Madame, savez-vous si le bus est déjà passé ? lança, essoufflé, un homme à la moustache, le souffle court en courant vers larrêt. Il avait dépassé la cinquantaine, veste usée sur le dos, survêtement, un vieux sac de sport jeté sur lépaule. Un visage ordinaire, taillé à la hâte, avec ses moustaches que Camille Deschamps navait jamais supportées. Elle détourna le regard, fermée, sans répondre.
Madame, cest si difficile de dire non ? Est-ce le dernier bus qui vient de passer ou jai encore une chance ? Vous attendez bien un bus vous aussi, non ? dit-il en reprenant son souffle, laissant tomber son sac épais sur le banc à côté de Camille.
Je nattends personne, ni rien, répondit-elle, sèchement, puis prise de conscience de lheure, et incertaine de qui il était, elle ajouta, adoucie : Il y a bien eu un bus il y a cinq minutes, je nai pas retenu le numéro.
Eh bien voilà, cest fini ! Lhomme saffala lourdement sur le banc, si fort que Camille crut un instant que le bois céderait sous eux, et bondit.
Vous aussi, vous lavez manqué ? relança-t-il, insistant, presque énervant !
Camille, faisant mine dignorer la scène, rajusta son manteau, décidée à rentrer. La nuit était déjà bien avancée.
Il y avait moins dune heure, un étrange désir lui avait saisi la gorge : sortir, briser la routine, lair était devenu presque irrespirable, la solitude trop pesante, sensation nouvelle pour la sage Camille Deschamps.
Toute sa vie, Camille avait vécu seule, dans une douce indépendance. Ses amies mariées, entourées denfants, ce nétait pas pour elle. Elle se rappelait dailleurs, au village, sa mère enchaînait les grossesses avant den placer trois en foyer. Camille, laînée, avait fui à Paris. Un diplôme de comptabilité obtenu de haute lutte, embauchée à la célèbre brasserie « LÂge dOr », animée, joyeuse, toujours pleine de musique et de saveurs.
Dabord simple comptable, elle gravit les échelons jusquau poste de chef comptable, et ce jusquà la retraite. Mariages, anniversaires, mille histoires défilaient ; jamais Camille ne sennuyait. Bon salaire, bons petits plats au travail, son appartement acheté à ses propres frais, quelques vacances ici et là, elle navait rien à envier aux autres.
Mais lan passé, le nouveau patron la jugea trop ancienne, incapable de comprendre la « modernité » du métier, selon lui. Et Camille, mise à la retraite, bien avant lheure quelle sétait fixée.
Elle chercha un temps un autre poste, sans conviction. Les offres ne lui correspondaient pas, les bons postes cherchaient des jeunes. Elle laissa tomber : après tout, elle avait une petite réserve, cétait suffisant. Et elle goûta à la liberté totale pour la première fois.
Le début fut parfait : nuit sans réveil, promenades, excursions, marche nordique dans les parcs. Livresse, avant que lennui ne la rattrape, la poussant cette nuit-là à prendre la rue et à sasseoir sur ce banc darrêt de bus.
Les voitures passaient, lumières vives, rumeurs, passants distraits. Camille se figeait, persuadée de nexister quà peine, spectatrice dune ville palpitante qui ne lui offrait plus de place.
Elle se croyait inutile, superflue, perdue au milieu de ce Paris grondant, invisible aux yeux du monde.
Puis soudain, cet homme !
Pas de toit pour la nuit, vous non plus ? Moi, ça mest déjà arrivé, dormir sur un banc jusquau matin Je viens de la banlieue, jai raté ma correspondance après ma garde. La semaine dernière, il faisait doux, mais là, on se gèle ! Enfin bon, jai préparé des sandwiches au saucisson, ne vous inquiétez pas, madame. Prenez, cest du bon pain frais, du saucisson comme il faut. Et puis, jattrape ma bouteille, un coup de thé chaud, un peu de sucre, on va se réchauffer.
Dans un élan inopiné, lhomme fourra le sandwich dans la main de Camille. Elle voulut refuser, mais la faim était trop forte. Pas de dîner, peu de déjeuner non plus. Elle mordit à pleines dents cétait un délice ! Depuis longtemps, plus de charcuterie pour la ligne, mais quel parfum de pain, et le saucisson, mon Dieu
Lhomme éclata de rire :
Eh bien, ça change du régime, hein ? Allez, gardez, je verse le thé, attention cest très chaud. Comment vous vous appelez ?
Camille Deschamps dit-elle, la bouche pleine, lhomme accompagna sa réponse dun hochement de tête ravi.
Camille ! Moi, cest Gérard Leclerc. Jai bossé des années à Renault, puis viré, maintenant je fais les rondes de nuit, un peu de sécurité. La vieille mère est malade, je bosse pour payer ses pilules, elle tient bon encore, que veux-tu Javais une famille, mais tout a mal fini, le fils sest envolé, la femme sest tirée, alors je fais avec. Il haussa les épaules, un sourire un peu las, ses yeux trahissant une grande fatigue.
Et toi, Camille, tes loin de chez toi ? Tu veux que je te paie un taxi ? Pour moi, hors de Paris, les taxis la nuit cest trop cher, double tarif. Mais pour toi, ça irait. Tiens, dit-il en fouillant dans la poche de sa veste, voilà bien de quoi faire rentrer quelquun.
Camille sentit remonter à la surface le souvenir de Nicolas, son camarade décole au village, qui partageait ses sandwiches avec elle quand elle avait faim, et la regardait avec cette tendresse mêlée de moquerie, tout comme Gérard en ce moment. Elle se sentit, lespace de quelques secondes, redevenir la fillette dalors, sans histoires de brasserie « LÂge dOr », ni retraite subie.
Elle engloutit son sandwich, savoura la gorgée de thé brûlant, sucré, et tout à coup sentendit dire, surprise par sa propre audace :
Venez plutôt chez moi, Gérard. Ce nest pas un banc quil vous faut ! Mon appart est juste là. Prenez votre sac, venez et attention à vous, je suis peut-être vieille, mais il ne faut pas me chercher !
Il la regarda, stupéfait, hésitant entre la porte et Camille.
Mais pourquoi vous étiez dehors alors ? Vous attendiez quoi ?
Jattendais plus rien, il ny a plus rien à attendre. Allez, venez ou je rentre seule ! fit Camille en se levant, déjà en route.
Gérard ramassa son sac et la suivit, secouant la tête.
Eh ben ! Pas banal Mais je vous préviens, moi je dors par terre, dans un coin, et au matin je file. Merci cest quil fait froid ce soir, marmonnait Gérard derrière Camille, confus mais ému.
Au matin, Camille fut réveillée par des bruits bizarres. Gérard était déjà debout, assis sur le canapé-lit de la cuisine, affairé dans la salle de bains :
Ta chasse deau fuyait, je tai réparé ça. Jai peut-être gagné un petit-déj, non ? se redressa-t-il, lui adressant un sourire dont elle ne savait, au fond, si elle lattendait.
Elle le regarda : cet homme étranger, les cheveux argentés, encore humidifiés. Mais au fond delle, une chaleur inconnue, une joie bizarre.
Eh bien Gérard, tu las mérité. Omelette aux tomates, ça te dit ? sourit-elle. Au fait, le lave-linge fait aussi des siennes, et puis
Gérard Leclerc resta une semaine, jusquà sa prochaine ronde. Il téléphona à sa mère, qui trouva tout très bien, et il demeura.
Désormais, ils vivent à deux. Gérard part travailler tous les trois jours. Camille attend son retour, préparant pour lui des petits plats dignes des bistrots de la ville. Gérard lui baise parfois la main en riant :
Camille, je savais bien que cétait toi que jattendais ! Mon retard, cétait pas un hasard tu penses quon a droit au bonheur, à nos âges ? Jai longtemps vécu sans savoir quil me restait tant à ressentir, quelle chance jai
Ils rendent visite à la vieille mère, presque octogénaire, toujours battante et joyeuse. Camille, face à elle, se sent redevenir petite fille.
Et du fond du cœur, la mère de Gérard, Marthe, savoure le bonheur de son fils retrouvé. Enfin, il y a du sens à lexistence, enfin, il y a de la joie dans la maison.




