Il n’a pas écrit
Hier matin, Camille monta le son de son téléphone au maximum. Par précaution seulement. Au fond delle-même, elle savait pourtant : il nécrirait pas. Cette certitude était semblable à la sensation dorage qui monte, lourde et inéluctable, comme lair qui se fige avant que le ciel ne craque. Mais tout de même, elle laissa la sonnerie activée. Lespoir ressemble parfois à une vieille cicatrice : il fait mal, mais refuse de seffacer. Camille remonta ses cheveux en un chignon faussement négligé, avec juste assez dattention pour paraître naturelle et jolie. Elle enfila son manteau vert sapin celui-là même quil avait un jour comparé à une forêt automnale. Depuis, il était resté au placard, sauf ce matin. Elle mit du rouge à lèvres. Rouge vif. Beaucoup trop éclatant pour une sortie matinale à la pharmacie et la boulangerie.
La pharmacie était remplie de bruits : quelquun toussait rauquement dans un coin, une femme discutaillait sur le prix des médicaments, un homme patientait sans mot dire, passant dun pied sur lautre. Lodeur des plantes sèches et celle, mordante, des antiseptiques flottaient dans lair. Camille prit une boîte de vitamines celles quil lui avait conseillées autrefois, quand ils prenaient encore des cafés ensemble le matin. Elle examina létiquette, scrutant les fines lettres. Date de péremption : automne prochain. Même ce carton semblait mesurer les derniers mois dun temps révolu.
Chez le boulanger, rien navait changé : le jeune homme avec un tatouage au poignet derrière le comptoir, la senteur du pain chaud mêlée à la cannelle, et la vieille enceinte diffusant une mélodie discrète. Camille acheta un croissant à la framboise celui quil avait baptisé, un matin, « saveur de laube », tout en effaçant les miettes de son menton dun sourire. Elle en prit deux. Un pour le thé du retour, comme avant, quand tout était si simple. Et lautre pour rien, juste pour avoir un morceau du passé enfoui au fond dune poche.
De retour chez elle, Camille sarrêta sur le pas de la porte. Dans lappartement, le silence sétait installé, dense comme la poussière sur les reliures des vieux livres. Lair semblait figé, réticent à tout mouvement. Le téléphone, posé face contre la fenêtre, donnait limpression davoir honte de la regarder. Aucun message. Aucun appel. Le monde semblait passer à côté delle, indifférent et pressé. Elle-même se devinait presque transparente, se fondant dans les nuances grises du petit matin.
Camille mit la bouilloire à chauffer, ôta son manteau lentement, comme pour ne pas troubler la quiétude. Elle aligna ses bottines près de la porte, ajusta soigneusement le col sur le porte-manteau. Puis elle alluma la vieille radio : la voix du journaliste évoquait les embouteillages, un nouvel épisode neigeux, puis une exposition au musée municipal. Les mots semblaient lointains, comme assourdis sous leau. Elle but une gorgée de thé trop brûlante, mais ne laissa rien paraître. Elle sapprocha de la fenêtre, appuya son front contre la vitre glacée.
Au-dehors, la neige fine tombait, piquante et décidée, se déposant sur les parapluies, les écharpes, fondant aussitôt sur les pavés. Un père jeune remettait la laine de la bonnet sur la tête de son petit garçon, avec une tendresse forgée par le temps. Des personnes âgées marchaient lentement, bras liés, comme soudées par leurs années partagées. Certains pressaient le pas, glissaient sur les trottoirs gelés ; dautres riaient les yeux rivés à leur téléphone ; dautres encore sémerveillaient devant les vitrines illuminées de guirlandes de Noël. La vie poursuivait son chemin bavarde, débordante, indifférente. Elle passait juste à côté delle, telle un train parti pendant quelle restait sur le quai, paralysée par lhésitation.
Il na pas écrit.
Mais Camille saisit le balai et rangea le sol, même si la poussière était presque invisible. Elle appela sa tante écoutant patiemment les histoires de potager, de voisinage, de nouvelle recette de tarte. Elle prit soin du vieux cactus, vérifiant si ses aiguilles navaient pas jauni. Elle prit enfin rendez-vous chez le médecin cette petite chose remise à plus tard depuis des semaines. Elle consulta ses factures tout était payé, mais elle nota un trait dans son agenda. Elle lava le plaid du canapé, ajoutant un soupçon de lessive parfumée, pour que l’appartement ait lodeur du vivant, du réconfort.
Le soir venu, elle alluma les lumières dans toutes les pièces. Non par crainte de lobscurité. Mais ainsi, l’appartement semblait habité les fenêtres éclairées se reflétaient sur la chaussée humide, chuchotant au monde entier : quelquun est là, il existe de la vie ici.
Dans le reflet de la vitre, Camille contempla son propre visage et pensa : « Il na pas écrit. Mais moi, je suis là. » Pas comme un prétexte ou une bravade, mais comme une certitude douce. Comme une bougie quon allume, non pour quelquun dautre, mais pour soi-même. Pour se rappeler : tu existes toujours.
Parfois, persister à être présent, cest déjà écrire sa propre histoire même lorsque le silence des autres pèse plus lourd que les mots absents.





