Étienne, tendant un comprimé contre la fièvre. Donnez-lui ça, et si demain elle ne va pas mieux, on trouvera une solution.
Il nosa pas laccompagner dans la chambre.
Quelques minutes plus tard, Germaine revint, fatiguée mais reconnaissante.
Vous devez être épuisés, la journée a été rude. Je vais vous installer un lit ; moi, je retourne auprès de ma petite, cest tout ce quil me reste au monde, Célestine ma petite orpheline.
Son ton était si poignant quÉtienne sentit les larmes lui monter aux yeux. Dans un élan, il proposa :
Laissez-moi la veiller, reposez-vous un peu !
Je me reposerai bien assez dans lau-delà, répondit Germaine avec tendresse. Tant que je vis, je la protégerai. Dormez, mes enfants, le matin porte conseil. Nous avons appris à ne compter que sur nous-mêmes.
Sur ces mots, elle retourna dans la pièce de sa petite-fille, laissant les jeunes hommes seuls.
On dit quelle est sorcière, et dérangée… souffla Paul lorsque la porte se referma.
Une grand-mère comme la mienne, voilà tout. Les gens sont méchants, toujours prêts à inventer…
Les deux jeunes plongeaient déjà dans le sommeil lorsque des pas les sortirent de leur torpeur. Dans la pénombre, Étienne, curieux, guetta discrètement Germaine : sur la pointe des pieds, elle sapprocha du manteau dÉtienne resté au porte-manteau, le prit et senferma dans la chambre voisine.
« Cest louche » pensa-t-il. Peut-être cherche-t-elle des papiers didentité ? Veut-elle vérifier qui ils sont ? Ou voler de largent ? Mais pourquoi les accueillir dans ce cas ?
Il se promit délucider la question au matin.
À laube, Étienne fut le premier réveillé. Il récupéra son manteau : à sa surprise, la vieille, sans rien dire, avait raccommodé avec un point si fin quon aurait cru le travail dune ouvrière des Gobelins ! Même lui ne se souvenait plus du trou, sans doute accroché lors de leur promenade en forêt.
Sa réussite professionnelle lui permettait dacheter des dizaines de manteaux pareils, il possédait à vingt-sept ans déjà une belle petite chaîne de salons de thé dans le centre de Dijon, rapportant confortablement. Mais cela, Germaine ne pouvait le savoir. Ce geste anodin, cette bonté touchèrent Étienne bien plus que nimporte quelle politesse urbaine.
Tandis que la maison sommeillait, il sortit dans la cour.
« Autant fendre un peu de bois, ça leur servira tantôt, ces deux femmes seules. »
Et il repensa à la photo de la jeune fille : une beauté simple et courageuse… Il aurait bien voulu linviter dans sa meilleure maison de thé.
Absorbé dans ses pensées, il ne saperçut pas que Germaine sapprochait :
Quel homme ! dit-elle émue, ça fait bien longtemps quil ny a pas eu de bras dhomme ici, tu tombes du ciel !
Ce nest rien, madame, jai lhabitude… Chez ma grand-mère, cétait mon rôle aussi, bafouilla Étienne.
Merci, mon garçon, cest généreux ! Bientôt la Chandeleur, il nous faudra bien allumer le four pour les crêpes. Restez-donc pour la fête !
Étienne rougit, surpris dune telle invitation. Il retrouvait là la chaleur de son enfance, chez sa grand-mère, malgré la modestie de la maison.
Pourquoi pas ? Il me reste justement un peu de vacances.
Merveilleux, alors ! dit Germaine, qui disparut à la cuisine.
Alors que Paul sortait à son tour, cherchant son ami, Étienne lui annonça son intention de rester pour la Chandeleur.
Tu es fou ? Fêter la Chandeleur dans ce trou ! Moi, je rentre à Dijon. Mais fais comme tu veux.
Pendant ce temps, le voisin curieux fit irruption, leur annonçant quil avait trouvé un mécanicien pour leur voiture.
Merci bien, fit Paul.
Lhomme, opportuniste, entraîna Étienne à lécart :
Belle voiture Vous nêtes pas des miséreux ! Si cest une fille de la campagne quil vous faut cest à la mode en ville des familles plus convenables que celle de cette vieille toquée, il y en a ! Passez donc me voir, jai deux filles à marier.
Étienne comprit : il avait été pisté, son statut deviné. Mais il refusa poliment :
Je reviendrai pour la Chandeleur, alors nous verrons. Merci pour le mécanicien.
Eh bien, il en pince pour la pauvrette, grommela le voisin en séloignant.
Un peu plus tard, Germaine invita tout le monde à table. Cette fois, Célestine apparut, pâle mais souriante, la fièvre tombée.
Voici Paul et Étienne, expliqua Germaine. Ils vont repartir ce soir, la voiture sera prête. Mais je les ai invités à la Chandeleur.
Moi, cest Célestine, dit-elle timidement. Venez prendre le thé, et goûtez la confiture de pissenlits !
Reste assise, mon ange supplia Germaine.
Non, mamie, ça va mieux. Je veux vous recevoir.
En quelques instants, la table fut dressée : thé odorant, confiture de pissenlits, pain tout frais et pommes de terre de la veille.
Je nai rien mangé daussi bon depuis lenfance, confia Étienne.
Il regarda Célestine dun air attendri, et elle lui répondit dun regard timide et heureux, comme si une connivence ancienne les unissait déjà.
Germaine semblait indifférente, mais dans ses yeux brillait un sourire secret elle savait ce que les autres devinaient tout juste.
Grand-mère Germaine, puis-je inviter Célestine à Dijon ? demanda Étienne, hésitant.
Si elle en a lenvie, et quand elle sera remise, lui dit la vieille en masquant un sourire édenté.
Étienne pourra rester pour la Chandeleur, Paul repart dès que la voiture sera réparée, répondit sèchement ce dernier.
Ce soir, nous partons mais je reviendrai à la fête, assura Étienne en jetant à Célestine un regard sincère, comme pour lui demander si elle lattendrait.
Jusquau soir, tandis que le mécanicien sactivait, Étienne et Célestine parlèrent à cœur ouvert, comme deux amis de toujours. Mais vint lheure du départ.
Je reviendrai, dans deux jours. Pour toi, murmura Étienne.
La jeune fille voulait croire à ces mots, même si elle doutait : à quoi une villageoise pouvait-elle bien ressembler aux yeux dun citadin ? Certainement pas à lépouse dun jeune chef dentreprise…
La voiture disparut au tournant, Célestine fixait la route, le cœur battant.
Encore un rêve, pensa-t-elle en interrogeant sa grand-mère du regard.
Il reviendra, Célestine, assura Germaine. Jai vu naître une flamme entre vous plus vive que le feu du poêle.
La fête arriva. Dès laube, Germaine et Célestine préparaient pâte et confitures pour les crêpes.
Premier jour, second jour Étienne ne venait pas.
Au troisième, le voisin revint, venimeux :
Alors ? On attend toujours le « prince charmant » de Dijon ? Il a mieux à faire avec ses salons de thé Pauvre petite, tu rêves trop grand.
Célestine et Germaine blêmirent : elles nen savaient rien. La jeune fille senfuit. Germaine songea néanmoins : le destin saccomplit.
Tu jubiles ? Rentre chez toi, grinça-t-elle en chassant le commère.
Cest alors quapparut, derrière le portail, cette voiture bien connue.
Étienne descendit, un immense bouquet de roses et un panier débordant de douceurs à la main.
Bonjour, mémé Germaine ! Je suis tombé amoureux de votre Célestine, fou delle. Me donnerez-vous sa main ?
Si elle le veut, Étienne, répondit Germaine, émue.
Célestine, rayonnante comme jamais, courut enlacer son amoureux : « Entre, mon bien-aimé ! » Dès ce jour, ils ne se quittèrent plus.
Longtemps, les commères alimentèrent les potins : la vieille, « cinglée », avait jeté un sort à un riche citadin pour sa gamine. Mais celui qui rongea le plus son amertume fut justement ce voisin, dont Étienne navait pas même regardé les fillesMais le cœur du village changea, peu à peu, au rythme des saisons. On vit, ce printemps-là, Célestine et Étienne repeindre les volets, rire sous les lilas, offrir des parts de tarte aux voisins méfiants, saluer les vieilles pierres et les chiens errants. Au soir de la Chandeleur, toute la maisonnée flamba de rires et de crêpes, et même les commères les plus dures acceptèrent une tasse de cidre, le pas moins lourd quand elles repartaient, mais le regard moins noir.
Au fil du temps, la chaleur de la petite maison attira de nouveaux voyageurs, le bouche-à-oreille renversa les préjugés. On alla frapper chez Germaine, non plus pour la dénoncer, mais pour lui demander conseil, une tisane ou le secret dune confiture. Les enfants du village sinvitèrent pour écouter, le dimanche, les histoires magiques de la vieille dame, tandis que Célestine et Étienne rêvaient ensemble à leurs lendemains.
Un an plus tard, sous les tilleuls en fleurs, le village célébra leurs noces. Les plus anciens jurèrent quon navait pas vu telle fête depuis des décennies. Germaine, debout, les mains tremblantes démotion, remit à sa petite-fille lancien napperon brodé aux pissenlits, symbole discret mais puissant de tout lamour transmis.
Et lon disait, quand les brumes tombaient sur le vallon, que ceux qui savaient tendre loreille entendaient, du fond du jardin, la rumeur dun bonheur profond celui quon forge en secret, à force de bonté, de courage et de confiance envers létranger.
Ainsi le destin quon croyait tout tracé se retourna, et Germaine, ex-sorcière des racontars, veilla, jusquà la fin de ses jours, sur une maison pleine de lumière où chaque âme égarée trouvait, enfin, un foyer.
Et le bonheur de Célestine ne fit jamais plus scandale, sinon dans les rêves des jaloux, que le parfum de pissenlit hantait longtemps après la nuit.





