Je n’en ai pas envie

Mais jen fais déjà assez ! Quest-ce que tu veux de plus ? sest exclamée Clémence, à bout.
Son mari, François, na pas répondu. Comme dhabitude, il préférait fuir le conflit, espérant que les choses se résoudraient delles-mêmes. Bien sûr, ce nétait jamais le cas : à chaque fois, cest Clémence qui devait gérer les galères.
Clémence bossait à la maison, à distance, sur son ordi. Horaires libres, tout ça. Au début, ce nétait pas payé des masses, puis elle sest formée et son salaire a bien grimpé. Elle gagnait franchement plus que François à présent. Cest avec son salaire quon remboursait le crédit de la voiture, quon partait en vacances, quon changeait lélectroménager, quon sachetait des fringues Et puis voilà le congé mat. Clémence a à peine ralenti alors quelle attendait leur enfant, elle a tout mené de front. Cétait épuisant, mais hors de question de laisser tomber un si bon poste.
Après, leur petit garçon est allé à la crèche. Ça lui a enlevé un poids, du coup Clémence sest encore plus investie dans le boulot. En plus, fallait payer la crèche. Et attention, pas nimporte laquelle : elle avait farfouillé pour trouver le top du top. Pour son fils, elle voulait ce quil y a de mieux. François, lui, a fait confiance à sa femme, comme pour tout le reste.
Ils vivaient dans lappart que Clémence avait hérité de sa grand-mère, dans le 15e à Paris. François, lui, navait rien à lui avant leur mariage, il habitait chez sa mère, Jacqueline, avec la fille de sa grande sœur défunte. La sœur de François était décédée trois ans plus tôt, et ça avait démoli leur mère. Létat de Jacqueline sest dégradé, tension dans les chaussettes, crises régulières.
Quand François sest marié avec Clémence et est parti vivre avec elle, la nièce, Adélaïde, était déjà à la fac, assez indépendante. Sa vie, cétait les potes, les voyages, les petits copains. À la maison, elle ne faisait que passer.
Quand elle avait le moindre souci, Jacqueline appelait la famille de son fils. Mais soyons honnêtes : cest Clémence qui gérait tout. Les autres, inutiles Enfin, inutile sauf pour Adélaïde, sa petite-fille chérie, à qui elle payait tout ce quelle voulait. Il faut dire quAdélaïde navait pas eu de père, et son histoire, personne naimait laborder. Jacqueline évitait toujours le sujet.
Bref, la routine suivait son cours jusquau jour où Jacqueline sest retrouvée à lhôpital. Une sacrée crise dhypertension lui a fait perdre toute autonomie. Trois semaines de soins intenses plus tard, malgré un léger mieux, impossible pour elle de remarcher, de prévoir quoi que ce soit.
Comme toujours, François sest effacé, laissant Clémence décider.
Cest des trucs de femmes, tout ça, a-t-il lâché.
Des trucs de femmes ? Clémence la regardé, interloquée.
Bah, tu sais, les soins, la rééducation, ce genre de choses, a marmonné François, se grattant la tête.
Je suis graphiste, pas infirmière ! Jen sais pas plus que toi a soupiré Clémence. Bon, jirai voir le médecin, on verra.
Clémence na jamais été fan de sa belle-mère. Entre elles, cétait genre paix armée. Au début, elles se chamaillaient pas mal, puis chacune a fini par mettre de leau dans son vin, surtout quelles ne vivaient pas ensemble. Chacune avait ses griefs, mais elles se le gardaient bien pour elles. Par politesse et par respect, Clémence supportait Jacqueline. Jacqueline, elle, se disait que François avait eu bien de la chance de tomber sur Clémence, parce quune belle-fille pareille, ça ne court pas les rues, surtout quavec son François, question finances, cétait pas la panacée. Le budget de la famille reposait sur Clémence, tout le monde le savait.
Jacqueline ne voyait pas souvent son petit-fils. Soit elle était HS, soit elle se plaignait de migraines en rafale pile au moment où il aurait fallu garder le petit. Bref, Clémence na jamais compté sur elle pour dépanner.
Mais là, tout le monde sen est remis à Clémence. Elle est allée chercher Jacqueline à lhôpital (forcément, elle bossait à la maison, pouvait se libérer, alors que François, non, il ne peut pas sabsenter comme ça du boulot) et la amenée chez elle. Décision familiale : la famille de François allait temporairement sinstaller avec Jacqueline pour sen occuper.
Ils se sont installés. En trois semaines, Clémence est devenue lombre delle-même, à force de courir partout : bosser, soccuper de sa belle-mère, cuisiner des bouillons, mixer des petits pots, la laver, lui donner à manger à la cuillère, la tourner, la changer Adélaïde, la petite-fille chérie, filait en douce dans sa chambre pour éviter de se faire réquisitionner. Le matin, elle partait à la fac, le soir, elle sortait. Sa vie continuait, quoi. Après tout, une grand-mère, cest triste, mais ça nest pas son problème.
François naidait pas vraiment non plus. Clémence essayait de lui ouvrir les yeux :
Cest ta mère ! Tu pourrais faire un effort, au moins ! Je ny arrive plus toute seule !
Mais Je sais pas comment faire Cest des trucs de femmes, ça râlait François, en mode jai acheté les courses, quest-ce quil te faut de plus ?
Sauf que les trucs de femmes, cétait les trucs bien durs : Jacqueline navançait pas, râlait, balançait ses quatre vérités à tout le monde, surtout à Clémence. Capricieuse, elle lâchait des remarques cruelles quelle naurait jamais osé avant sa maladie. Clémence apprenait des trucs sur elle, genre que madame avait vraiment de la chance dêtre bien née, davoir pu faire de bonnes études, de bosser cosy à la maison, devant lordi. Que ses gros salaires étaient du gâteau, alors que François, lui, navait jamais eu de bol : mauvaise école, cancre, foirage à lentrée à la fac Cest Jacqueline qui avait pris un crédit pour payer les études de son fils, mais il sen fichait, séchait tout, a failli se faire virer deux ou trois fois. Il na eu son diplôme que parce que, dixit sa mère, cest les profs du lycée qui étaient nuls. Et puis la perte de sa sœur a été un énorme coup dur. Entre tout ça, Jacqueline a explosé en deux, essayant de sen sortir seule. Heureusement, Adélaïde avait, elle, réussi à entrer à la fac toute seule, ce dont la grand-mère était méga fière la preuve par A+B que les bons et mauvais profs, cest le nerf de la guerre. À lépoque, cest la sœur disparue qui finançait tout ça.
Pour la centième fois, Clémence a encaissé tout ce refrain, et elle en a eu ras-le-bol. Apparemment, tout le monde méritait une médaille, sauf elle. Elle, soi-disant, cétait que de la chance.
Quelle chance, mon œil Surtout dêtre tombée sur François, pensait tristement Clémence. Mais quest-ce que je lui ai trouvé, à celui-là ?
À force, elle en est venue à clairement envisager des changements. Un jour, elle en a parlé à François : pourquoi ne pas engager une aide-soignante professionnelle, et rentrer chez eux ?
Une aide-soignante ? a halluciné François. Mais tas vu combien ça coûte Moi, je peux pas. Si tu veux, fais-le, mais faudra payer, hein.
Il y avait une vraie règle entre eux : François payait le loyer et les courses basiques, Clémence couvrait tout le reste. Donc, laide-soignante, ce serait aussi à elle de la financer. Cest évident, que veux-tu, pestait Clémence. Mais la façon dont il me la sorti On dirait que je dois tout à tout le monde. Eh bien non, jen peux plus. Je veux vivre, moi. Je suis devenue lombre de moi-même, ça ninquiète personne…
Un soir, Clémence a compris quelle était arrivée au bout du rouleau. Plus possible, plus envie. Elle a dit à Jacqueline quelle partait faire des courses, a récupéré son fils à la crèche, et sest barrée directement chez elle.
Allongée sur son immense lit deux places, elle regardait le plafond, soulagée : Enfin chez moi ! Je veux juste rester là Je suis épuisée.
Elle a appelé son petit Paul pour le dîner. Ils ont mangé ensemble, et Clémence a pensé que, chez Jacqueline, ils allaient bientôt se rendre compte de son absence. Mais elle navait pas laissé sa belle-mère à labandon : elle lavait nourrie, changée, et, dans une heure ou deux, François rentrerait du travail, comme dhabitude. Elle lui avait laissé un mot : Je ne veux plus, je ne peux plus. Je men vais. Je souhaite un prompt rétablissement à ta mère. Transmets-lui aussi de ne pas men vouloir
Elle a éteint son portable.
François a débarqué à la même soirée, furax. Mais Clémence ne la même pas laissé entrer, ils ont parlé devant la porte. Il ne sest pas inquiété pour elle ou leur fils, il sinquiétait surtout pour lui et sa situation.
Franchement, engage quelquun. Les soins, cest un vrai métier, lui a conseillé Clémence. Et puis je demande le divorce. Je ne veux plus servir de bête de somme pour tout le monde. Salut.
François est reparti bredouille. Plus tard, Clémence a rallumé son portable, boulot oblige.
Jacqueline a fini par appeler. Elle lui a demandé de revenir, a supplié de ne pas les laisser tomber, elle et François, sest excusée Mais on sentait bien derrière que cétait bon, allez, on oublie, et tu repars bosser comme avant, hein ?
Clémence lui a expliqué quelle ne devait rien à personne. Après tout, Jacqueline avait un fils et une petite-fille adorable : quils prennent leurs responsabilités, ils lui devaient tellement, non ? Jacqueline a raccroché.
Le divorce a été prononcé dans la foulée.
Voilà comment Clémence est redevenue célibataire, sans que ça ne change grand-chose. Elle continuait à tout mener de front, mais avec beaucoup moins de poids sur les épaules. Et elle en était reconnaissante, cette épreuve lui ayant montré le vrai visage des gens autour delle.
Jacqueline a fini par se remettre, grâce à une super aide-soignante qui, en plus dassurer les soins, la faisait travailler avec des exercices adaptés. François a trouvé un petit boulot à côté (Comme quoi, cétait possible, a souri Clémence en apprenant la nouvelle de la bouche dAdélaïde, croisée par hasard), et a pu payer lui-même pour laide-soignante. Avant ça, cest Adélaïde qui venait donner un coup de main à sa grand-mère. Apparemment, elle savait très bien soccuper dune personne alitée. Tout sest bien arrangé pour eux.
Tant mieux pour tout le monde, hein, pensait Clémence en enchaînant une nouvelle commande derrière son écran. Au final, chacun a pris sa part, et moi Jai bien fait d’arrêter de porter tout le monde. Ça ma servi de leçon, crois-moi !! Peut-être que je ne changerai pas le monde, mais jai changé le mien, et cest déjà pas mal.
Ce soir-là, après avoir bouclé ses derniers fichiers, Clémence sest étirée, sourire aux lèvres. Paul dormait dans la chambre dà côté, le calme régnait enfin dans son appartement. Elle a ouvert la fenêtre, senti lair frais de la nuit parisienne, et sest promis que, désormais, elle vivrait pour elle et son fils, sans plus jamais se sacrifier pour ceux qui ne sauraient pas reconnaître sa valeur.

Au loin, des bribes de conversations montaient des rues animées, des gens riaient, des moteurs ronronnaient. Clémence sest sentie légère, presque euphorique. Elle avait retrouvé la paix, mais surtout la certitude profonde davoir choisi la liberté.

Au fond, elle lavait compris : il ne fallait pas sauver ceux qui ne voulaient pas changer, ni prouver sans arrêt ce quelle valait. Parfois, se sauver soi-même, cest ouvrir la voie à léquilibre pour tous. Même Jacqueline et François finirent enfin par prendre soin deux.

Clémence a refermé la fenêtre, a avalé une grande gorgée dair nocturne, et sest promis, dans la douceur retrouvée de sa vie, de ne plus jamais baisser les bras. Parce que, parfois, le bonheur, cest oser dire : « Stop. Maintenant, cest à moi de vivre. »

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Je n’en ai pas envie
Je n’aimais pas mon mari.