Pendant le divorce, un époux fortuné prit la décision de laisser à sa femme une ferme abandonnée, perdue au beau milieu dune étendue vide et silencieuse. Cependant, un an plus tard, limprobable devint réel : quelque chose survint qui le laissa stupéfait.
Laurent, tu sais que je nai plus besoin de toi ici, nest-ce pas ? dit Camille, la voix ferme et claire. Je te conseille de reprendre la route vers Paris.
Tu parles de quelle ville ? répondit-il, épuisé, le regard errant. Camille navait plus la force de discuter, trahie par celui en qui elle avait cru le plus. Leur vie à deux avait commencé de rien : ils avaient vendu lappartement étriqué de Lyon et risqué toutes leurs économies dans un projet commun. Laurent navait offert quune simple chambre de bonne dans un vieil immeuble, alors que Camille, par son esprit vif et son acharnement, les avait menés vers la stabilité. Ils avaient vécu chichement, voguant de location en location, avant que leur persévérance ne paie.
Mais avec le temps, Laurent sétait métamorphosé en maître absolu. Rusé, il avait transféré lensemble de leurs biens à son propre nom, veillant à ce que Camille ne touche rien lors de la séparation. Quand tout fut sous son contrôle, il lança la procédure de divorce.
Tu trouves ça juste, Laurent ? souffla Camille, le cœur lourd.
Il haussa les épaules, indolent.
Pas cette rengaine Depuis des mois tu napportes rien. Tout repose sur moi, toi, tu es absente.
Cest toi qui mas demandé de prendre du recul et de penser à moi, fit-elle dun ton égal.
Laurent soupira, excédé.
Jen ai assez de ces conversations stériles. Au fait, tu te rappelles ce vieux corps de ferme hérité de mon ancien patron, Monsieur Lefèvre ? Il est mort et ma légué ce lopin de terre insignifiant. Parfait pour toi. Si tu nen veux pas, tu nauras rien du tout.
Camille esquissa un sourire triste, perçant les intentions de Laurent. Après douze ans de vie commune, elle se rendait enfin compte davoir partagé son existence avec un inconnu.
Très bien, mais je veux que le domaine soit entièrement à mon nom.
Ça ne pose aucun problème. Je ferai des économies sur les taxes, ricana-t-il, ironique.
Camille ne répondit plus. Elle emballa ses effets les plus essentiels et sinstalla dans une petite chambre dhôtel aux abords de Dijon. Elle était décidée à repartir de zéro, que lavenir lui réserve une ruine ou un simple champ nu. Elle le découvrirait sur place. Si lendroit ne valait rien, elle reviendrait en ville ou se tracerait un autre avenir.
Elle emporta le strict minimum dans sa vieille Clio, laissant à Laurent et à sa nouvelle conquête tout le reste. La nouvelle compagne, croisée à quelques occasions, semblait plus imbue de sa personne quintelligente. Si Laurent croyait encore pouvoir sappuyer sur Camille, il se trompait amèrement.
Laurent lui remit les papiers en souriant, presque moqueur.
Bonne chance.
À toi aussi, répondit Camille paisiblement.
Noublie pas la photo avec les vaches ! lança-t-il en riant.
Camille referma la portière sans un mot et prit la direction du sud. Plus elle séloignait, plus ses larmes jaillissaient sans frein. Elle ne sut pas à quel moment le chagrin lemporta, jusquà ce quun faible tapotement à la vitre la réveille doucement.
Ça va, ma belle ? Mon mari et moi tavons vue là, immobile, dit une vieille dame au sourire doux.
Camille contempla la femme, puis observa le reflet du panneau « Arrêt de bus » dans le rétroviseur. Un sourire timide naquit sur ses lèvres.
Ça va, jétais juste un peu dépassée par tout ça.
La femme acquiesça, dune compréhension tranquille.
On revient de lhôpital. Notre voisine y est seule, personne ne la visite. Tu irais vers Dijon, par hasard ?
Camille leva les sourcils, surprise.
Dijon ? Là où est la ferme ?
Oui, bien que ce ne soit plus un vrai domaine Le propriétaire est mort, elle sombre dans loubli. Quelques âmes soccupent encore des bêtes par tendresse, mais le lieu sétiole.
Quel hasard, répondit Camille, cest justement là que je vais. Montez, je vous emmène.
La vieille dame sinstalla devant, son époux à larrière.
Jmappelle Camille, annonça-t-elle en lançant le moteur.
Je suis Geneviève Martin, voici mon mari Paul.
En chemin, Camille recueillit mille histoires sur la ferme : les vols, les dévouements discrets, la décadence du site. Sur place, elle découvrit des champs nus et une grange croulante où paissaient vingt vaches esseulées. Malgré tout, elle décida de sy installer et dy forger un nouveau départ.
Douze mois passèrent et Camille, du haut de sa colline fleurie, contemplait avec fierté les quatre-vingts vaches broutant paisiblement ses prairies. Elle avait métamorphosé la ruine en une exploitation florissante. Ce fut un chemin de croix elle dut vendre ses bijoux, sacrifier ses dernières économies pour acheter des semences et du fourrage. Mais à présent, ses produits étaient prisés jusque dans la région parisienne.
Un matin, une jeune fille prénommée Éloïse lui montra une annonce pour des camions frigorifiques à bon prix. Camille reconnut aussitôt le numéro : il appartenait à la société de Laurent. Dun sourire audacieux, elle demanda à Éloïse dappeler et de surenchérir de cinq pour cent, à condition que les camions ne soient montrés à aucun autre acheteur.
Ce fut ainsi quà la visite des véhicules, elle tomba nez à nez avec Laurent, médusé.
Tu comptes les acheter ? balbutia-t-il.
Oui, cest indispensable à la ferme que tu mas cédée. Elle tourne à plein régime maintenant, nous devons nous agrandir.
Laurent resta bouche bée. Son monde se disloquait, tandis que Camille, sans plus regarder en arrière, sétait affranchie du passé.
Finalement, Camille trouva le bonheur auprès de Luc, un mécanicien qui laida à transformer la ferme. Ensemble, ils célébrèrent le baptême de leur fille, alors que Laurent, depuis lombre de ses regrets, ne pouvait quobserver la trame de sa vie se défaire lentement.





