Oh, maman, tu cuisines encore du poisson, lança Capucine, jetant un coup dœil à la cuisine.
Oui, mais jai ouvert les fenêtres et mis la hotte, répondit Sylvie.
Depuis quatre mois, depuis que sa fille sétait installée chez elle, Sylvie entendait des remarques plusieurs fois par jour.
Tu as trop salé le dîner ou bien tu as rangé les vêtements au mauvais endroit. Ou alors la télévision de ta chambre est trop forte.
Sans même sen rendre compte, Sylvie avait pris lhabitude de marcher sur la pointe des pieds chez elle. Elle essayait de tout faire discrètement, de peur de déranger sa fille ou son gendre.
Au début, tout semblait aller pour le mieux
Après leur mariage, Capucine et son mari avaient choisi de vivre séparément. Ils louaient un petit appartement et venaient voir Sylvie le week-end. Cela paraissait évident : ils avaient du travail et leurs propres affaires à gérer.
Un jour, Sylvie ne sétait pas sentie bien. Les voisins avaient appelé les secours. Quelques minutes plus tard, sa fille avait débarqué. Lorsquelle sortit enfin de lhôpital, Capucine lui annonça :
On ta réservé une surprise. Je suis sûre que ça va te plaire. Tu la découvriras en rentrant.
En poussant la porte de son appartement, Sylvie tomba aussitôt sur des sacs encombrant lentrée.
On en a discuté avec Adrien : à partir daujourdhui, on va vivre avec toi. On va prendre soin de toi.
Sylvie resta bouche bée devant la décision de ses enfants.
Au début, Capucine veillait vraiment sur sa mère. Elle faisait le ménage, la cuisine, repassait le linge Mais deux mois plus tard, la raison de leur emménagement commença à seffacer de sa mémoire.
Sylvie se sentait à nouveau bien. Elle recommença à tout faire elle-même. Pendant que Capucine et Adrien étaient au travail, elle préparait les repas et rangeait lappartement.
Sa fille lui demandait régulièrement de se ménager, mais Sylvie la rassurait : elle allait très bien.
Très vite, Capucine et Adrien trouvèrent pas mal davantages à vivre chez Sylvie : plus de loyer à payer, un appartement toujours propre, les repas prêts
Maman, ce soir des amis viennent à la maison. Tu pourrais aller voir la voisine et prendre un thé ? Ce sera mieux pour tout le monde, tu ne tennuieras pas, proposa un jour Capucine.
Sylvie navait pas vraiment envie de sortir le soir. Surtout que la voisine se couchait tôt. Il faisait doux dehors, alors elle décida de sasseoir un moment sur le banc devant limmeuble, histoire de prendre lair. Les heures passaient, et les invités ne quittaient pas lappartement. Sylvie avait envie de rentrer se coucher, mais elle sobstinait à attendre que sa fille lappelle pour rentrer.
Un voisin, Michel, promenait son chien et, une demi-heure plus tard, Sylvie était toujours sur le banc.
Excusez-moi, tout va bien ? demanda-t-il poliment.
Oui, oui, tout va bien. Cest juste que mes enfants ont du monde et je nai pas envie de les déranger.
Je crois quon se connaît Jhabite au premier étage.
Oui, bien sûr.
Ils sétaient déjà croisés, mais leur relation sétait limitée à quelques bonjours. Michel avait perdu sa femme peu de temps auparavant. Ses enfants vivaient loin.
Venez boire un thé chez moi. Il commence à faire frais. Appelez votre fille, dites-lui que vous passez la soirée ailleurs.
Sylvie appela sa fille, mais Capucine ne répondit pas. Manifestement, elle nattendait pas de nouvelles.
Allons-y alors, souffla-t-elle.
Ils burent un thé et discutèrent longuement. Soudain, Capucine appela sa mère :
Maman, tes où ? Les invités sont partis depuis longtemps. On allait se coucher, et on ne te trouvait pas.
La voix de Capucine était pleine de reproches à nouveau. Sylvie ne comprenait pas ce quelle avait encore fait de travers. Elle ramassa ses affaires. Michel la raccompagna jusquà la porte.
Mais enfin, je nai que deux étages à monter, fit-elle remarquer.
Je taccompagne. Au moins, jaurai bonne conscience, répondit Michel, souriant.
Dès lors, Sylvie rendit souvent visite à son voisin. Parfois ils prenaient le thé, parfois ils cuisinaient ensemble. De temps en temps, Michel mitonnait une surprise selon ses propres recettes. Ce jour-là, Sylvie dînait encore chez Michel : cétait lanniversaire dAdrien, il y avait beaucoup de monde chez elle.
Ton appartement est si tranquille, si reposant, lui dit-elle un matin.
Tu pourrais rester ici pour de bon, proposa Michel dun ton sérieux.
Le regard quil lui lança parlait pour lui : il était sincère.
Je vais y réfléchir, répondit Sylvie en souriant.
Au fond delle, elle savait déjà quelle dirait oui.
En repensant à tout ça, jai compris une chose : il faut parfois savoir penser à soi et saccorder une seconde chance au bonheur.




