Le Citadin
Joséphine Thévenin était une femme remarquable. Malgré ses années, elle suscitait encore lintérêt des hommes. Flattée par cette attention, elle ny répondait pourtant guère. Après tant dannées de veuvage, elle sétait habituée à la solitude et, au fond, cela lui plaisait plus de liberté, moins de tracas.
Enfin, Joséphine, toujours seule ! sexclamait sa voisine et amie, Geneviève Delacourt. Tu nas même pas de chat ! Tu pourrais disparaître et personne ne le saurait !
Et toi alors ? répliquait Joséphine, surprise par ce genre de souci. On se voit tous les jours ! Si tu ne me vois plus, cest que je suis partie ! Tu le découvriras bien vite. Tu as même les clés de mon appartement, au cas où.
Mais le malheur sabattit sur Joséphine : Geneviève tomba gravement malade. Après mûre réflexion, ses enfants vinrent chercher leur mère pour sen occuper. Joséphine se retrouva réellement seule.
Maman, viens chez nous ! insistait son fils aîné. Tu ne vas quand même pas rester isolée ici. Chez nous, on prendra soin de toi, tu verras les petits plus souvent !
Joséphine nen voulait rien savoir ; elle tenait à son bel appartement à Bordeaux. Elle savait que chez son fils, la place manquerait pour lui offrir une chambre à part, et elle ne souhaitait pas déranger, même sa famille.
Son deuxième fils, officiant dans larmée, était constamment en déplacement. Sinstaller chez lui était impensable. Alors, réfléchissant, Joséphine se rendit dans une animalerie.
Choisissant lentement son petit compagnon à fourrure, elle heurta involontairement un homme debout devant les graines pour oiseaux.
Oh excusez-moi ! sexclama-t-elle, gênée.
Ne vous en faites pas, Madame ! répondit lhomme au look élégant, arborant un pardessus à la mode, des chaussures lustrées et un chapeau rétro. Cest moi qui vous bloque le passage ! Permettez-moi de me présenter : Marcel Anatole ! dit-il en sinclinant légèrement devant la main de Joséphine.
Joséphine Thévenin ! balbutia-t-elle, confuse.
Ils quittèrent le magasin ensemble : Joséphine tenait fièrement une corbeille avec un petit chat blanc tout neuf, et Marcel, courtois, laccompagnait sous le bras.
Très vite, ils découvrirent quils avaient bien des points communs : lamour du théâtre, des séries sur les femmes aux tempéraments forts, les promenades dans les jardins publics, et, bien sûr, la nature.
Vous savez, Joséphine, disait Marcel avec entrain, jai une merveilleuse maison de campagne ! Bon, en ce moment il ny a rien à y faire, cest lautomne Mais au printemps, si vous permettez, je vous inviterais bien à y passer une journée !
Oh ! Cest adorable ! sémerveillait Joséphine.
Ils convinrent daller au théâtre le week-end suivant. Marcel arriva avec un joli bouquet de gerberas.
Je voulais quelque chose de romantique, dit-il un peu embarrassé, des marguerites, peut-être, mais ici, pas de nos fleurettes françaises, seulement ces étrangères !
Ce nétait pas nécessaire, Marcel ! rougit Joséphine.
Durant la semaine, ils arpentèrent le jardin public. Cette fois, Marcel avait une branche de chrysanthème. Ils marchèrent longtemps, frissonnant dans la brise, bavardant comme sils se connaissaient depuis toujours.
Le week-end suivant, encore le théâtre et des gerberas ; puis une promenade et une branche de chrysanthème. Presque un mois sécoula ainsi, jusquà ce que Marcel tombe malade.
Joséphine, je suis vraiment désolé je ne pourrai pas vous accompagner aujourdhui, je me suis enrhumé ! crachota-t-il au téléphone.
Mon Dieu ! Donne-moi ton adresse, je tapporte mon bouillon magique ! Il remettrait debout nimporte qui !
Ce nest pas convenable, Joséphine ! protestait-il faiblement. Je ne suis pas en état de te recevoir ! Et jaurais peur de te contaminer !
Je ne veux rien entendre ! sexclama Joséphine. Et cinq minutes plus tard, elle préparait déjà sa fameuse soupe.
Elle prit également un pot de confiture de framboises maison. Marcel laccueillit en robe de chambre moelleuse, sur un pyjama rayé et la gorge emmitouflée dans une écharpe. Il accepta les douceurs avec reconnaissance, et linvita à la cuisine.
Jai juste mis la bouilloire à chauffer, mais je nai rien pour accompagner le thé Je ne sors plus, soupira-t-il.
Peu importe ! Le bouillon dabord, pendant quil est chaud ! répondit Joséphine, observant Marcel savourer la soupe tandis quelle sirotait un thé nature. Après le bouillon et la confiture, Marcel sendormit aussitôt, et Joséphine, lenveloppant dans un plaid, reprit le chemin de chez elle.
La maladie dura longtemps. Chaque jour, Joséphine venait lui porter bouillon et quelques douceurs. Marcel acceptait, toujours reconnaissant, sexcusant de ne jamais pouvoir lui rendre linvitation.
Ne ten fais pas, Joséphine, dès que je retrouve la forme, on fêtera ça dignement ! lançait-il, serrant doucement sa main.
Enfin, la santé de Marcel saméliora. Aussitôt, il invita Joséphine au théâtre, gerberas en main. Elle espérait reprendre leurs habitudes, mais Marcel secoua tristement la tête.
Joséphine, je ne suis plus jeune et les rhumes me terrassent facilement. Si je continue les sorties, je retomberai sûrement malade ! Maintenant, voilà lhiver
Alors viens chez moi ? proposa timidement Joséphine.
Ce nest pas très convenable hésita Marcel.
Mais si !
Au bout de quelques semaines, Joséphine constata quelle commençait à se fatiguer. Marcel venait chaque jour, et elle se donnait du mal pour lui mijoter de bons repas. Elle savait quun homme seul ne mange pas toujours bien, et elle voulait lentourer de douceurs.
Marcel savourait avec plaisir ses tartes, son pot-au-feu, ses boulettes, repartait souvent avec un petit tupperware mais Joséphine trouvait quil manquait de petites attentions : le bouquet de fleurs se raréfiait, le chocolat était remplacé par de vulgaires biscuits premier prix.
Elle réalisa quil profitait de sa bonté, tout en ayant honte de sa propre exigence. Évidemment, il ne comprenait pas quil convient de venir chez une femme, parfois, les mains pleines ! Et elle nosait pas lui faire remarquer.
La seule chose qui la consolait, cétait que Marcel attendait impatiemment le printemps pour lui montrer sa fameuse maison de campagne.
Tu verras, Joséphine, tu vas adorer ! Lair pur, les oiseaux, quelle merveille !
Le printemps arriva enfin. Un soir, alors quaprès sêtre régalé de soupe campagnarde et de tarte sucrée, Marcel sallongeait sur le canapé de Joséphine, il lui annonça que, le weekend prochain, ils iraient à sa maison de campagne.
« Enfin ! » pensa Joséphine, soulagée.
Samedi matin, elle shabilla dun élégant tailleur et coiffa son large chapeau. Elle attendait Marcel, qui lui jeta un regard étonné mais ne commenta pas. Lui était vêtu dune combinaison de travail, de bottes en caoutchouc et dun vieux bob élimé.
Le trajet fut long. Après un bon moment, ils arrivèrent à un hameau. Joséphine contempla avec stupéfaction une petite clôture bancale, quelques arbres rachitiques et une masure branlante de bois.
Quest-ce que cest ? demanda-t-elle, perplexe.
Cest là ma maison ! répondit fièrement Marcel. Tu peux te changer dans le cabanon, et choisir une pelle qui te conviendra !
Une pelle ? sexclama-t-elle presque. Pourquoi mas-tu amenée ICI ?
Ben pour travailler le jardin ! Pourquoi va-t-on à la campagne, sinon ? On va bêcher, planter et à lautomne je partagerai la récolte avec toi !
Joséphine se tourna vers Marcel, le regarda un instant et éclata de rire. Elle riait à sen essuyer les larmes.
Non merci, Marcel, je rentre. Tu as déjà profité de moi tout lhiver ! Ton jardin, ce sera sans moi ! dit-elle, marchant vers larrêt de bus en riant toujours.
Et pourquoi je temmènerais en campagne, gratuitement ? sécriait Marcel derrière elle. Voilà du progrès ! Je tinvite au théâtre, on fait des balades, je toffre la récolte tout ça, ça peut pas être gratuit !
Joséphine rentra chez elle, sinstalla avec une grande tasse de thé et ouvrit la confiture de framboises de lan dernier. Aussitôt, son grand chat moelleux vint sur ses genoux et se mit à ronronner fort.
Tu vois, Aristide, dans mon âge, cest encore toi le meilleur des compagnons ! confia Joséphine à son chat, le caressant doucement.





