Il ny a pas de bonheur sans malheur
Le mariage battait son plein dans le village de Saint-Vincent-sur-Loire ; Marc et sa femme, Isabelle, mariaient leur fille aînée. Tout le monde riait et dansait, sauf la plus jeune, Éloïse, assise à l’écart, l’air mélancolique. Marc, un peu éméché par le vin de la fête, sapprocha delle, la souleva dans ses bras et la fit tourner.
Ne sois pas triste, ma petite Éloïse, on te trouvera bien un bon parti, toi aussi. Avec ta beauté, un mari ne tardera pas à se présenter. Tu seras, toi aussi, heureuse.
Éloïse avait douze ans, mais on la surnommait tendrement « la boiteuse » depuis quelle était toute petite. Un vieux fer à repasser lui était tombé sur la jambe, et le médecin du coin avait mal soigné sa fracture. Son pied et ses orteils étaient restés tordus. Dans le village, on ne sen offusquait guère. Il y avait déjà deux filles plus âgées à la maison, mais la plus jeune, Éloïse, était lenfant chérie, dautant plus avec son handicap.
Lété, elle courait pieds nus dans la cour, mais lhiver, les chaussures lui faisaient mal et la gênaient. En grandissant, Éloïse devint complexée, mais elle ne pouvait rien contre le sort. Toutefois, elle compensait sa claudication par un joli visage et une voix merveilleuse qui charmait tout le village. Les sœurs dÉloïse étaient fort jolies elles aussi, mais cétait chez la cadette quon retrouvait la douceur et la beauté.
Juste à côté vivait la famille Bouvier, avec deux garçons : le grand, Julien, doué pour laccordéon, et le cadet, Simon, qui, lui, navait pas loreille musicale, même sil mimait souvent son frère. Éloïse et Simon étaient inséparables, à jouer ensemble sur le perron, elle chantait et lui, rieur, appuyait sur les touches de laccordéon sans le moindre talent. Quand Julien surprenait la scène, il grondait Simon :
Pose-moi cet accordéon, petit malin !
Simon et Éloïse senfuyaient alors, complices, dans la cour.
Pour Éloïse, Julien était un prince : grand, robuste et bien fait de sa personne. Bien quelle nen eût pas conscience, elle était secrètement éprise de lui. Elle finit par avouer à Simon que son grand frère lui plaisait plus que tout. Simon en fut mortifié.
Mais tout se décida sans quaucun ny puisse rien. Julien partit faire son service militaire. Éloïse en pleura en cachette. Mais une fois Julien parti, Simon et Éloïse retrouvèrent leur amitié naturellement. Ils grandirent ensemble et peu à peu, Éloïse se reprit à rêver dun avenir avec Simon. Sauf que… il y avait sa jambe.
À lécole, Simon portait souvent le cartable dÉloïse en hiver, parfois la prenait sous le bras pour aller plus vite.
Viens, Éloïse, on va finir congelés ! lencourageait-il alors quelle traînait, sa jambe butant dans la neige.
Les années passèrent. À quinze ans, Simon et Éloïse étaient soudés. Julien, lui, après le service, était parti à lécole des officiers à Lyon et nétait jamais revenu au village. Un après-midi dété, après avoir aidé sa mère, Éloïse rêvassait sur la marche ensoleillée du perron, oiseaux en chœur.
Soudain, Simon débarqua essoufflé :
Éloïse, viens vite ! Ton père, il… il sest effondré dans le champ !
Le cœur battant, Éloïse courut tant quelle le put, mais elle arriva trop tard. Son père gisait au sol, entouré de paysans, tandis quIsabelle, sa mère, hurlait de douleur. Éloïse seffondra en larmes à ses côtés.
On enterra Marc trois jours après, tout le village était venu rendre hommage à lhomme droit quil avait été. Isabelle et ses trois filles restaient abattues devant la tombe que lon recouvrait de terre.
Quest-ce quon va devenir sans lui ? sanglotait leur mère.
Les deux sœurs aînées, mariées, promettaient de revenir souvent, mais la voix dÉloïse séleva :
Maman, je resterai ici, je ne tabandonnerai pas.
Depuis, sa mère lui répétait souvent :
Éloïse, tu es le réconfort que Dieu ma envoyé. Tu ne mabandonneras jamais, hein ?
Bien sûr, Éloïse, comme les autres, rêvait de partir, détudier à Angers ou Tours, mais maintenant, elle savait quelle resterait près de sa mère. Elle se sentait enfermée, comme un oiseau dans sa cage.
Le temps filait. Un jour, Éloïse aperçut Simon, bras dessus bras dessous avec une fille inconnue. Plus tard, elle apprit que Pauline venait de la ville chez sa grand-mère au village. Simon éclatait de rire à ses côtés, sans même un regard pour Éloïse.
Un pincement au cœur. Simon avec une autre ?
Et moi alors ? pensa-t-elle, bouleversée. Ils vont au bal Moi aussi, jirai. Il verra bien.
Éloïse enfila une longue robe, prit le rouge à lèvres de sa mère et laissa tomber ses cheveux. Elle était superbe mais sa jambe la trahissait.
Simon riait toujours avec Pauline.
Salut, lança Éloïse en sapprochant. Moi aussi je suis venue, la soirée est belle !
Simon se troubla. Pauline la dévisagea, étonnée.
Pauline, voici Éloïse, ma voisine, je ten ai parlé. Va tasseoir, on arrive, dit Simon, laidant vers un banc.
Mais je veux danser, moi aussi Pauline, tu permets que je danse avec Simon ?
Pauline acquiesça dun sourire gêné.
Non, Éloïse, va tasseoir, ce nest pas lendroit pour toi, tu ne peux pas danser
Désemparée, Éloïse fit demi-tour brusquement, trébucha, tomba. Simon se précipita, laida à se relever, la mena dehors pendant quelle éclatait en sanglots, puis rentra chez elle, titubant jusquau perron où sa mère lattendait.
Où étais-tu ? Tu tes habillée comme une princesse, ma fille ! sexclama Isabelle.
Voyant ses larmes, elle changea de ton.
Laisse donc Simon, ma chérie, il nen vaut pas la peine. Moi, je ne veux pas que tu partes, tu as promis de rester avec moi. Simon il ne te mérite pas.
Éloïse, calmée, resta à la fenêtre et vit Simon rentrer plus tard chez lui, accompagné de Pauline. Les larmes lui revinrent.
Simon ma trahie pensa-t-elle. Pourtant il ne mavait jamais rien promis, il était simplement toujours là.
Éloïse ne savait pas que lamour ne sexprime pas toujours de la même manière. Elle pensait que Simon laccompagnerait toute sa vie. Mais la vie décide souvent autrement.
Ne réfléchissant pas plus, Éloïse sortit discrètement de la maison après que sa mère se fut endormie. Elle marcha jusquà la Loire, pleurant, trébuchant sur ses pas maladroits. Face à la rivière, elle sarrêta, nhésita pas, savança dans leau froide.
Tout mon malheur restera ici se répétait-elle, pénétrant plus profondément, grelottant mais insensible à la morsure de leau.
Mon dieu, quelle peur soupirait-elle. Papa, tu mavais promis de me trouver un mari et tu mas laissée, et moi, pauvre malheureuse
Elle leva les yeux vers les étoiles, se jeta dans la Loire sans voir quune silhouette sélançait à sa suite et la tirait rapidement hors de leau.
Mais tu es folle ? lui cria une voix, tu veux mourir, cest ça ?
Cétait Julien.
Julien ? Que fais-tu là ?
Elle le repoussa, en larmes, trempée jusquaux os.
Tu nas jamais été traité de « boiteuse » Tu ne peux pas comprendre Toi, tout te réussit, tu es beau Moi Mais pourquoi es-tu ici ?
Éloïse ne savait pas que Julien était revenu en permission après une année comme lieutenant, aujourdhui même. Elle ne lavait pas vu ; ses soucis lavaient accaparée. Ce soir-là, Julien, sortant fumer, avait aperçu Éloïse filer vers la rivière et sétait senti interpellé.
Un silence pesant sinstalla. Julien attendit que la crise passe. Il la trouva terriblement belle, mais aussi profondément malheureuse.
Ma mère, depuis la mort de papa, ne me laisse plus sortir, elle ne veut pas que jétudie À quoi bon vivre ainsi ?
Julien la pressa contre lui, elle grelottait.
Ta vie compte beaucoup, pour toi, et pour moi aussi Tu es jeune, tout commence. Ne choisis pas la facilité. On a le temps de mourir, mais être heureux, cest plus courageux.
Il lui mit sa veste sur les épaules, la serra fort, et soudain, lembrassa.
Julien, fais-tu ça par pitié ? demanda Éloïse, interdite, les joues rouges.
Non. Jamais. Je nai jamais cessé de penser à toi. Pars avec moi, on fera opérer ta jambe, et tu oublieras tout ça, comme un mauvais rêve. Je ne me suis jamais marié Cest toi qui étais dans ma tête, même enfant. Aujourdhui tu es magnifique Veux-tu de moi pour mari ? Je me souviens comme tu me regardais petite…
Si tu es sincère, Julien, alors oui.
La mère dÉloïse dabord se fâcha quelle veuille partir, mais à lapproche du mariage, elle sattendrit, sactiva pour la noce. Il fallait se dépêcher, Julien ne resterait pas longtemps ; ils se marièrent vite.
Trois jours plus tard, ils partirent pour Tours. Julien y consulta un chirurgien, qui accepta sans cacher la difficulté :
Ce sera délicat, mais je peux corriger. Il aurait fallu opérer plus tôt, mais cest possible. Êtes-vous prête ?
Oui, répondit Éloïse en pleurs, je supporterai tout pour ne plus boiter.
Le temps passa. Lopération réussit. Un an après, Éloïse ne gardait aucune séquelle de sa claudication. Un matin, elle annonça à Julien :
Nous allons avoir un enfant !
Julien en resta muet, puis éclata de joie et la serra tendrement contre lui.
Je suis tellement heureux, ma petite Éloïse. Jaimerais que lenfant te ressemble.
Ah, on verra bien ! riait Éloïse, rayonnante.
Un jour, devant le miroir, alors que leur fillette dormait, Éloïse songea :
Quest-ce que je suis heureuse Et jai bien failli tout perdre. Merci, mon cher Julien, de mavoir sauvéeLa fillette se mit tout à coup à geindre dans la chambre. Éloïse, le cœur léger, se pencha sur son berceau. Lenfant ouvrit de grands yeux bleus, un sourire déjà malicieux au coin des lèvres, ses petits pieds gigotant sous la couverture. Éloïse caressa tendrement les orteils potelés et se laissa envahir par une gratitude immense.
Elle marchera, pensa-t-elle, elle courra même. Rien ne larrêtera jamais.
Julien entra à son tour, discrètement, lenlaça de derrière. Ensemble, ils contemplèrent leur fille, paisible et parfaite.
Tu vois, murmura Julien à loreille dÉloïse, la vie finit toujours par nous rendre ce quelle nous retire. Il ny a pas de bonheur sans malheur Mais le bonheur, à la fin, rayonne plus fort.
À cet instant, Éloïse sentit quelle nétait ni celle dautrefois, ni simplement lenfant boiteuse du village : elle était devenue femme, épouse, mère, capable daffronter toutes les douleurs et toutes les joies, même les plus inattendues.
Elle embrassa sa fille, puis Julien, et, tandis que le jour se levait derrière la fenêtre embuée, elle sut que, même marquée par linjustice et les épreuves, sa vie avait pris la couleur éclatante de lespoir.
Dehors, quelque part sur la Loire, résonnaient les souvenirs dun autre temps, doux comme une chanson et loin déjà. Éloïse sourit : la rivière, désormais, ne lui faisait plus peur. Elle regarda Julien, sa fille, la lumière du matin, et se promit, silencieusement, de ne jamais oublier que le vrai courage, peut-être, cest doser le bonheur.




