PAS LE BON ANTOINE
Églantine se tenait devant la glace, changeant pour la troisième fois de boucles doreilles.
Alors, Pistache, dit-elle à sa petite chienne, celles-ci ou les autres ?
Pistache bâilla sans conviction.
Merci pour ton enthousiasme
Églantine jeta un œil à lhorloge. Encore une demi-heure.
Une drôle dagitation lenvahissait. Dhabitude, elle rayonnait dassurance les prétendants ne manquaient jamais autour delle. Mais là
Quelle bêtise, se dit-elle en scrutant encore son reflet. Franchement, tu es la meilleure !
Peut-être était-ce seulement parce quelle navait jamais vu Antoine en vrai ? Trois semaines de coups de fil, pas une seule rencontre.
Trois semaines, et impossible de lui couper la parole, pensa-t-elle soudain en souriant.
Églantine soupira en attrapant son sac à main.
Il était lheure.
TROIS SEMAINES PLUS TÔT
Ah, quand vas-tu enfin te marier et quitter la maison ? soupira son père, un neurochirurgien de renom, pendant le dîner.
Il rentrait tout juste après une opération interminable, espérant un peu de calme avec un roman de Jules Verne.
Mais Églantine, intarissable, menait un débat passionné sur la science-fiction française et étrangère.
Papa, tu as toujours dit que Jules Verne, cétait le sommet du genre
Oui. On pourra en reparler. Ce soir, jai besoin de repos.
Églantine, vexée, se tut trois grandes minutes.
Tiens, au fait, en parlant de mariage, le père reprit soudain. Tu te souviens du docteur Lefebvre, le directeur de la clinique où je fais des remplacements ?
Oui?
Il a un fils, paraît-il un garçon tout à fait respectable. Lefebvre ma demandé ton numéro pour faire les présentations. Jai donné, jespère que ça ne tennuie pas.
Églantine réprima une grimace.
Ces rencontres arrangées, cétait tellement vieux jeu À réserver, pensait-elle, pour les filles en détresse et elle, franchement ? Mais elle ne voulut pas contredire son père.
PREMIER APPEL
« Ce garçon respectable » attendit quelques jours avant dappeler.
Allô ?
Bonjour. Ici Antoine. Votre père vous a parlé de moi ?
Oui, répondit Églantine dune voix neutre, mais déjà intriguée. La voix était agréable.
Mon père vous a beaucoup vantée. Il dit que vous êtes exceptionnelle.
Oh, vous savez, rit-elle, une étudiante ordinaire. Deuxième année de médecine, filière pédiatrie. Et vous ?
Première année, chirurgie
Bien sûr cela expliquait ce ton un brin suffisant.
Ils discutèrent pendant une heure.
Puis deux.
Bientôt, chaque jour.
Antoine parlait longuement de sa chatte Mireille, de sa passion pour la science-fiction, de ses complexes pour sa silhouette trop maigre, trop pâle, trop cerné ?
Églantine écoutait, mais parfois se disait, cest plutôt à moi de jouer ce rôle.
Elle eut bien du mal à se retenir dajouter un « Antoine, tu vas te détendre, oui ? » lui qui détestait quon lappelle Tony.
Mais à part ces détails, elle ne trouvait rien à redire. Tout semblait parfait.
RENCONTRE À « OPÉRA »
Enfin, ils convinrent dun rendez-vous.
À la station de métro Opéra.
Un film au cinéma du quartier, puis une balade jusquau mythique glacier « Létoile » sur le boulevard des Italiens.
Pour le reste advienne que pourra !
Églantine sauta hors de la rame, balaya la foule du regard.
Lagitation du métro, ses odeurs familières là, près dune colonne, grand, agréable à voir, un bouquet de roses à la main, il attendait, scrutant impatiemment chaque rame.
Elle sapprocha, déterminée :
Antoine ?
Le jeune homme sursauta, la regarda un instant, déboussolé :
Excusez-moi, vous êtes ?
Églantine, répondit-elle, la mine sérieuse, tendant la main était-ce pour la serrer ou pour lembrasser ?
Déconcerté par sa beauté, pensa-t-elle en ricanant intérieurement. Voilà quil me vouvoie
Le garçon demeura figé.
Églantine ? répéta-t-il, hésitant. Mais je
Allons-y ! lança-t-elle, saisissant son bras. Il faut encore récupérer la réservation !
Attendez, je voulais dire une chose
On en parlera plus tard ! Et elle le tira vers la sortie.
Il se retourna comme sil cherchait quelquun mais déjà Églantine lentraînait dans la cohue.
Le bouquet de roses dans sa main, il la suivit.
Daccord allons-y, murmura-t-il enfin.
CINÉ ET GLACIER
Le film leur plut à tous les deux.
Églantine apprécia le manteau élégant du jeune homme, et lécharpe de laine couleur crème, manifestement tricotée par sa mère, quil arborait fièrement.
Une exquise odeur de parfum français.
La glace vanille, croquante à souhait, à « Létoile ».
Et cette harmonie sur tous les sujets.
Il faut dire, surtout Églantine menait la danse, tandis quAntoine, attentif, suivait du regard et acquiesçait de ses yeux bruns étincelants.
De temps à autre, il couvrait sa main encore agitée par ses propos dune large paume chaleureuse.
Quelle sensualité et quelle assurance !
Tu sais, dit-il alors quils flânaient sur le boulevard Saint-Germain, tu es il hésita.
Comment ? se méfia-t-elle.
Vivante. Espiègle.
Églantine lui adressa son plus ravissant sourire.
Oui, elle était amoureuse.
TROIS MOIS PLUS TARD
Leur histoire devint rapidement sérieuse.
Ils se voyaient presque tous les jours, se téléphonaient de longues minutes. On navait pas encore inventé les portables !
Trois mois après, Antoine déclara quil laimait, quil ne pouvait vivre sans elle et voulait se marier.
Églantine fit mine de réfléchir dix minutes, puis accepta, ravie.
Il faudrait que tu rencontres mes parents, soupira prudemment le fiancé.
Pas tout de suite, supplia la jeune fille.
Sa famille, soucieuse de son bonheur, nen restait pas moins très difficile avec les prétendants.
Surtout sa grand-mère : personne nétait assez bien pour sa chère petite-fille, et les parents finissaient toujours par plier devant elle.
Pour autant, Églantine nentendait pas renoncer à Antoine.
À linverse, elle repoussait aussi la présentation à ses parents, histoire que personne naille prévenir les autres.
LANNIVERSAIRE DE SON PÈRE
Lopportunité se présenta deux semaines plus tard.
Son père, pourtant peu amateur de célébrations, décida pour ses cinquante-cinq ans dinviter des amis intimes.
Églantine, mystérieuse, annonça quelle ne viendrait pas seule.
Les invités avaient presque tous pris place quand Églantine entra, au bras de son fiancé, bouquet dœillets et bouteille de cognac français à la main.
Papa, je te présente, lança-t-elle solennellement.
Le téléphone sonna.
Attends une seconde, dit son père en se précipitant.
Il revint, essoufflé, peu après :
Cétait Lefebvre, il demandait le chemin depuis le métro. Je suis content quil vienne ! Jétais sûr quil men voulait après que tu aies manqué le rendez-vous avec son fils !
Églantine resta bouche bée.
Que je ny suis pas allée ?
Le père la regarda, surpris :
Bah oui. Son fils ma dit quil ta attendue à Opéra pendant deux heures avec des fleurs. Tu nes jamais venue !
Églantine se tourna lentement vers Antoine.
Il se tenait près de la porte, blême, les œillets serrés, le regard coupable.
Excuse-nous, lança-t-elle à son père.
Attrapant Antoine par la manche, elle lentraîna dans sa chambre.
LA VÉRITÉ
Églantine ferma la porte.
Se retourna face à lui.
Attends, dit-elle, la voix grave, comme si elle redoutait la vérité. Comment ça, « tu nes pas venue » ?
Antoine restait muet.
Tu nes pas Antoine Lefebvre ?
Il secoua la tête.
Tu nes pas le fils de Lefebvre ?!
Non, murmura-t-il. Je suis Antoine Dubois. Un ami devait me présenter à une fille Marianne. Je lattendais à Opéra. Puis tu es arrivée et
Et je tai emmené, constata Églantine.
Un silence tomba.
Jai essayé de lexpliquer, murmura-t-il. Le lendemain, sur le chemin du cinéma. Mais tu nas pas écouté.
Je nécoute jamais, admit-elle. Cest un don.
Pistache gratta la porte.
Églantine sassit sur le lit.
Et maintenant ?
Antoine la fixa longuement, avec une gravité qui la troubla.
Puis il sagenouilla devant elle.
Quimporte, dit-il, que ce soit un hasard ou par un père arrangeant.
Je taime. Je veux que tu sois ma femme, vraiment, sans malentendus.
Églantine eut un sourire soulagé.
Daccord. Allons rencontrer les parents. Mais je te préviens : chez moi, cest compliqué.
Chez moi aussi. Et en plus, jai une chatte caractérielle
On sen sortira !
Ils quittèrent la chambre.
Au salon, tous les invités les attendaient déjà à peine entrés, voilà le docteur Lefebvre, accompagné de son fils.
Grand. Élégant. Un bouquet de roses à la main.
Églantine posa les yeux sur le vrai Antoine Lefebvre.
Puis sur son Antoine, nerveux, aux œillets pâles.
Non, pensa-t-elle, ce nest pas le bon.
Et elle éclata de rire, cette fois pour de bon.
Papa, annonça-t-elle, jai une longue histoire à te raconterLa pièce, emplie de parfums, de sourires gênés et de regards curieux, suspendit sa respiration le temps dun éclat dÉglantine. Tous la fixaient, un peu interdits. Seule Pistache, passée inaperçue, trottinait opportunément sous la table.
Églantine glissa sa main dans celle dAntoine Dubois. Elle se tourna vers ses parents, puis vers le docteur Lefebvre, et finalement vers le fameux « bon Antoine », lui adressant un petit salut entendu. Elle déclara, paisible :
Finalement, il fallait bien un imbroglio pour tomber juste.
Antoine Lefebvre, aussi nerveux que poli, bredouilla un compliment au sujet de la belle réunion mais déjà, madame Lefebvre proposait douvrir le champagne, Pistache aboyait sous la chaise, tout le monde se resservait en dessert. Un éclat de rire, un clin dœil.
Plus tard, tandis que la fête battait son plein et que les familles se mêlaient, Antoine Dubois pressa la main dÉglantine. Ils se faufilèrent vers la fenêtre, humant lair du soir.
Tu regrettes pas ce drôle de hasard ? souffla-t-il, les joues rougies par lémotion.
Églantine appuya sa tête contre son épaule.
Jamais. Tu étais peut-être pas le bon Antoine. Mais tu es le bon tout court.
Ils ne virent pas Pistache séclipser sous la nappe, ravie de grignoter les miettes dune tarte, indifférente aux destinées humaines.
Et cest ainsi que, dans ce salon bourdonnant, entre bouquets échangés et quiproquos assumés, Églantine comprit que la meilleure des rencontres nest jamais celle quon avait prévue cest celle qui fait éclater de rire, au moment parfait.





