Neuf roses rouges
Ma belle-mère débarque pour quelques heures et moi, Arnaud, je sens déjà que je ne vais pas tenir le coup. Je prétexte un passage au hammam, histoire de prendre lair. Je me prépare et file dehors.
Mais la malchance continue : le hammam du quartier est fermé pour travaux. Rien ne va aujourdhui.
Je ne me vois pas rentrer à la maison tout de suite !
Jerre dans les rues de Lyon, sans envie de pousser la porte dun magasin ce nest pas une occupation dhomme, ça. Triste, je massois sur un banc.
Cest alors que japerçois un couple dune soixantaine dannées. Bien habillés, ils marchent doucement, main dans la main.
Elle le tient par le bras, ils bavardent tranquillement.
Je les observe : « Ils ont encore des choses à se dire, ces deux-là Moi, ça fait quinze ans que je vis avec ma femme, on a déjà tout abordé. La plupart du temps, chez nous, cest le silence.»
Le couple sarrête, le mari ajuste tendrement lécharpe de sa femme, ils reprennent leur promenade.
Et moi, je réalise : « Incroyable ils ont su préserver leur amour. Nous, cela fait longtemps quon ne fait même plus attention lun à lautre»
Ma femme, petite et menue, fait partie de ces femmes jamais vraiment reposées, toujours à courir partout. Quand une femme ne prend plus soin delle-même, cest quelle sest habituée à se contenter de peu.
Elle travaille dans une usine, on a deux enfants, elle na jamais une minute pour elle.
Toujours à saffairer à la maison, jamais le temps de sasseoir, toujours une tâche à terminer.
Vêtue de son vieux peignoir, les cheveux en bataille, elle traverse lappartement dun pas pressé, une éponge ou un balai à la main.
Elle a perdu le réflexe de sourire, toujours le visage absorbé, sans expression.
Chez le coiffeur, elle ny va que quand vraiment, ce nest plus possible de faire autrement.
Assis sur mon banc, je réfléchis : « On sest aimés si fort Où est passé tout ça ? »
Je tente de faire renaître en moi ce sentiment oublié. Et, soudain, une douceur, légère, me traverse. Elle effleure mon cœur, laissant derrière elle des traces tièdes et tendres. Jai une bouffée de compassion pour ma femme, et lenvie soudaine de lui offrir un petit bonheur.
Il ne faut pas laisser passer le moment, il faut agir tout de suite. Sans trop savoir pourquoi, je me mets à marcher, pressé, guidé par une impulsion.
La solution simpose à moi en croisant presque par hasard un kiosque à fleurs : « Offrir des fleurs ? Elle va me prendre pour un imbécile, elle dira que jai gaspillé de largent quon aurait pu mettre dans une nouvelle paire de baskets pour Camille, elle a besoin de chaussures pour le sport. »
Jhésite, je tourne en rond : quest-ce que je fais ? Mais cette tendresse nouvelle me travaille encore, alors je cède.
Je me décide à entrer. La fleuriste me salue, un sourire curieux aux lèvres. Je nai pas acheté de fleurs depuis quinze ans
Je me dis quune rose, ce serait déjà bien.
Mais au fond, une seule, ce nest pas suffisant, cest ce que me souffle une petite voix intérieure.
Alors, sur un coup de folie, je lance : « Donnez-men neuf, sil vous plaît. » Je me fais presque peur avec cette générosité soudaine, mais les mots sont sortis, impossible de faire marche arrière.
Je repars avec mon bouquet, persuadé que tout le monde me regarde de travers.
Je téléphone pour savoir si ma belle-mère est partie.
Je monte lescalier, le cœur un peu serré. Cest bizarre, je ne sais pas comment elle va réagir : « Si elle se met à crier, jécraserai les fleurs et les jetterai direct à la poubelle. »
Ma femme vient de poser un paquet de farine sur la table, ses mains sont encore propres. Jarrive devant elle, elle ne se doute de rien. Je marrête, je respire fort, nerveux.
Elle se retourne, aperçoit les fleurs, reste pétrifiée.
Éloïse, cest pour toi. Jen avais envie, tout simplement. Tu ne vas pas men vouloir quand même ?
Elle hésite, prend le bouquet avec précaution, comme si cétait un mirage.
Pour toi, Éloïse, pour toi.
Elle respire doucement leur parfum et esquisse un sourire timide. Il ny a plus dusine, plus les tâches ménagères, plus ces quinze années passées.
Elle murmure presque : « Merci »
Au milieu de la table, le vase déborde de neuf roses rouges qui semblent illuminer la pièce.
Éloïse caresse les fleurs, reste un instant songeuse devant le miroir, se recoiffe légèrement.
Ses traits sadoucissent, la routine laisse place à un instant de légèreté. Je mapproche, lenlace par la taille. Nous restons là, en silence.
Éloïse sest arrêtée, juste pour un moment.
Neuf roses rouges… Ma belle-mère venait d’arriver pour quelques heures et mon beau-fils a compris qu’il ne tiendrait pas. Il a prétexté aller au sauna. Il s’est préparé et est parti. Mais une autre contrariété l’attendait : le sauna était fermé pour travaux. L’humeur gâchée pour de bon. Impossible de rentrer à la maison ! Il s’est mis à errer dans les rues, sans envie d’entrer dans les magasins – pas un truc d’homme. Tristement, il s’est assis sur un banc. Tout à coup, il aperçoit un couple autour de la soixantaine. Bien habillés, ils marchent lentement – visiblement, ils flânent. Elle le tient par le bras, ils discutent tout doucement. L’homme observe : « Ils ont tant à se dire. Moi, avec la mienne, quinze ans ensemble, depuis longtemps tout a été dit. On se tait par habitude. » Soudain, le couple s’arrête et le mari arrange tendrement l’écharpe de sa femme. Puis ils continuent. L’homme pense : « Ils ont réussi à préserver l’amour. Nous, on a arrêté de se remarquer depuis longtemps. » Sa femme à lui, petite et menue, fait partie de ces femmes qui semblent toujours fatiguées, qui se contentent de peu et ne pensent plus à elles-mêmes. Ouvrière à l’usine, deux enfants, toujours débordée. Toujours en mouvement à la maison, jamais le temps de s’asseoir : les tâches ménagères, encore et encore. En vieux peignoir, les cheveux en bataille. Elle se déplace rapidement dans l’appartement, une serpillière ou un chiffon à la main. Elle a oublié comment sourire, son visage toujours sérieux, inexpressif. Le salon de coiffure ? Elle n’y va qu’en cas d’urgence. L’homme se demande : « On s’aimait follement. Où tout cela s’est-il volatilisé ? » Il essaie de retrouver ce vieux sentiment, et soudain une tendresse surgit, douce et inattendue. Elle caresse son âme, laisse des traces de chaleur. Il a pitié de sa femme et éprouve l’envie subite de lui faire plaisir. Impossible de rester assis, il faut agir tout de suite ! Sans trop savoir pourquoi, il se met à marcher d’un pas pressé. La réponse est venue d’un coup : il a bien failli heurter un kiosque à fleurs. « Acheter des fleurs ? Elle ne comprendra pas, me traitera d’idiot, dira que je gaspille l’argent du ménage. Il vaudrait mieux acheter des baskets à Mariette pour le sport… » Il hésite, que faire ? Mais la tendresse persiste, lancinante. Tant pis ! Il entre ; la fleuriste le salue. Il n’a pas acheté de fleurs depuis quinze ans. Peut-être une rose, juste une… Mais une voix intérieure chuchote : « N’aie pas honte, une seule rose ne signifie rien. » D’un geste décidé, il dit : « J’en prendrai neuf. » Pris de panique devant sa propre témérité, il ne peut plus revenir en arrière. Dehors, il croit sentir le regard réprobateur des passants. Il appelle : « Est-ce que la belle-mère est partie ? » Il monte l’escalier, un peu inquiet. « Si elle crie, j’écrase tout, direction poubelle ! » Sa femme pose un sac de farine sur la table, les mains encore propres. Il s’approche, elle ne se doute de rien. Il s’arrête, ne dit rien, le cœur battant. Elle se retourne, aperçoit les fleurs, reste figée. — Marie, c’est pour toi. J’en avais envie. Tu ne vas pas te fâcher ? Elle hésite, regarde comme si c’était un mirage. — C’est pour toi, Marie, c’est pour toi. Elle prend les fleurs, les porte à son visage, esquisse un sourire. Plus de routine, plus d’usine, plus de quinze années déjà passées… Presque dans un souffle : « Merci. » Le vase trône au centre de la table, neuf roses rouges qui illuminent la pièce. La femme effleure les fleurs, puis reste songeuse devant le miroir, arrange ses cheveux. Son visage s’adoucit, la lassitude cède à un brin de rêverie. L’homme la serre dans ses bras. Dos à dos, ils restent silencieux. La femme s’arrête un instant… juste un instant.





