La fée du 6e : Ou comment Élise Bocquet devint un médecin admiré, apaisa un “vampire énergétique” chef de service, fit preuve de patience lors des commissions médicales mouvementées et, finalement, réconcilia l’humanisme et la rigueur au cœur d’un hôpital parisien

La Fée

Déjà au collège, il était évident que Camille Morel deviendrait un médecin formidable. Un jour, un garçon du quartier est tombé de la balançoire et sest sérieusement ouvert le genou et la tête. La scène était assez choquante, mais à douze ans, Camille na pas paniqué une seule seconde.

Anaïs, va me chercher de leau, du bandage et un peu de désinfectant ! ordonna-t-elle à sa meilleure amie, la fille de lescalier den face, et, bien sûr, Anaïs a filé sans discuter.

Quand la mère du garçon, la fameuse tante Jeanne personne ne sait comment elle a été mise au courant a débarqué affolée, Camille avait déjà nettoyé, désinfecté et bandé les blessures avec lassurance dune pro. Jeanne nen revenait pas. Elle a remercié Camille, avant de conclure, admirative :

Toi ma fille, tu seras médecin et pas un médecin ordinaire, un vrai bon médecin. Tu nas pas perdu ton sang-froid, bravo ! Franchement, on ne reçoit pas toujours ce genre daide des vrais médecins, alors là, chapeau !

Dans les randonnées, tout le monde voulait Camille Morel dans le groupe. On nespérait pas se blesser, mais au moins, avec Camille, on était moins inquiets.

Après, il y a eu la fac de médecine à Paris, linternat à Lyon, la spécialisation à Montpellier, et les nombreux stages de formation continue.

Un jour, alors que Camille, désormais Médecin Responsable, faisait lintérim comme cheffe du service de diagnostic fonctionnel, elle est devenue une référence à lhôpital. Dailleurs, son prénom complet était Camille Élisabeth Morel, mais entre collègues, cétait toujours « Camille ».

Son équipe était super, à une exception près le vieux chef adjoint, Monsieur Bernard Lefèvre. Lui, cétait le râleur, le fauteur de troubles, laspirateur dénergie, comme on dit. Il ne vivait que pour la polémique. Camille faisait semblant dignorer ses piques, mais seul son mari Antoine savait à quel point cétait épuisant pour elle.

Heureusement, ils ne se croisaient quune fois par semaine en commission médicale, là où lon discutait les cas des nouveaux patients. Mais même à cette fréquence, ces réunions étaient un vrai calvaire.

Lefèvre adorait contredire Camille et se permettait des remarques bien cinglantes. Il voyait bien que Camille tentait de prendre sur elle, ce qui, paradoxalement, le rendait dautant plus agaçant.

Ce type est impossible, râlait-elle à Antoine, en dînant. Je fais toujours tout pour rester calme, mais jai limpression quil prend plaisir à me provoquer.

Jen suis sûr, mais tu gagneras ce bras de fer, affirmait Antoine en souriant. Tu es la diplomate de la famille !

Maman a raison, renchérit Maxime, leur fils de treize ans. Si tu en as marre dêtre médecin, deviens diplomate, ça paye mieux de toute façon !

On verra bien, répondit-elle en riant.

Camille a toujours été diplomate, mais elle restait humaine. Et les limites humaines, eh bien, elles existent.

Un jour, lors dune énième commission, tout roulait comme dhabitude, jusquà ce que Camille doive présenter le cas dune dame denviron soixante ans, qui patientait en face deux, assise sur le divan.

Normalement, après lexposé, le patient sortait et la cheffe de service docteure Marie Simon, Camille et Lefèvre discutaient à huis clos. Mais là, la dame a soudain demandé, la voix tremblante :

Dites-moi franchement, cest grave ? Vous pensez que je men sortirai ? Faut que jélève encore ma petite-fille, qui na plus que moi

Il y avait tant dangoisse et despoir dans ses yeux fatigués.

À peine Camille avait-elle ouvert la bouche pour rassurer la patiente, que Bernard Lefèvre a lancé, sèchement :

Avec votre diagnostic ? Mais chère madame, votre maladie est beaucoup trop avancée, aucun médecin sérieux ne vous donnerait la moindre garantie de guérison ! Fallait y penser avant !

La veuve en est restée bouche bée, son visage sest mis à trembler. Mais Lefèvre a enfoncé le clou :

Je connais la chanson : vous attendez, vous vous soignez seule, et quand ça devient critique, vous rappliquez chez le médecin ! Mais nous, on nest pas des magiciens, hein !

La patiente, bouleversée, a fondu en larmes et sest sauvée. Plus tard, Camille sen voulait horriblement de ne pas avoir remis Lefèvre à sa place. Mais sur le coup, elle était tellement ahurie Hurler sur une femme âgée, déjà au plus mal, ce nest vraiment pas humain. Même Marie Simon secouait la tête, désapprouvant.

Même si, dans le fond, elles savaient que Lefèvre avait raison sur le diagnostic brutal, il aurait pu montrer plus de tact, un minimum de respect.

Et là, Camille a craqué. Trop cest trop. Cette fois, le vieux Bernard allait lentendre !

Monsieur Lefèvre, permettez-moi, mais pour qui vous prenez-vous ?

Quoi, jai été trop direct ? rétorqua-t-il, haussant les épaules. On nest pas des fées, non plus. Je rappelle que nimporte quelle maladie est plus facile à traiter au début, cest évident, non ?

Camille grimaça en voyant le petit sourire satisfait de Lefèvre. Il pensait lavoir énervée. Eh bien, il allait voir.

Vous avez raison, répondit-elle plus calmement, cest toujours mieux dintervenir tôt, et parfois cest la seule solution ! Mais vous vous rendez compte des efforts que jai dû faire pour convaincre cette dame de venir se soigner ? Elle avait confiance, elle croyait que tout irait bien et là, en une phrase, vous détruisez tout ça. Bravo !

Elle sarrêta, contrariée. Lefèvre bredouilla, puis essaya de reprendre la main, mais il comprit vite que cétait inutile. Avec Camille, pas de prise facile, et elle savait sa valeur.

Il criait encore dans le vide, mais Camille ne lentendait même plus. Elle avait la gorge nouée, le cœur serré. Impossible de rester dans la même pièce que cet homme. Elle attendit quil parte, puis sassit à son bureau, feuilletant distraitement ses dossiers.

Docteure Morel ? entendit-elle timidement, relevant la tête pour découvrir, à sa grande surprise, Bernard Lefèvre lui-même, lair complètement confus, tenant une petite bouteille de tisane pour calmer les nerfs.

Il était tout gêné, et Camille néprouva aucun triomphe, juste un peu de pitié. On disait que Lefèvre était seul dans la vie Était-ce pour ça quil était aussi dur ?

Docteure, tenez, buvez ça Et pardon. Vous avez sûrement raison

Vous avez raison vous aussi, Bernard, répondit-elle en prenant la tisane. Mais notre rôle, cest aussi de donner de lespoir, parfois il fait des miracles. Vous en savez quelque chose, non ?

Il hocha la tête, distrait. Cette soudaine transformation était déconcertante, mais Camille navait pas le temps de sétonner, elle voulait clarifier les règles :

Bernard, jespère que cest bien compris : plus jamais dhumiliation en présence dun patient. Peu importe que ce soit le ministre ou le dernier des aides-soignants. Ma compétence nest pas à débattre devant eux.

Oui, Camille, jai compris, marmonna-t-il.

« Espérons que ça tienne, » pensa-t-elle.

Une heure plus tard, Camille était au chevet de la patiente. Elle sappelait Véronique Martin. Sur sa table, un beau bouquet de tulipes trônait. En voyant Camille, elle lui lança un grand sourire :

Figurez-vous, votre chef est passé ! Il ma amené des fleurs et sest excusé. Il ma dit : On fera tout pour vous guérir, le possible comme limpossible.

Voilà qui est bien ! répondit Camille en lui tapotant affectueusement la main. On va vraiment tout donner. Vous navez pas dit votre dernier mot, ma belle ! On dirait une jeune mariée, là.

Oh, vous êtes drôle ! sexclama la patiente en riant.

Un mois plus tard, Véronique allait beaucoup mieux. Le jour de sa sortie, Lefèvre lui offrit une boîte de bons chocolats.

Tenez, cest pour votre petite-fille, dit-il un peu gêné.

Merci, vous êtes gentil !

Et ça, cest pour vous, ajouta-t-il en lui tendant un bouquet de roses.

Oh, quelles belles fleurs ! On ne men a pas offert depuis des années. Merci à vous tous, vous mavez véritablement remise sur pied !

Je pourrais dire repartez-nous vite, confia Lefèvre, mais mieux vaut non ! Sauf pour le plaisir de votre visite, bien sûr. Prenez soin de vous.

Tout le monde dans la chambre en resta bouche bée : Mais quest-ce qui lui arrive ?! pensaient-ils tous. Lefèvre, réputé pour son manque total de douceur ?

Entre Camille et Bernard Lefèvre, une vraie complicité sest installée. Ils prenaient souvent un café après les réunions, se retrouvaient parfois au bistrot du coin de la rue.

Vous savez, le bonheur, ça nexiste pas, lâcha-t-il un jour. Cest sûrement pour ça que jai ce sale caractère. La vie passe et jai limpression dêtre passé à côté.

Quest-ce que vous racontez ? répliqua Camille. Vous tenez un haut poste, ce nest pas rien !

Peut-être, répondit-il, mais le bonheur, cest autre chose. Je lai eu un temps mais il sest envolé.

Camille sourit intérieurement, mais se retint : ce nest pas le moment de juger, il se confie.

Au fil du temps, la présence de Bernard Lefèvre devenait de plus en plus agréable.

Les collègues avaient remarqué ce rapprochement, mais personne nosait gloser Camille nétait pas du genre à prêter le flanc aux ragots, et Lefèvre, encore moins.

Mais quest-ce que tu lui as fait ? demanda un jour Sabine, linfirmière, pendant le goûter du vendredi. Jamais vu sourire ce bonhomme, et pourtant, depuis peu

Tous les vendredis après-midi, dans la cuisine de lhôpital, cétait goûter entre femmes : on amenait des biscuits maison, des crêpes, de la confiture, cétait un moment joyeux et attendu.

Aujourdhui encore, elles savouraient le thé au cassis, préparé par la responsable de service, madame Olympe.

Les collègues scrutaient Camille, comme si elle allait révéler le secret de lannée.

Franchement, les filles, il ny a rien de magique, répondit Camille. Le secret, cest juste davoir confiance en soi et de jamais oublier sa dignité, peu importe qui on a en face.

Facile à dire, quand on est cheffe de service ! persifla la jeune aide-soignante, Maëlle. Mais moi, dès que je le croise, jai des frissons.

Camille sourit :

Si, cest pour tout le monde ! Chacun a droit à sa dignité, quon soit simple aide-soignante ou directrice de lhôpital et la confiance en soi, ça sentraîne.

Cest vrai ça, approuva madame Paulin, la psy. Surtout avec ce genre d aspirateur dénergie. Eux, dès quils sentent une personnalité forte, ils fuient.

Moi, je crois simplement que Lefèvre est un homme malheureux, murmura la cheffe cuisinière, Virginie.

Toutes acquiescèrent, sauf Camille, qui le savait désormais pertinemment.

Je suis en retard, jai tout raté ? sexclama Perrine, la lingère, en entrant en trombe.

Tu arrives pile pour la meilleure partie ! ironisa la psy. On parlait de Lefèvre

Ah, vous êtes au courant, alors ! sexclama Perrine.

Au courant de quoi ? se pressèrent-elles de demander.

Lefèvre va se marier !

Non, sérieusement ?

Eh ben ça alors !

Faudra que lenfer gèle avant que ça narrive !

Les exclamations fusaient.

Camille, ne me dis pas que tu nétais pas au courant, lança Olympe, la responsable de service, un brin malicieuse.

Juré, rien entendu, répondit Camille, interloquée. On parle beaucoup, mais côté cœur, il est muet !

Rien détonnant, conclut alors la psychologue. Les gens comme lui ne montrent jamais leur vulnérabilité.

« Cest bien vrai, pensa Camille. Mais qui est la future ? »

Et dailleurs, cest qui ? demanda Maëlle.

Je ne suis pas sûre, répondit Perrine en se servant du thé. Je crois que cest une ancienne patiente.

Pas possible ! samusa Virginie, la cuisinière, alors que Camille devinait enfin

Bon les filles, cette nouvelle, ça sarrose ! On trinque toujours au thé, mais un bon verre de vin ne serait pas de refus, non ?

Évidemment, lidée a fait fureur, et tout le personnel féminin a levé son verre à la santé du grincheux qui savait, peut-être que le mariage ladoucirait vraiment ?

Le lendemain, alors que Camille prenait un café, Lefèvre sapprocha, le sourire aux lèvres, tout lumineux.

Camille décida de ne rien laisser paraître : il allait sûrement vouloir lui annoncer la bonne nouvelle lui-même.

Vous rayonnez, Bernard, plaisanta-t-elle.

Oh oui ! Jai une bonne nouvelle Je vais me marier, Camille !

Ah bon ? Et avec qui ? Ne me dites pas que cest un secret ! Jespère que cest une femme bien !

La meilleure du monde pour moi, affirma-t-il. Eh oui Cest Véronique. Celle-là même pour qui tu tes fâchée contre moi à la commission. Elle ma touché. Alors, jai pris ma chance, et tout sest fait naturellement.

Mais quel filou ! sesclaffa Camille. Franchement, un excellent choix !

Je le pense aussi. Et je voulais vous inviter à la noce, vous et votre famille. Cest grâce à vous tout ça, Camille. Vous auriez fait une grande diplomate !

Oh, arrêtez ! Le destin fait toujours bien les choses.

Leur conversation sest terminée sur une note légère, mais le cœur de Camille était touché.

Le jour du mariage, Lefèvre était élégant comme jamais. Véronique, resplendissante, méconnaissable. Elle avait opté pour un carré court, de jolis cheveux châtains, paraissait dix ans de moins et rayonnait de bonheur.

Elle na cessé de remercier Camille et, franchement, tout le monde y a mis du sien.

Comme quoi, le plus grincheux des hommes peut retrouver le sourire. Il suffit, parfois, dun peu despoir et dune part de gentillesse.

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La fée du 6e : Ou comment Élise Bocquet devint un médecin admiré, apaisa un “vampire énergétique” chef de service, fit preuve de patience lors des commissions médicales mouvementées et, finalement, réconcilia l’humanisme et la rigueur au cœur d’un hôpital parisien
Il a refusé d’épouser sa petite amie enceinte. Sa mère l’a soutenu, mais son père a pris la défense du bébé à naître.