Pourquoi le destin lui a-t-il joué un tel tour
En grandissant, Aurélie se jurait quelle ne vivrait jamais comme sa mère, Mireille. Mireille, encore jeune femme, paraissait déjà usée, vieillie avant l’heure, la faute à son mari toujours aviné, Robert.
Aurélie avait dix-sept ans. Après le lycée à Troyes, elle n’alla nulle part, trop inquiète de laisser sa mère seule avec ce père imprévisible. Elle serait partie depuis longtemps sans la pitié quelle éprouvait pour Mireille, car quand Robert était en colère, il était capable du pire. Qui dautre que sa fille pour apporter un linge frais sur un bleu ou un verre deau à la main tremblante de sa mère ?
Ce soir-là, Robert rentra titubant comme dhabitude, seffondra sur la chaise de la cuisine. Mireille, dans un silence résigné, lui déposa une assiette de potage sous le nez. Aussitôt, Robert balança lassiette au sol, manquant déclabousser Mireille de soupe.
Ras-le-bol de ta soupe, grogna-t-il dun ton aviné, les yeux fous.
Aurélie accourut, aidant sa mère à ramasser les débris, pendant que Robert, chancelant, frappa Mireille du genou en passant. À sa fille, il lança sèchement :
Demain matin à laube, on va à la pêche ! On ramènera du poisson à ta mère, elle pourra bien faire une bouillabaisse pour une fois.
Aurélie priait pour qu’il oublie cette lubie, mais à laurore, elle se fit réveiller dun coup sec. Son père se tenait au-dessus delle.
Allez, debout ! On va rater la touche, cest maintenant que ça mord.
Elle se prépara en vitesse mais, alors quelle attrapait son manteau, Mireille entra avec un seau de lait tout frais, la vache du matin.
Tu as vu ce ciel ? Ya de lorage dans lair. Tu veux vraiment aller sur la Seine par ce temps-là ?
Elle posa le seau et se plaça devant Aurélie, bien décidée.
Je te laisse pas emmener la fille, tu vas la noyer !
Mais Robert, dun coup dépaule brutal, projeta Mireille qui fit tomber le lait. Avec un sourire torve, il attrapa la main dAurélie et la poussa dehors. Un épais nuage foncé samassait au loin. Arrivés à la rivière, le vent soufflait déjà fort. Pourtant, Robert montait dans le vieux canot, traçant droit vers le large. “De lautre côté, cest plus profond, ça mord mieux là-bas”, expliquait-il doctement.
La pluie se mit à tomber, fouettant leur visage. Aurélie, tétanisée, sagrippait au rebord du bateau, alors que son père, debout, lançait sa ligne. Un coup de vent plus fort : le canot tangua, Robert bascula par-dessus bord. Elle le vit disparaître sous les vagues, puis tenta, dans la panique, dattraper la rame pour laider et bascula elle-même. Le choc à la tête fut la dernière chose dont elle se souvint.
Lorsquelle rouvrit les yeux, Aurélie était allongée sur un lit sous un toit de bois, dans une petite pièce humide. Un homme barbu entra, indifférent à son éveil, et alla allumer le poêle. Lépuisement la submergea, elle retomba dans un semi-sommeil, apercevant une silhouette de femmecelle de sa mère, croyait-elletraverser ses rêves.
La fois suivante, le barbu sinstalla près delle, la fit boire avec une grosse cuillère une tisane dherbes âpres.
Bois, ça ira mieux. Et faut manger aussi, prononça-t-il avec son drôle daccent de lEst.
Beaucoup de jours passèrent. Aurélie, enfin sur pieds, titubante, constata que lautomne plombait dehors. Elle portait un pyjama immense, ses cheveux avaient été tressés à la va-vite. Ce chalet sentait le bois et la soupe.
Dans la pièce dà côté, le barbu touillait quelque chose dans une casserole.
Ah ! Debout ! Viens à table, prends donc du pain, fit-il en poussant devant elle une assiette fumante.
Comment suis-je arrivée ici ? senquit-elle doucement.
Mange dabord, après on causera.
Aurélie obéit. Il la fixait étrangement.
Tu te souviens de qui tu es ?
Non, avoua-t-elle, secouant la tête.
Eh ben ! On fait tout pour quelquun et elle oublie tout Ça doit être le choc. Tu allais te noyer dans la rivière, jtai repêchée.
Elle se taisait, nayant rien à répondre.
Tu te rappelles ton prénom, au moins ? Toujours rien ? Bon, ben Tes ma femme, Valérie pour les intimes.
Impossible ! saffola Aurélie.
Ben si, fit le barbu dun sourire qui navait rien daimable. Viens, je vais te rafraîchir la mémoire ! Il la traîna par la manche dans la chambre où elle avait dormi. Elle tenta de se débattre, il la gifla et la jeta sur le lit.
Ingrate ! Jtai sauvée de la mort, et voilà comment tu remercies Tu vas vite te souvenir qui est ton mari.
Aurélie se sentit vidée, humiliée. Après, elle resta là, inerte, les larmes roulant sur les joues. Par la fenêtre, elle entendait un bruit de tronçonneuse au loin. Plus tard, enfila un anorak trouvé près de la porte et fila sur la pointe des pieds vers la forêt. Au bord de la rivière, elle repéra la vieille barque à moteur, mais avant quelle ne puisse latteindre, le barbu la rattrapa, lempoigna par le col.
Tu fais la tête ? Allez, javez pas bien commencé, cest qutavais plus de mémoire, jme faisais du mouron ! Tu croyais fuir comme ça ? Nenni ! Viens à la maison, je vais chauffer la salle deau, tu trembles de froid. Dailleurs, tu te rappelles mon nom ? Je mappelle Lucien, Lucien quoi !
Abattue, Aurélie rentra. Rien ne lui revenait, pas même son propre visage. Elle sinclina, se sentant vidée, attendant une éventuelle opportunité pour senfuir.
“Bon sang, pourquoi ce sort pour moi ?”, se répétait-elle inlassablement.
Lucien la chargea de toutes les corvées : ménage impeccable, cuisine, lessive, même le nettoyage de la bergerie. Le pire restait quand il lattirait au lit, sourire douteux aux lèvres. Résister ne faisait qu’empirer les choses, alors elle se laissait faire, brisée par les coups et la fatigue.
Les semaines défilèrent. Dès quil partait pêcher ou vendre du gibier et des truites sur le marché à Troyes, Aurélie reprenait un peu goût à la vie, lisant de vieux romans poussiéreux faute de télé. Mais dès son retour, la peur revenait avec lui.
Un jour, sous prétexte daller ramasser du bois, elle saventura près de la barque. Le cadenas qui la retenait avait son trousseau accroché au clou dans la cheminée, elle lavait remarqué. Lors dune sieste prolongée de Lucien, elle chipa les clés, shabilla chaudement et fila dehors. Après une lutte acharnée avec le cadenas, elle réussit à prendre le large, mais soudain une balle siffla au-dessus de sa tête. Elle vit Lucien debout sur la berge avec son fusil de chasse.
Reviens ou je te plante une balle pour de bon ! Il tira une seconde fois, la menaçant.
Elle dut rebrousser chemin. Il lattrapa à la sortie de la barque, la jeta à terre, la battit jusquà lépuisement.
Si tobéis pas, la prochaine fois tu verras la bergerie de lintérieur, à la chaîne, grinça-t-il avant de claquer la porte.
Une semaine plus tard, Aurélie sentit la folie la guetter dans cette vie de recluses continues. Mais à force de repos, un matin, la nausée lenvahit. Lucien se méfia.
Tes pas enceinte, tout de même ?
Quelques semaines suffirent à confirmer : elle attendait un enfant. Lucien, soudain plus tendre, relégua les corvées pénibles, leva la main moins souvent et, la plupart du temps, plus du tout.
Un matin de novembre, alors quil était parti vendre ses prises à Troyes, Aurélie se promenait en bord de rivière. Un bruit de moteur rompit le silence : une autre barque approchait. Un homme en imperméable et bottes de pêche débarqua.
Aurélie ? Cest bien toi ? lança-t-il en écarquillant les yeux.
Vous faites erreur Moi, cest Valérie.
Arrête un peu ! Je tai vue grandir, ton père, ta mère Mireille Elle a enterré Robert, tout le monde croyait que tavais coulé avec lui ! Mireille na jamais fait son deuil je suis ton vieux voisin, Gérard ! Tu ne te rappelles rien ? Comment tes tombée là ?
Jhabite ici avec mon mari, bredouilla Aurélie.
Étonnant, je pensais ce coin à labandon ! Aurélie, viens, grimpe, je te ramène sur lautre rive, tu me raconteras tout. Jai un mauvais pressentiment, rien quà voir ta tête.
Ils bondirent dans la barque, sous les bruits de fusil lointains. Protégés par la roselière, ils atteignirent la rive opposée.
Quand Gérard lamena chez lui, Aurélie reconnut la femme vue en rêvecétait Mireille.
Bonjour, trembla Aurélie.
Ma fille ! sécria Mireille, fondant en larmes. Gérard, où tu las trouvée ?
Le bonheur de Mireille navait pas de mots. Gérard expliqua ce quil savait, mais Aurélie restait perdue, la mémoire embrouillée. Peu à peu, les souvenirs émergèrent, par flashes : son père, sa mère, la rivière, cet accident. Puis, tout revint, même la vie cauchemardesque chez Lucien.
Maman, si Lucien me retrouve, il nous tuera toutes les deux Ce type nest pas humain, cest une brute.
La voisine, Justine, lança :
Mireille, ta fille a raison ! Faut quitter Troyes, ma sœur a un pavillon vide à la campagne près de Chablis. Couvrez vos traces, Gérard vous emmènera.
Dun coup de main, elles empaquetèrent les affaires, montèrent dans la vieille Peugeot, puis quittèrent la ville sans se retourner. Lucien retrouva, plus tard, la maison dAurélie, mais Justine le berna : “Aucune idée de ce que vous cherchez, désolée !”
Gérard aida Mireille à vendre sa vieille maison, elle put acheter un modeste pavillon dans le Morvan. Gérard et Justine passèrent parfois leur donner un coup de pouce, repeindre ou aménager.
Les semaines passèrent. Aurélie reprenait goût à la vie, le souvenir de Lucien seffaçait doucement. Un petit garçon, Nicolas, rappellerait toujours cet épisode, mais elle le chérissait plus que tout, tout comme sa grandmère. Et puis, le bonheur pointait à lhorizon : Grégoire, le voisin au sourire doux, la regardait déjà dun air rêveur, prêt à lui offrir une vie bien meilleure.





