— Maman, ouvre-moi ! C’est moi !… Lisa ? Ce n’est pas possible…— J’arrive, ma chérie, j’arrive… Elle…

Maman, ouvre-moi ! Cest moi !… Élodie ? Impossible… Jarrive, ma chérie, jarrive

Elle ouvrit brusquement la porte : devant elle se tenait sa fille. Bien sa petite Élodie, mais une autre. Adulte

Je peux entrer ? Bien sûr, ma chérie, entre ! Je je suis tellement heureuse que tu sois venue

Dehors, il neigeait. Mais il y avait quelque chose qui clochait

Maman, ouvre ! Cest moi !

La voix retentit derrière la porte si soudainement que Odile Martin sarrêta, la main crispée sur une assiette. Son cœur se serra elle aurait reconnu cette voix même après dix ans, alors que là, cela ne faisait que cinq ans. Élodie ? Non, ce nest pas possible…

Ses mains tremblaient pendant quelle les essuyait à la hâte sur son tablier avant de se diriger vers la porte. Au passage, elle heurta le coin de la table la tasse tomba au sol dans un tintement, mais elle ne sen soucia même pas.

Jarrive, ma fille, jarrive son souffle seffila en un chuchotement.

Elle ouvrit en grand devant elle, sa fille. La même Élodie, et pourtant transformée. Sophistiquée, manteau de fourrure hors de prix, ongles laqués par une professionnelle, un éclat froid dans le regard. Mais lorsquÉlodie sourit, Odile crut entrevoir lombre de sa petite aux tresses et gros genoux écorchés.

Je peux entrer ? Élodie sinclina à peine, tendue, comme prête à enlacer sa mère mais sans jamais franchir le pas.

Mais oui, viens, ma chérie ! Odile lui fit de la place dans le couloir. Justement, je préparais du thé Tu prends toujours avec de la menthe, je nai pas oublié

Élodie entra dans le salon, lançant un regard circulaire. Lappartement, inchangé depuis cinq ans : mêmes rideaux jaunis, ce vieux vase moche que plus personne ne regarde, et sur le mur, les mêmes photos de famille. Élodie sarrêta devant un cliché : elles riaient toutes deux, enlacées, une époque vague de fête et de gâteau au yaourt.

Tu comment vas-tu ? Odile ne savait pas par où commencer. Ses mains voulaient déjà remettre en place un bouton du manteau, mais elle se retint.

Ça va, Élodie détourna les yeux de la photo. Et toi ?

Oh, tu sais je vis

Silence épais, gênant comme un manteau trop chaud aux premières chaleurs. Odile remarqua soudain ses propres mains vieillies, veinées, tachetées de brun. Celles dÉlodie étaient fines, impeccables, presque étrangères.

Assieds-toi, je ten prie sagita Odile. Je Je reviens

Maman, assez, soupira Élodie. Parlons simplement.

Odile acquiesça, agrippée à son tablier de toutes ses forces. Mon Dieu, comme tu mas manqué

Je Je suis tellement contente que tu sois venue, lâcha-t-elle dans un souffle.

Élodie la fixa, une lueur indéchiffrable traversa ses yeux.

Oui, maman. Moi aussi.

Mais sa voix demeurait plate, sans la moindre vibration, dépourvue de cette chaleur que sa mère aurait bu dun trait.

Par la fenêtre, la neige tombait, indolente et tranquille. Comme si ces cinq ans navaient pas existé, comme si Élodie était simplement descendue chez la boulangère et revenait.

Mais il y avait bien quelque chose de changé.

***

Odile Martin travaillait jour et nuit. Après le départ (épique) de son mari il était parti alors quÉlodie navait que trois ans, préférant la solitude de la route à la vie familiale elle se retrouva seule avec une petite à nourrir. Largent était une denrée plus rare quune place de parking à Paris, mais Odile était prête à tout pour que sa fille ne manque de rien.

Maman, achète-moi cette robe ! Toutes les filles de ma classe lont, sauf moi !

Maman, ce téléphone, cest la préhistoire, comment veux-tu que je montre ça à mes amies !

Si tu ne me laisses pas aller à cette soirée, je ne taimerai plus jamais !

Elle soupirait, mais cédait. Prenait des ménages, se privait de fromages, pour que la petite ait ses baskets à la mode Si Élodie boudait Odile sexcusait la première. Si elle se fâchait elle encaissait, sans un mot.

Tu ne me comprends jamais ! hurlait lado en claquant la porte de sa chambre.

Excuse-moi, puce, murmurait Odile derrière elle.

Et puis, sa fille avait grandi dun coup.

À vingt-deux ans, Élodie rentra avec un garçon.

Voici Julien. On va se marier, annonça-t-elle, sûre delle.

Odile observa ce garçon timide, avec son pull trop grand et ses chaussures propres, et elle se demanda ce que sa belle Élodie avait pu lui trouver.

Chérie, tu… tu laimes ? osa-t-elle timidement.

Élodie haussa les épaules.

Oui, je suppose. Mais ce nest pas la question. Il a un appartement, il madore, et moi jai juste envie de vivre ma vie.

Elle avait balancé cela comme on dit quon va acheter des pommes au marché, et non un mariage.

Mais… tu nas même pas essayé de vivre seule, de savoir ce que tu veux

Maman, ça suffit ! linterrompit sèchement Élodie. Jai décidé, cest tout.

Le mariage fut sobre, presque triste. Élodie ne demanda même pas dargent pour la robe elle prit la première venue.

De toute façon, cest une formalité, expliqua-t-elle.

Odile se tenait un peu en retrait, avalant ses larmes. Sa petite, sa douce Élodie… Devenue étrangère.

Après la noce, la fille est partie, et ne revint jamais. Odile appelait encore.

Ma chérie, comment vas-tu ? Tu ne veux pas passer ?

Pas le temps, maman. Et puis, pourquoi faire ?

Oh, cest juste tu me manques

Tu as la télé, non ? Profite.

Les appels devenaient de plus en plus brefs, la voix dÉlodie de plus en plus froide. Mais la mère attendait.

À chaque repas, elle dressait deux couverts : des fois quÉlodie reviendrait. À chaque Noël, elle achetait des chocolats pour des petits-enfants imaginaires. Chaque jour, elle espionnait par la fenêtre, au cas où elle apercevrait cette silhouette familière.

Mais Élodie ne revenait pas.

Jusquà ce soir dhiver où elle sest retrouvée sur le pas de la porte.

Je peux entrer ?

Et Odile, oubliant tout, tendit les bras, comme vers le dernier rayon de soleil de son crépuscule solitaire

***

Les premiers jours furent presque heureux.

Odile se levait tôt, mettait la bouilloire, tartinait du beurre salé et du jambon sur une bonne baguette, comme Élodie aimait enfant.

Maman, arrête de tembêter, protestait la fille, mais elle dévorait tout de même.

Elles faisaient un pot-au-feu comme le préparait Mamie, regardaient de vieux films en noir et blanc, et le soir, Élodie lui donna même une étreinte inespérée !

Dors bien, maman, souffla-t-elle, déposant un baiser sur sa joue.

Odile sendormait, le sourire aux lèvres.

Mais, au troisième jour, tout bascula.

Le téléphone sonna.

Odile, cest Bernadette, la voix familière perçait dans le cornet. Ça va ? Je peux passer bavarder un peu ?

Bien sûr, viens ! Odile séclaira dun coup.

À peine avait-elle raccroché quÉlodie fronça les sourcils :

Cest qui, ça ?

Une amie, Bernadette. On boit le thé de temps en temps

Maman, tu sais quon vit à une époque où tout le monde veut arnaquer les petites vieilles, soupira Élodie. Ils sont tous impatients de te piquer trois sous et ta vaisselle en porcelaine.

Mais non, Bernadette est en or !

Ils sont tous en or jusquau moment où ils montrent les dents, répondit Élodie, glaciale.

Ce jour-là, Bernadette ne vint pas.

Le lendemain, Élodie entreprit un grand ménage.

Dis, maman, qui tappelle comme ça tout le temps ? interrogea-t-elle, remarquant sa mère parler à voix basse au téléphone.

Oh, juste la voisine, Madame Durand

Oui, celle qui sincruste tout le temps ? Élodie fit la moue. On dirait quelle pense quil y a un magot chez toi.

Élodie, enfin, arrête !

Maman, tu es trop bonne. Le monde est cruel.

Et Odile, pour éviter la dispute, laissa ses amies sans réponse.

***

Élodie sortit sur le balcon, faisant coulisser la porte vitrée derrière elle. Odile la voyait fumer nerveusement, téléphone plaqué à loreille, gestes brusques.

Non, Julien, jai pas changé davis ! sa voix résonnait entre deux bouffées.

Odile tendit loreille, perplexe. Elle entendit des bribes de phrases et le ton était tout sauf serein.

Tu comprends combien de temps jai attendu ?… Elle va bien finir par Cest mon droit ! Je te dis que cest quasi fait !

Odile détourna les yeux. Certainement une dispute de couple Les jeunes, que veux-tu

Le lendemain, quand Élodie partit faire des courses, le téléphone sonna.

Allô ? Odile ne reconnut pas le numéro.

Madame Martin ? Cest Julien.

La voix de son gendre sonnait étrange, tendue comme un slip neuf.

Julien ? Bonjour ! Un souci ?

Je… Je ne sais pas comment vous dire ça il hésita, puis lâcha tout dun coup. Il faut que vous sachiez. Élodie Elle nest pas là sans raison.

Que veux-tu dire ?

Elle la voix de Julien tremblait Elle vérifie si vous avez fait un testament, ou donné lappartement à quelquun dautre. Elle veut… sassurer que la succession sera bien à elle, quand enfin, vous voyez.

Silence.

Odile ne pleura pas. Elle ne cria pas. Elle resta, le combiné à la main, le monde lavé de ses couleurs.

Jai jai essayé de la raisonner, reprit Julien, précipitamment. Mais elle prétend que cest son droit. Que vous lui devez tout, toute votre vie

Pourquoi pourquoi tu me dis ça ? réussit finalement à souffler Odile.

Car ce nest pas juste, sa voix saffermissait. Je laime, mais ça va trop loin.

***

Quand Élodie revint, Odile était à la cuisine, face à la fenêtre.

Maman, tu es bien silencieuse, là ? Élodie posa les sacs brusquement.

Julien ma appelée.

Élodie eut un sursaut.

Quest-ce quil ta raconté ? sa voix monta dun cran.

Tout.

Élodie resta bouche bée. Puis, son visage se figea.

Il navait pas le droit ! Cest entre nous !

Et moi ? Odile se leva. Javais pas droit de savoir ?

Tu pouvais ten douter ! cria Élodie. Tu croyais que je revenais jouer à la petite fille modèle ?

Silence.

Sors, dit simplement Odile, dune voix basse.

Quoi ?

Va-ten. Et ne reviens plus.

Élodie ouvrit la bouche, cherchant une réplique, puis tourna brutalement les talons, claqua la porte et disparut.

Comme il y a cinq ans.

Sauf quOdile, cette fois, ne la regarda pas partir.

Elle ferma les yeux. Et pour la première fois, en tant dannées

Elle sautorisa à ne plus attendre.

Elle cessa de mettre deux assiettes le soir. Jeta les photos jaunies où souriait une enfant qui nexistait plus. Même le papier peint du salon fut changé frais et lumineux, sans souvenirs.

***

Odile, cest Bernadette. Je peux passer ?

La voix dans le combiné était chaleureuse, doucement inquiète.

Bien sûr, viens ! répondit Odile, et cette fois sa voix était bien vivante.

Bernadette débarqua, armée dune tarte aux pommes encore tiède, et nota immédiatement le changement.

Mais tout est carrément différent ici ! sexclama-t-elle, posant la tarte sur la table fraîchement cirée.

Il était temps, sourit Odile en servant le thé.

Et… toi ? Bernadette hésita, comment tu vas ?

Je vis, répondit Odile simplement. Après un instant, elle ajouta : Je vis bien.

Bernadette la contempla, puis la prit dans ses bras, fort, comme une sœur.

Demain, tu viens chez moi. On fait des crêpes. Et samedi, je temmène au théâtre jai en trop un billet !

Odile acquiesça. Pour la première fois depuis des années, elle comprit quelle comptait pour quelquun. Pas par devoir, ni par intérêt. Simplement parce quelle existait.

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