La chaise en trop La boîte de décorations de Noël trône sur la table depuis trois jours. Nadège passe devant, caresse la boîte du plat de la main avant d’allumer la bouilloire. Elle songe, une fois de plus, à la ranger dans le haut du placard, avec les affaires oubliées. Autrefois, avec Victor, ils sortaient la boîte début décembre. Il râlait qu’il était trop tôt, mais finissait par grimper sur le tabouret, cherchant entre les rubans poussiéreux. Boule emballée dans du journal, Père Noël sans nez, guirlande collante sur le pull. Maintenant, le tabouret est contre le mur, vide. Au printemps, leur fils avait descendu la boîte lors de son passage, depuis, elle n’a jamais bougé. La bouilloire siffle, Nadège verse l’eau dans une tasse, allume la lumière jaune au-dessus du gaz. Quatre chaises autour de la table, comme avant. Sur celle près de la fenêtre, repose la chemise chaude de Victor—toujours là, depuis avril. Nadège ne sait quoi en faire. L’enfermer dans l’armoire serait une trahison. L’enlever et laisser la chaise nue serait pire. Son téléphone vibre sur le rebord de la fenêtre : son fils envoie une photo de la petite-fille à la maternelle, les enfants fabriquent un bonhomme de neige avec du coton. « Maman, comment tu vas ? On répète pour la fête, je t’appelle plus tard. » Nadège regarde l’écran jusqu’à ce que les lettres se brouillent, répond brièvement, comme elle a appris à le faire : « Ça va. Je m’occupe. Ne t’en fais pas. » Son quotidien est simple. Hier, une jeune femme du syndic a apporté des factures et un formulaire de réclamation. Il faut aller à la Mairie, signer les papiers. Et elle n’a plus de médicaments contre la tension. La docteure a dit qu’il ne fallait pas oublier. Nadège le sait, mais rassembler assez de courage pour quitter l’appartement est plus difficile que de décrocher les rideaux pour la lessive. On sonne à la porte. Elle sursaute, repose sa tasse et va ouvrir. Sur le paillasson : Rita, sa voisine en bonnet tricoté, un sachet de clémentines à la main. — Bonjour Nadège. Je reviens du marché, les clémentines étaient en promo. J’en ai pris trop, je vous en apporte. Elle tend le sac, la fraîcheur aigre-douce des fruits embaume la cuisine. — Oh, il ne fallait pas, souffle Nadège. J’en ai encore. — Je n’en mangerai pas tout, prenez-les. Tout va… bien ? Rita détourne les yeux, effrayée de sa propre question. — Je vis, dit Nadège, merci. Vous entrez deux minutes ? — Non, je file, les enfants ont leurs devoirs. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi, d’accord ? J’ai changé l’ampoule du palier, c’est moins sombre maintenant. Ça doit vous aider le soir. Nadège acquiesce, même si elle ne sort guère la nuit. Elle referme la porte, serre le sac de clémentines dans la main. De retour à la cuisine, elle pose les fruits près de la boîte de Noël, tire vers elle la chaise de Victor. Elle s’assoit dessus, le bois craque, le dossier lui tape dans le dos, pas comme d’habitude. Elle était toujours face à la fenêtre auparavant. Maintenant elle fixe le mur nu, où l’an dernier était accrochée la guirlande en papier. Penser à la remettre en place lui semble incongru, comme organiser une fête privée sans la personne qui lui en donnait le sens. On lui répète qu’il faut continuer, que le temps guérit. Pour l’instant, le temps montre surtout ce qu’il ne vaut mieux pas toucher dans la maison. Trois semaines avant le Nouvel An. Dans la cour, la neige tassée est grise, marquée par les pétards des enfants. Chaque matin, Nadège observe le gardien peiner avec sa pelle, puis retourne à son porridge, allume la télé pour que quelqu’un parle dans l’appartement. Mais les voix criardes sur les soldes et le miracle des fêtes la repoussent vite. Sa copine lui téléphone. Sylvie ne sait pas faire dans la douceur, mais elle ne lâche rien. — Nad’, j’ai pris des billets pour le concert au centre culturel, le 30. Tu viens. Pas question de rester seule… — Je ne sais pas, Sylvie. J’ai tous ces papiers, les ordonnances… — Les papiers attendront. Viens, ne serait-ce qu’une heure, ça te fera voir du monde. Nadège promet vaguement, Sylvie assure qu’elle relancera bientôt. Après l’appel, Nadège rejoint la chambre, contemple la veste de Victor soigneusement posée sur la chaise. Elle glisse ses doigts dans la poche, même si elle sait qu’elle est vide. Juste une doublure et un vieux ticket de bus oublié au printemps. Le soir, elle se décide à ouvrir la boîte de décorations. Elle la pose au sol dans le séjour, soulève le couvercle, respire la laine rance et le verre froid. Sort quelques boules, trace leur relief du doigt. Elle se remémore Victor râlant quand elle mettait les décorations trop près de la fenêtre—« que ça soit beau de dehors ». Ça lui revient trop nettement, elle referme la boîte, la repousse du pied contre le mur. Les médicaments manquent, il faut aller à la pharmacie. Elle attend d’avoir terminé la dernière plaquette, espérant en trouver une oubliée quelque part. Rien. Elle n’a plus qu’à enfiler manteau, bonnet, gants. La doudoune de Victor pend toujours à côté de la sienne, elle détourne les yeux en nouant la sienne. Dehors, le vent mord les joues, donne un air nouveau au froid. Nadège longe la façade, contourne les tas de neige, rejoint l’arrêt. La pharmacie est à trois pâtés de maison. Elle y va à pieds, un bus la dépasse à grand bruit, Nadège aperçoit des visages fatigués à travers la vitre. Dans la pharmacie, une foule. Avant les fêtes, tout le monde pense à sa santé. Odeur d’iode et de parfum bon marché. Elle rejoint la file, tenant sa sacoche. Un homme tousse à sa droite, une jeune fille feuillette son portable à sa gauche. — Vous aussi, c’est pour la tension ? demande quelqu’un devant. Un petit monsieur aux cheveux gris en doudoune verte, un papier à la main. — Oui, acquiesce Nadège. C’est quotidien. — Je commence juste, soupire-t-il. Le médecin dit que l’âge rattrape. Mais je me demande comment ça se fait. Hier encore, je jouais au foot dehors. Elle sourit, un sourire grave. — « Hier », dit-elle, j’emmenais mon fils à la maternelle… aujourd’hui je traîne ici chaque mois. — C’est qu’on vit encore, répond le monsieur. Tant qu’on traîne. La file avance, le dialogue s’arrête là. À la caisse, il la dévisage à nouveau : — Vous êtes du quartier ? Votre visage me dit quelque chose. — Oui. Escalier B. — Je suis dans l’autre allée. Alors, à une prochaine. Ils ne se demandent pas leurs prénoms. Rien d’autre n’est nécessaire. Mais rentrer paraît plus facile, comme si la rue était moins opaque. Les jours fondent, comme la neige sur le rebord de la fenêtre. Elle reporte sa visite à la Mairie, le papier attend sur la commode. Sylvie rappelle plusieurs fois, l’encourage pour le concert. Nadège finit par prétexter un malaise — ce n’est pas loin de la vérité. Ça brûle dans la poitrine, ça tape dans la tête, mais le thermomètre indique la normale. Le 31, elle se lève tôt. Pas de grands projets — son fils propose de venir la chercher pour les fêtes, elle préfère attendre mars « pour voyager mieux ». Elle ne veut pas être ce bagage qu’on traîne par habitude. Elle prépare des pâtes, coupe une tranche de saucisson, ouvre une boîte de petits pois. Le saladier est minuscule, dans un bol à céréales. Avant, ils en préparaient une bassine jusqu’au 3 janvier. Elle met le bol au frigo, le recouvre. Les clémentines restent dans leur assiette, éclatantes comme des décorations. L’après-midi, l’hôpital appelle pour rappeler un rendez-vous reporté. Elle note la date dans son agenda pour janvier. Déballe la nappe neuve achetée avant ce printemps et la pose sur la table. Ses doigts hésitent près de la place de Victor. Là, désormais, c’est vide. Le soir, les messages affluent—tante d’une autre ville, voisine de campagne, cousine. Des cartes avec sapin et vœux. Nadège répond brièvement. Un message acide l’attrape : « Ce sera la meilleure année de ta vie. » Elle coupe le son, laisse le téléphone sur la commode. De l’appartement voisin, rires, couverts, odeur de viande grillée se glissent sous la porte. Le brouhaha indique que la moitié de l’immeuble regarde la télé. Nadège marche de la cuisine à la chambre comme sur un cercle minuscule. Elle vérifie tout, sans en avoir besoin. L’eau refroidit dans la bouilloire. Sur le tabouret traîne une rallonge en boule. À minuit moins dix, elle s’assied sur le canapé. La télé muette diffuse jeux et chanteurs agitant des drapeaux. L’année nouvelle arrive sans demander la permission. Elle observe la chaise avec la chemise de Victor. La tasse vide. Elle ferme les yeux. Elle sait déjà : les douze coups vont suivre, le feu d’artifice, et tout le monde va appeler, comme si rien n’avait changé, cherchant le ton optimiste. Dans le couloir, la lumière sous la porte s’allume, quelqu’un sort sur le palier. Des voix, la porte de l’ascenseur claque. Nadège se lève brusquement, attrape la poubelle, glisse une veste. Pas vraiment logique. Il fallait juste sortir de ce cercle entre télé et chaise. Elle ouvre la porte au moment précis où le feu d’artifice éclate au-dessus de la ville. Les vitrages tremblent. Sur le palier, Rita, son mari en jogging et, à la surprise de Nadège, le monsieur de la pharmacie. Tous penchés au rebord, admirent les couleurs dans la cour. — Ah, Nadège, s’exclame Rita. Bonne année ! Vous allez jeter la poubelle ? Venez voir, la vue est superbe. Nadège hésite, son sac à la main. — Je… voulais juste descendre. — Vous la descendrez après, objecte le monsieur en doudoune verte. Ce feu d’artifice ne se rate pas. Il lui fait une place au bord de la fenêtre. Nadège dépose son sac. Dehors fusent les salves, sur le terrain on hurle « bravo », on siffle. Les écrans clignotent dans la nuit. — C’est mon frère, Alexandre, glisse Rita. Il vient chez nous pour les fêtes. — Bonjour, fait-il. On s’est vu à la pharmacie. — Je me souviens, sourit Nadège. Tous cinq restent serrés, épaule contre épaule. Odeur de plat mijoté venant de chez Rita, froid de la fenêtre entrouverte, pelures de clémentine sur l’appui. Quelqu’un lance les douze coups sur son téléphone. Rita verse un peu de mousseux dans des gobelets. — Il faut bien trinquer, dit-elle. Même symboliquement. Nadège aurait refusé, mais ses doigts acceptent le gobelet. Elle avale une gorgée. Le pétillant est sucré, bien froid, mais réchauffe la gorge. — À… la vie, dit Alexandre. Comme on peut. La phrase tombe. Personne ne précise ce qu’il veut dire. On fait tinter les gobelets, « bonne fête » se perd dans la rondeur du moment. Nadège sent qu’on attend — qu’on parle de Victor, de sa peine. Mais Rita lui effleure juste le bras. — Si besoin, passez, souffle-t-elle. Même juste pour un thé. Le soir, on regarde de vieux films… — Merci, hoche Nadège. Un quart d’heure plus tard, elle rentre. La poubelle descend au passage. Elle retire ses pantoufles, raccroche sa veste. Plus envie d’allumer la télé. Le vacarme du feu d’artifice baisse peu à peu, comme si le monde avait baissé le volume. Dans la cuisine, elle sort le bol de salade, une cuillère. Les petits pois croquent, le goût est presque le même que d’habitude. Elle mange lentement, contemplant la chaise avec la chemise. Puis, dans un élan, elle la décroche, la plie, serre le tissu contre elle. L’odeur est presque dissoute, lavée par le temps. La chemise va dans l’armoire, aux côtés de ses propres vêtements, pas dans le fond. De retour à la cuisine, elle saisit la chaise à pleines mains, la déplace délicatement vers la fenêtre. Les lattes grincent sur le lino. Posée tout contre le rebord. Elle s’assied, teste la position, le champ de vision a changé. On voit la crèche derrière la maison, les fenêtres allumées d’inconnus. Elle imagine : le thé du matin ici, le regard sur les premières voitures quittant la cour. La pensée de prendre place ici, à la place de Victor, la blesse et la rassure à la fois. La chaise perd son aura sacrée du passé. Elle redevient une simple chaise près de la fenêtre. Après les fêtes, la ville s’apaise. Les affiches criardes s’enlèvent, les gens vont à leurs courses ordinaires. Nadège finit par aller à la Mairie, patiente, signe pour la retraite. Au retour, elle prend des vitamines à la pharmacie. Peu de monde cette fois. La pharmacienne feuillette un magazine. Près des tisanes, une femme en doudoune jauge les boîtes. — Pardon, demande-t-elle, vous avez testé celle à la camomille ? Le goût ? — Normal, répond Nadège, en s’approchant. J’en bois le soir. Rien d’extraordinaire, mais ça se boit. La femme esquisse un sourire. — Tout est sans miracle aujourd’hui, dit-elle. Mon mari est mort l’an dernier. Je tente de trouver un truc pour alléger. Rien ne fonctionne… sauf de se lever et d’aller acheter du thé. Elle parle sobrement, sans larme — presque comme on parle du temps. — Moi aussi, murmure Nadège, ce printemps. Elles se regardent, crochent les yeux une seconde. — Prenons la camomille toutes les deux, propose la femme. On saura qu’une autre boit la même quelque part. — D’accord. Pas de noms, pas de promesses. Mais en quittant la pharmacie, le froid lui semble moins mordant. Elle pense moins au retour pour s’allonger ; elle se souvient du pain, de la coriandre pour la soupe. Chez elle, les courses posées sur la table, elle regarde la chaise près de la fenêtre. Sa propre écharpe l’habille désormais, le journal neuf sur le rebord. Elle s’assied, déballe ses paquets. Les clémentines dans une coupe, les anciennes jetées. Le téléphone sonne doucement. SMS de Sylvie : « Tu tiens ? Je passe la semaine prochaine, d’accord ? » Elle répond : « J’attends. Je ferai une tarte. » Puis elle ouvre son agenda. Note le rendez-vous médical de janvier. En dessous : « Thé chez Rita ». Rita, dans l’ascenseur hier, lui proposait à nouveau des chaussons aux choux, et de regarder le vieux film de guerre à la télé. Nadège n’a pas refusé. L’appartement est toujours calme. Une tranquillité qui n’effraie plus, comme en avril, la première fois sans le ronflement de Victor. Maintenant elle abrite le froissement du papier, le rythme du couteau sur la planche, la télé étouffée du voisin. Elle se lève, attrape le journal du rebord et le pose sur la chaise près de la fenêtre. Prépare son infusion de camomille, l’apporte avec sa tasse. S’assoit, glisse ses pieds dans ses chaussons, contemple la rue. La cour grise, la fine couche de neige. Deux gamins à bonnet coloré fabriquent un bonhomme de neige tordu. L’un tente de lui accrocher une carotte, s’amuse quand elle tombe. Plus loin, une femme promène son chien. En face, on secoue un tapis par la fenêtre. Nadège boit une gorgée de thé. Le goût est franc, simple. Elle sent la fatigue dans son corps, mais une fatigue acceptable — celle qui permet de vivre : se lever, aller en pharmacie, recevoir du monde, répondre aux messages. Le souvenir de Victor reste. La place vide à table aussi. Mais à ses côtés, il y a la chaise près de la fenêtre, sur laquelle elle est assise. Elle tourne la page du journal, s’attarde sur le programme télé. Ce soir, ils diffusent un vieux film qu’ils regardaient ensemble autrefois. Nadège pense qu’elle pourra le lancer et inviter Rita, si elle est disponible. Sinon, le voir seule, bien emmitouflée dans son châle. Devant elle, un an à venir. Sans garantie, sans grandes joies. Seulement des jours à aller chez le médecin, à flâner, à recevoir. Et parfois, rentrer chez soi sans peur d’allumer la lumière. Elle pose sa tasse sur le rebord, rapproche sa chaise du radiateur. La chaleur envahit ses jambes. Elle sent dans son ventre qu’un nœud se dénoue — pas brisé, simplement moins serré. Une boule de neige frappe la porte d’entrée, quelqu’un s’enfuit. Dans la pièce, l’horloge égrène les minutes. Nadège caresse le dossier de bois et se promet : demain matin elle sortira marcher entre les congères et repasser à la pharmacie prendre un sachet de camomille. Juste pour ne pas rester sans rien. Ensuite, elle reviendra sur cette chaise près de la fenêtre. Et continuera à vivre — comme elle le peut désormais.

Le tabouret de trop

La boîte de décorations de Noël trônait sur la table depuis trois jours déjà. Françoise, encore une fois, passa devant sans sarrêter, effleura le couvercle du bout des doigts, puis se dirigea vers la bouilloire. Elle alluma le gaz, sappuya contre lévier et pensa à la cachette du dessus de placard, se retenant de ranger la boîte là-haut une fois de plus.

Avant, avec André, ils la sortaient dès le début décembre. Il râlait, comme quoi cétait trop tôt mais au final, il montait sur le tabouret et fouillait dans les liens poussiéreux. La boule enroulée dans Le Figaro, le Père Noël sans nez, les guirlandes collantes sur les pulls. Le tabouret restait auprès du mur, vide. Au printemps, leur fils lavait descendu pour le quarantième, et la boîte navait pas bougé depuis.

La bouilloire se mit à siffler, Françoise coupa le gaz. Elle versa un sachet dans son mug, alluma la lumière au-dessus de la plaque. Le jaune lui piqua les yeux, soudain la cuisine semblait bien petite. Quatre chaises autour de la table, comme avant. Sur celle près de la fenêtre, il y avait toujours la chemise dAndré, encore là, depuis avril. Françoise ne savait pas quoi en faire. La ranger semblait une trahison, mais laisser la chaise nue, cétait pire encore.

Son téléphone vibra sur le rebord de la fenêtre. Un message de son fils : une photo de la petite-fille à la maternelle, ils fabriquaient un bonhomme de neige en coton. « Maman, ça va ? On répète le spectacle, on sappelle après. » Elle fixa lécran jusquà ce que les lettres deviennent floues. Elle répondit brièvement, comme elle avait pris lhabitude ces derniers mois : « Ça va. Des bricoles à faire. Ne tinquiète pas pour moi. »

Les bricoles en question étaient plutôt simples. Hier, la jeune femme du syndic était passée déposer les factures et un papier pour une régularisation. Il fallait aller à la mairie, signer la demande. Ses cachets pour la tension étaient presque finis. La médecin disait de ne pas zapper, important. Françoise le savait, mais se motiver à sortir était devenu plus dur quautrefois, quand il fallait décrocher les rideaux pour les laver.

On frappa à la porte. Elle sursauta, posa son mug sur la table, et alla ouvrir. Sur le paillasson, il y avait Martine, la voisine, bonnet tricoté et petit sac en main.

Bonjour, Françoise. Je reviens du marché, il y avait une promo sur les clémentines. Jen ai pris trop, je vous en donne, ça me fait plaisir.

Elle lui tendit le sac. Les fruits dégageaient ce parfum acidulé, hivernal.

Oh, fallait pas souffla Françoise. Jen ai encore.

Je ne mangerai pas tout. Prenez-les, ça fera plaisir. Comment ça va, vous vous tenez le coup ?

Martine détourna vite le regard, gênée de sa propre question.

Je fais aller, dit Françoise. Merci. Vous voulez entrer ?

Non, je file, les enfants attendent, devoirs à finir. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous mappelez, daccord ? Jai changé lampoule dans lescalier, ce sera moins sombre le soir.

Françoise acquiesça, même si le soir elle sortait rarement. Elle referma la porte, sappuya contre. Le sac de clémentines était froid dans sa main.

De retour en cuisine, elle posa les clémentines près de la boîte de décorations, soupira, et tira à elle la chaise dAndré. Elle sy assit. Le bois grinça, le dossier lui appuya différemment dans le dos. Avant, elle prenait la chaise face à la fenêtre. Maintenant, elle regardait le mur vide où, lan passé, pendait une guirlande en papier.

Elle pensa à la guirlande sil fallait vraiment la remettre cette année. Se sentait presque honteuse, comme si elle voulait faire la fête sans celui qui donnait sens à ces fêtes. Les médecins et ses amies lui avaient dit, il fallait avancer, le temps guérit tout. Mais le temps, lui, ne faisait que pointer tous les objets à éviter dans la maison.

Il restait trois semaines jusquau Nouvel An. Dehors, la neige dans la cour était grise et piétinée, les enfants lavaient brûlée avec des pétards. Chaque matin, Françoise regardait par la fenêtre le gardien qui râlait avec sa pelle, puis séloignait, préparait son porridge, allumait la télévision, pour avoir au moins une voix à la maison. Mais impossible de regarder longtemps. Les animateurs hurlaient sur les promos, sur les miracles, et elle finissait écœurée.

Son amie lui téléphona Sylvette, du genre à ne pas tourner autour du pot, mais qui nabandonne jamais.

Françoise, jai pris des places pour un concert à la MJC, le 30. Viens avec moi, on va pas rester seules chacune dans son coin

Je sais pas, Sylvette. Jai tous ces papiers, les médicaments

Les papiers, tu les auras après ! Juste une heure de voir du monde, franchement.

Elle répondit vaguement, Sylvette promit de la rappeler pour « finir de la convaincre ». Après la conversation, Françoise retourna dans la chambre. Arrêtée devant la chaise où le veston dAndré était soigneusement suspendu, elle glissa ses doigts dans la poche elle savait bien quelle y trouverait juste la doublure et un vieux billet de bus froissé, resté là depuis le printemps.

Le soir venu, elle se décida à prendre la boîte de décorations. Elle la posa au sol, ouvrit le couvercle, aspira lodeur de coton et de verre ancien. Elle sortit quelques boules, caressa les reflets. Elle revit André râler parce quelle accrochait toujours les décorations côté fenêtre, « comme ça cest joli pour les passants ». Tout lui revint si fort quelle referma brusquement la boîte et la poussa contre le mur, du pied. Laisser là.

Pour les médicaments, il fallait passer à la pharmacie. Elle attendit le dernier cachet du paquet, vérifia tous les tiroirs rien. Elle enfila manteau, bonnet, gants. Sur le porte-manteau, à côté de sa parka, il y avait encore le manteau dAndré. Glissant ses doigts, elle détourna automatiquement le regard en se boutonnant.

Dehors, le vent glaçait les joues. Le froid lui semblait différent, comme sil avait changé pendant ces quelques mois. Françoise remonta tranquillement le long de limmeuble, contourna les tas de neige, jusquà larrêt de bus. La pharmacie était à trois rues. Elle décida dy aller à pied. Un bus la dépassa en pétaradant au feu ; en regardant, elle aperçut des visages fatigués.

Dans la pharmacie, la foule. À lapproche des fêtes, tout le monde pensait à sa santé. Lodeur diode et de parfums bon marché flottait partout. Elle se mit en bout de file, sac fixé contre elle. Sur sa droite un homme toussait, à sa gauche une jeune femme consultait son téléphone.

Vous aussi pour la tension ? demanda un monsieur devant.

Elle leva les yeux. Un homme dun certain âge, chevelure poivre et sel, veste verte, tenait lordonnance.

Oui, dit Françoise. Jen prends tout le temps.

Moi jattaque à peine, soupira-t-il. La docteure dit que lâge se pointe, et moi je me dis, comment ça ? Hier encore, je jouais au hockey dans la cour.

Elle esquissa un sourire, mais son regard restait sérieux.

Hier, hein Pour ma part, jai soixante balais. Il me semble quhier je conduisais mon fils à la maternelle, et aujourdhui je traîne ici chaque mois.

Au moins, on est encore là, dit le monsieur. Tant quon traîne.

La file avança, la discussion sarrêta delle-même. Au moment de payer, elle entendit derrière elle :

Vous êtes du quartier ? Je connais votre tête.

Oui, bâtiment B.

Moi du A. On se recroisera, alors.

Elle acquiesça et sortit. Pas besoin den savoir plus, pas besoin de suite. Mais le retour parut plus léger. Comme si quelquun avait nettoyé la vitre entre elle et la rue.

Les jours fondaient comme la neige sur le rebord de la fenêtre. Elle nalla jamais à la mairie, le papier traînait sur la commode. Sylvette rappela plusieurs fois, supplia pour le concert. Au dernier moment, Françoise déclina, prétextant la fatigue. Ce nétait pas tout à fait faux : elle avait la poitrine en feu, la tête résonnait comme lors dune grippe, mais son thermomètre restait implacablement normal.

Le 31, elle se leva tôt. Aucune vraie résolution. Son fils avait proposé de lui acheter un billet de train, de lembarquer chez lui, mais elle déclina. Il avait ses préoccupations, elle préférait attendre le printemps pour faire elle-même le déplacement. Cétait important de ne pas devenir une valise quon trimballe dans la bienveillance.

Elle prépara des pâtes, découpa la moitié dun saucisson, ouvrit une boîte de petits pois. La salade était minuscule, dans un bol à céréales. Autrefois ils faisaient un énorme saladier, quon mangeait jusquau 3 janvier. Elle mit son bol au frigo, couvert dune assiette. Les clémentines restaient dans la coupelle, toutes brillantes, comme des boules de Noël.

Dans laprès-midi, la secrétaire du cabinet médical appela, rappela son rendez-vous décalé avec la généraliste. Elle nota la date dans son agenda, pour janvier. Ensuite, elle ouvrit le colis de nappe neuve, achetée au début du printemps, et la déploya sur la table. Elle sentit ses doigts, un peu tremblants, arriver à lendroit où dhabitude reposait lassiette dAndré. Aujourdhui, rien quun vide.

Dans la soirée, les messages affluent. Tante de province, voisine de campagne, cousine éloignée. Cartes virtuelles, des sapins, des paillettes, des mots tous prêts. Françoise répondait « merci » ou « bonnes fêtes ». Une fois, elle sentit lamertume : quand quelquun envoya « cette année sera la meilleure de votre vie ! ». Elle coupa le son et laissa le téléphone sur le buffet.

Derrière la cloison, on entendait rire, le fracas des assiettes, et lodeur du rôti envahissait lentrée. Les téléviseurs ronflaient à tous les étages, on percevait le bourdonnement général de limmeuble. Françoise tournait de la chambre à la cuisine, sans cesse, vérifiait tout, même si rien nétait laissé allumé. Leau refroidissait dans la bouilloire. Sur le tabouret qui avait servi à descendre la boîte, était posé une rallonge enroulée.

À minuit moins dix, elle sinstalla sur le canapé. Mit la télé sans mettre le son. Des gens dansaient, des stars défilaient, agitant des petits drapeaux. Lannée approchait, sans permission.

Elle regarda la chaise avec la chemise dAndré. Sa tasse vide devant elle. Elle ferma les yeux. Pensée toute simple : bientôt, les douze coups, les feux, tous vont appeler, féliciter, comme si rien navait changé, il faudra répondre dune voix vive.

Dans le couloir, la lumière salluma sous la porte, des pas, la porte de lascenseur claqua. Françoise se leva soudain. Elle chercha la poubelle dans lombre, sassura que le sac était fermé. Glissa les pantoufles, enfila une veste. Pas vraiment logique juste le besoin de sortir du cercle, entre télé et chaise.

Elle ouvrit la porte pile au moment où le premier feu dartifice éclata dans la ville. Le bruit secoua limmeuble, les vitres tremblaient. Sur le palier attendait Martine, son mari en jogging, et, surprise, le monsieur de la pharmacie. Ils étaient penchés contre le rebord, scrutant les explosions colorées sur la cour.

Françoise, venez voir ! Bonne année ! Vous alliez au vide-ordures ? Venez ici, la vue est jolie.

Elle hésita, serrant son sac.

Je… voulais jeter ça.

Vous ferez ça après, dit le monsieur à la veste verte. Un feu pareil, faudrait pas manquer.

Il se poussa doucement, fit de la place. Françoise avança, posa son sac à terre. Dehors, les feux tonnaient. Sur laire de jeux, des enfants criaient « hourra », quelques sifflets, et les lumières de téléphones dansaient.

Ah, cest mon frère, Louis, dit Martine, en montrant le monsieur. Il est chez nous pour les fêtes.

Bonjour, répondit-il. On sest vus à la pharmacie.

Je men souviens, acquiesça Françoise.

Ils restèrent serrés, épaule contre épaule. Lodeur du rôti séchappait de chez Martine, le froid passait par la fenêtre entrebâillée, des peaux de clémentines embaumaient le rebord. Quelquun mit les douze coups sur son portable. Martine tendit à chacun un gobelet en plastique, un doigt de champagne.

Allez, juste une petite gorgée ! Pour la forme.

Françoise voulut refuser. Ses doigts prirent pourtant le gobelet. Elle goûta. Le vin pétillait, trop sucré, trop froid, mais lui réchauffa la gorge.

Alors, dit Louis. Allez, quon quon vive. À notre façon.

La phrase tomba lourdement. Personne najouta rien. Ils trinquèrent, quelques « bonne année » fusèrent. Françoise sattendait à ce quon parle dAndré, de la difficulté. Mais Martine se contenta de lui toucher doucement le coude.

Si vous voulez, passez nous voir, murmura-t-elle. Pour un thé. Des fois, le soir, on regarde des vieux films.

Merci, fit Françoise.

Un quart dheure plus tard, elle rentrait chez elle. Le sac à la poubelle, en passant. Retira ses pantoufles, la veste. Aucune envie de rallumer la télé. Le vacarme des feux, au-dehors, baissa comme si quelquun avait baissé le monde.

Dans la cuisine, elle sortit le bol de salade du frigo. Un peu dans lassiette, le petit pois croqua sous la dent le goût était presque comme avant. Elle mangea lentement, en regardant la chaise avec la chemise. À un moment, elle se leva, sapprocha, retira doucement la chemise. La plia, la serra un moment contre elle. Elle sentait encore la lessive, plus vraiment lodeur dAndré.

La chemise, elle la suspendit dans larmoire avec ses propres vêtements. Pas au fond, là où sont les vieilles affaires, mais juste avec ses pulls, dans le quotidien.

Revenant à la cuisine, elle prit la chaise à deux mains, la dégagea lentement de la table. Le bois grinça sur le sol. Elle la mit contre la fenêtre, tout près du radiateur.

Elle sassit un instant, vérifia si ça tenait droit. La cour était différente vue dici on apercevait la maternelle, les fenêtres illuminées des voisins. Elle imagina boire son thé du matin ici, en regardant la première voiture sortir du parking.

Penser que cétait sa place maintenant latteignait et la rassurait à la fois. La chaise nétait plus un reliquaire; juste une chaise près de la fenêtre.

Après les fêtes, la ville sassagit. Les devantures revinrent à la normale, les gens cessèrent de transporter des sacs énormes. Françoise alla enfin à la mairie, signa son dossier de retraite. Puis à la pharmacie pour acheter des vitamines.

Presque pas de fil dattente. La pharmacienne feuilletait son magazine. Près du rayon thés, une femme en grosse doudoune hésitait devant les boîtes.

Pardon, dit-elle, vous avez déjà pris celui à la camomille ? Il est buvable ?

Simple, répondit Françoise, sapprochant. Je le bois le soir. Pas de miracle, mais ça passe.

La dame sourit.

Aujourdhui, tout est sans miracle, fit-elle. Mon mari est décédé lan dernier. Je cherche toujours quelque chose pour alléger. Rien ne fait effet. Sauf de se lever le matin pour aller acheter du thé.

Son ton était neutre, pas larmoyant. Plutôt comme la météo.

Moi aussi, souffla Françoise. Ce printemps.

Elles se regardèrent un instant. Regards croisés, suspendus, une seconde.

On en prend chacune une boîte, proposa la femme. Comme ça, on saura quune autre en boit pareil quelque part.

Allons-y.

Leur échange dura une minute, pas didentités, pas de promesse. Mais en sortant, Françoise trouva lair moins mordant. Elle pensa moins au retour sur le canapé; elle envisagea même daller acheter du pain et un peu de persil pour la soupe.

Chez elle, elle posa les sacs sur la table, jeta un œil à la chaise contre la fenêtre. Sa grande écharpe en laine pendait au dossier; le dernier numéro dOuest-France traînait sur le rebord. Elle sassit, déballa les provisions. Les clémentines, elle les reversa dans une nouvelle coupelle, les vieilles à la poubelle.

Le téléphone sonna doucement dans la pièce. Message de Sylvette : « Alors, tu survis ? Je viens chez toi la semaine prochaine, on est daccord ! » Françoise sourit, répondit : « Passe quand tu veux. Je ferai une tarte aux pommes. »

Elle ouvrit son agenda, nota la date du rendez-vous médical pour janvier. Juste en dessous, ajouta : « thé chez Martine ». Hier, dans lascenseur, Martine lavait invitée encore, proposa ses restes de tourte au chou et un vieux film de guerre, qui passait ce soir-là. Françoise avait accepté.

Lappartement demeurait calme. La solitude ne lui faisait plus peur comme en avril, ce matin où elle sétait réveillée sans le souffle dAndré près delle. Dans ce silence, il y avait la place pour la page quon tourne, le couteau sur la planche, le son assourdi de la télé chez la voisine.

Elle se leva, posa le journal sur la chaise près de la fenêtre. Prépara un thé camomille, lapporta là aussi. Elle sassit, réchauffa ses pieds dans les pantoufles, contempla dehors.

La cour était grise, la neige étalée, deux gamins en bonnets colorés modelaient un bonhomme de neige tordu. Lun voulait y fixer une carotte, riait quand elle tombait. Au loin, une dame avançait lentement avec son chien. Une fenêtre en face, quelquun secouait ses tapis.

Françoise but une gorgée de thé. Lamertume était familière et douce. Elle se sentit fatiguée, mais de cette fatigue qui fait partie du quotidien : se lever, aller à la pharmacie, recevoir des gens, répondre aux messages. André restait dans ses souvenirs. La place vide à table demeurait. Mais à côté, il y avait maintenant la chaise près de la fenêtre, là où elle sinstallait.

Elle tourna une page du journal, sattarda sur la grille des programmes télé. Le soir, il y avait un vieux film quils regardaient, autrefois, ensemble. Elle pensa quelle pourrait le lancer, inviter Martine si elle était libre. Ou le regarder seule, blottie dans sa grande écharpe.

Devant elle, toute une année à venir. Pas de promesse de bonheur sur papier glacé, juste beaucoup de jours où lon peut aller voir le médecin, acheter du persil, se rendre chez les amis, ouvrir sa porte aussi. Et parfois rentrer chez soi et ne pas craindre dallumer la lumière.

Elle posa sa tasse sur la fenêtre et rapprocha légèrement la chaise du radiateur. La chaleur monta doucement. Elle sentit, au fond delle, se desserrer un vieux nœud qui la tenait depuis des mois. Il ne se dissipa pas, il se fit simplement moins dur.

Dehors, quelquun lança une boule de neige sur la porte dentrée et séclipsa. Dans la pièce, lhorloge faisait entendre ses petits « tic tac ». Françoise passa la main sur le dossier lisse de la chaise et se dit que demain, le matin, elle descendrait dans la cour, marcherait sur lallée entre les tas de neige, et passerait à la pharmacie prendre une autre boîte de thé camomille. Au cas où, pour ne pas rester à rien faire.

Puis elle reviendrait ici, sur cette chaise près de la fenêtre, et continuerait à vivre à sa manière, maintenant.

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two × one =

La chaise en trop La boîte de décorations de Noël trône sur la table depuis trois jours. Nadège passe devant, caresse la boîte du plat de la main avant d’allumer la bouilloire. Elle songe, une fois de plus, à la ranger dans le haut du placard, avec les affaires oubliées. Autrefois, avec Victor, ils sortaient la boîte début décembre. Il râlait qu’il était trop tôt, mais finissait par grimper sur le tabouret, cherchant entre les rubans poussiéreux. Boule emballée dans du journal, Père Noël sans nez, guirlande collante sur le pull. Maintenant, le tabouret est contre le mur, vide. Au printemps, leur fils avait descendu la boîte lors de son passage, depuis, elle n’a jamais bougé. La bouilloire siffle, Nadège verse l’eau dans une tasse, allume la lumière jaune au-dessus du gaz. Quatre chaises autour de la table, comme avant. Sur celle près de la fenêtre, repose la chemise chaude de Victor—toujours là, depuis avril. Nadège ne sait quoi en faire. L’enfermer dans l’armoire serait une trahison. L’enlever et laisser la chaise nue serait pire. Son téléphone vibre sur le rebord de la fenêtre : son fils envoie une photo de la petite-fille à la maternelle, les enfants fabriquent un bonhomme de neige avec du coton. « Maman, comment tu vas ? On répète pour la fête, je t’appelle plus tard. » Nadège regarde l’écran jusqu’à ce que les lettres se brouillent, répond brièvement, comme elle a appris à le faire : « Ça va. Je m’occupe. Ne t’en fais pas. » Son quotidien est simple. Hier, une jeune femme du syndic a apporté des factures et un formulaire de réclamation. Il faut aller à la Mairie, signer les papiers. Et elle n’a plus de médicaments contre la tension. La docteure a dit qu’il ne fallait pas oublier. Nadège le sait, mais rassembler assez de courage pour quitter l’appartement est plus difficile que de décrocher les rideaux pour la lessive. On sonne à la porte. Elle sursaute, repose sa tasse et va ouvrir. Sur le paillasson : Rita, sa voisine en bonnet tricoté, un sachet de clémentines à la main. — Bonjour Nadège. Je reviens du marché, les clémentines étaient en promo. J’en ai pris trop, je vous en apporte. Elle tend le sac, la fraîcheur aigre-douce des fruits embaume la cuisine. — Oh, il ne fallait pas, souffle Nadège. J’en ai encore. — Je n’en mangerai pas tout, prenez-les. Tout va… bien ? Rita détourne les yeux, effrayée de sa propre question. — Je vis, dit Nadège, merci. Vous entrez deux minutes ? — Non, je file, les enfants ont leurs devoirs. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi, d’accord ? J’ai changé l’ampoule du palier, c’est moins sombre maintenant. Ça doit vous aider le soir. Nadège acquiesce, même si elle ne sort guère la nuit. Elle referme la porte, serre le sac de clémentines dans la main. De retour à la cuisine, elle pose les fruits près de la boîte de Noël, tire vers elle la chaise de Victor. Elle s’assoit dessus, le bois craque, le dossier lui tape dans le dos, pas comme d’habitude. Elle était toujours face à la fenêtre auparavant. Maintenant elle fixe le mur nu, où l’an dernier était accrochée la guirlande en papier. Penser à la remettre en place lui semble incongru, comme organiser une fête privée sans la personne qui lui en donnait le sens. On lui répète qu’il faut continuer, que le temps guérit. Pour l’instant, le temps montre surtout ce qu’il ne vaut mieux pas toucher dans la maison. Trois semaines avant le Nouvel An. Dans la cour, la neige tassée est grise, marquée par les pétards des enfants. Chaque matin, Nadège observe le gardien peiner avec sa pelle, puis retourne à son porridge, allume la télé pour que quelqu’un parle dans l’appartement. Mais les voix criardes sur les soldes et le miracle des fêtes la repoussent vite. Sa copine lui téléphone. Sylvie ne sait pas faire dans la douceur, mais elle ne lâche rien. — Nad’, j’ai pris des billets pour le concert au centre culturel, le 30. Tu viens. Pas question de rester seule… — Je ne sais pas, Sylvie. J’ai tous ces papiers, les ordonnances… — Les papiers attendront. Viens, ne serait-ce qu’une heure, ça te fera voir du monde. Nadège promet vaguement, Sylvie assure qu’elle relancera bientôt. Après l’appel, Nadège rejoint la chambre, contemple la veste de Victor soigneusement posée sur la chaise. Elle glisse ses doigts dans la poche, même si elle sait qu’elle est vide. Juste une doublure et un vieux ticket de bus oublié au printemps. Le soir, elle se décide à ouvrir la boîte de décorations. Elle la pose au sol dans le séjour, soulève le couvercle, respire la laine rance et le verre froid. Sort quelques boules, trace leur relief du doigt. Elle se remémore Victor râlant quand elle mettait les décorations trop près de la fenêtre—« que ça soit beau de dehors ». Ça lui revient trop nettement, elle referme la boîte, la repousse du pied contre le mur. Les médicaments manquent, il faut aller à la pharmacie. Elle attend d’avoir terminé la dernière plaquette, espérant en trouver une oubliée quelque part. Rien. Elle n’a plus qu’à enfiler manteau, bonnet, gants. La doudoune de Victor pend toujours à côté de la sienne, elle détourne les yeux en nouant la sienne. Dehors, le vent mord les joues, donne un air nouveau au froid. Nadège longe la façade, contourne les tas de neige, rejoint l’arrêt. La pharmacie est à trois pâtés de maison. Elle y va à pieds, un bus la dépasse à grand bruit, Nadège aperçoit des visages fatigués à travers la vitre. Dans la pharmacie, une foule. Avant les fêtes, tout le monde pense à sa santé. Odeur d’iode et de parfum bon marché. Elle rejoint la file, tenant sa sacoche. Un homme tousse à sa droite, une jeune fille feuillette son portable à sa gauche. — Vous aussi, c’est pour la tension ? demande quelqu’un devant. Un petit monsieur aux cheveux gris en doudoune verte, un papier à la main. — Oui, acquiesce Nadège. C’est quotidien. — Je commence juste, soupire-t-il. Le médecin dit que l’âge rattrape. Mais je me demande comment ça se fait. Hier encore, je jouais au foot dehors. Elle sourit, un sourire grave. — « Hier », dit-elle, j’emmenais mon fils à la maternelle… aujourd’hui je traîne ici chaque mois. — C’est qu’on vit encore, répond le monsieur. Tant qu’on traîne. La file avance, le dialogue s’arrête là. À la caisse, il la dévisage à nouveau : — Vous êtes du quartier ? Votre visage me dit quelque chose. — Oui. Escalier B. — Je suis dans l’autre allée. Alors, à une prochaine. Ils ne se demandent pas leurs prénoms. Rien d’autre n’est nécessaire. Mais rentrer paraît plus facile, comme si la rue était moins opaque. Les jours fondent, comme la neige sur le rebord de la fenêtre. Elle reporte sa visite à la Mairie, le papier attend sur la commode. Sylvie rappelle plusieurs fois, l’encourage pour le concert. Nadège finit par prétexter un malaise — ce n’est pas loin de la vérité. Ça brûle dans la poitrine, ça tape dans la tête, mais le thermomètre indique la normale. Le 31, elle se lève tôt. Pas de grands projets — son fils propose de venir la chercher pour les fêtes, elle préfère attendre mars « pour voyager mieux ». Elle ne veut pas être ce bagage qu’on traîne par habitude. Elle prépare des pâtes, coupe une tranche de saucisson, ouvre une boîte de petits pois. Le saladier est minuscule, dans un bol à céréales. Avant, ils en préparaient une bassine jusqu’au 3 janvier. Elle met le bol au frigo, le recouvre. Les clémentines restent dans leur assiette, éclatantes comme des décorations. L’après-midi, l’hôpital appelle pour rappeler un rendez-vous reporté. Elle note la date dans son agenda pour janvier. Déballe la nappe neuve achetée avant ce printemps et la pose sur la table. Ses doigts hésitent près de la place de Victor. Là, désormais, c’est vide. Le soir, les messages affluent—tante d’une autre ville, voisine de campagne, cousine. Des cartes avec sapin et vœux. Nadège répond brièvement. Un message acide l’attrape : « Ce sera la meilleure année de ta vie. » Elle coupe le son, laisse le téléphone sur la commode. De l’appartement voisin, rires, couverts, odeur de viande grillée se glissent sous la porte. Le brouhaha indique que la moitié de l’immeuble regarde la télé. Nadège marche de la cuisine à la chambre comme sur un cercle minuscule. Elle vérifie tout, sans en avoir besoin. L’eau refroidit dans la bouilloire. Sur le tabouret traîne une rallonge en boule. À minuit moins dix, elle s’assied sur le canapé. La télé muette diffuse jeux et chanteurs agitant des drapeaux. L’année nouvelle arrive sans demander la permission. Elle observe la chaise avec la chemise de Victor. La tasse vide. Elle ferme les yeux. Elle sait déjà : les douze coups vont suivre, le feu d’artifice, et tout le monde va appeler, comme si rien n’avait changé, cherchant le ton optimiste. Dans le couloir, la lumière sous la porte s’allume, quelqu’un sort sur le palier. Des voix, la porte de l’ascenseur claque. Nadège se lève brusquement, attrape la poubelle, glisse une veste. Pas vraiment logique. Il fallait juste sortir de ce cercle entre télé et chaise. Elle ouvre la porte au moment précis où le feu d’artifice éclate au-dessus de la ville. Les vitrages tremblent. Sur le palier, Rita, son mari en jogging et, à la surprise de Nadège, le monsieur de la pharmacie. Tous penchés au rebord, admirent les couleurs dans la cour. — Ah, Nadège, s’exclame Rita. Bonne année ! Vous allez jeter la poubelle ? Venez voir, la vue est superbe. Nadège hésite, son sac à la main. — Je… voulais juste descendre. — Vous la descendrez après, objecte le monsieur en doudoune verte. Ce feu d’artifice ne se rate pas. Il lui fait une place au bord de la fenêtre. Nadège dépose son sac. Dehors fusent les salves, sur le terrain on hurle « bravo », on siffle. Les écrans clignotent dans la nuit. — C’est mon frère, Alexandre, glisse Rita. Il vient chez nous pour les fêtes. — Bonjour, fait-il. On s’est vu à la pharmacie. — Je me souviens, sourit Nadège. Tous cinq restent serrés, épaule contre épaule. Odeur de plat mijoté venant de chez Rita, froid de la fenêtre entrouverte, pelures de clémentine sur l’appui. Quelqu’un lance les douze coups sur son téléphone. Rita verse un peu de mousseux dans des gobelets. — Il faut bien trinquer, dit-elle. Même symboliquement. Nadège aurait refusé, mais ses doigts acceptent le gobelet. Elle avale une gorgée. Le pétillant est sucré, bien froid, mais réchauffe la gorge. — À… la vie, dit Alexandre. Comme on peut. La phrase tombe. Personne ne précise ce qu’il veut dire. On fait tinter les gobelets, « bonne fête » se perd dans la rondeur du moment. Nadège sent qu’on attend — qu’on parle de Victor, de sa peine. Mais Rita lui effleure juste le bras. — Si besoin, passez, souffle-t-elle. Même juste pour un thé. Le soir, on regarde de vieux films… — Merci, hoche Nadège. Un quart d’heure plus tard, elle rentre. La poubelle descend au passage. Elle retire ses pantoufles, raccroche sa veste. Plus envie d’allumer la télé. Le vacarme du feu d’artifice baisse peu à peu, comme si le monde avait baissé le volume. Dans la cuisine, elle sort le bol de salade, une cuillère. Les petits pois croquent, le goût est presque le même que d’habitude. Elle mange lentement, contemplant la chaise avec la chemise. Puis, dans un élan, elle la décroche, la plie, serre le tissu contre elle. L’odeur est presque dissoute, lavée par le temps. La chemise va dans l’armoire, aux côtés de ses propres vêtements, pas dans le fond. De retour à la cuisine, elle saisit la chaise à pleines mains, la déplace délicatement vers la fenêtre. Les lattes grincent sur le lino. Posée tout contre le rebord. Elle s’assied, teste la position, le champ de vision a changé. On voit la crèche derrière la maison, les fenêtres allumées d’inconnus. Elle imagine : le thé du matin ici, le regard sur les premières voitures quittant la cour. La pensée de prendre place ici, à la place de Victor, la blesse et la rassure à la fois. La chaise perd son aura sacrée du passé. Elle redevient une simple chaise près de la fenêtre. Après les fêtes, la ville s’apaise. Les affiches criardes s’enlèvent, les gens vont à leurs courses ordinaires. Nadège finit par aller à la Mairie, patiente, signe pour la retraite. Au retour, elle prend des vitamines à la pharmacie. Peu de monde cette fois. La pharmacienne feuillette un magazine. Près des tisanes, une femme en doudoune jauge les boîtes. — Pardon, demande-t-elle, vous avez testé celle à la camomille ? Le goût ? — Normal, répond Nadège, en s’approchant. J’en bois le soir. Rien d’extraordinaire, mais ça se boit. La femme esquisse un sourire. — Tout est sans miracle aujourd’hui, dit-elle. Mon mari est mort l’an dernier. Je tente de trouver un truc pour alléger. Rien ne fonctionne… sauf de se lever et d’aller acheter du thé. Elle parle sobrement, sans larme — presque comme on parle du temps. — Moi aussi, murmure Nadège, ce printemps. Elles se regardent, crochent les yeux une seconde. — Prenons la camomille toutes les deux, propose la femme. On saura qu’une autre boit la même quelque part. — D’accord. Pas de noms, pas de promesses. Mais en quittant la pharmacie, le froid lui semble moins mordant. Elle pense moins au retour pour s’allonger ; elle se souvient du pain, de la coriandre pour la soupe. Chez elle, les courses posées sur la table, elle regarde la chaise près de la fenêtre. Sa propre écharpe l’habille désormais, le journal neuf sur le rebord. Elle s’assied, déballe ses paquets. Les clémentines dans une coupe, les anciennes jetées. Le téléphone sonne doucement. SMS de Sylvie : « Tu tiens ? Je passe la semaine prochaine, d’accord ? » Elle répond : « J’attends. Je ferai une tarte. » Puis elle ouvre son agenda. Note le rendez-vous médical de janvier. En dessous : « Thé chez Rita ». Rita, dans l’ascenseur hier, lui proposait à nouveau des chaussons aux choux, et de regarder le vieux film de guerre à la télé. Nadège n’a pas refusé. L’appartement est toujours calme. Une tranquillité qui n’effraie plus, comme en avril, la première fois sans le ronflement de Victor. Maintenant elle abrite le froissement du papier, le rythme du couteau sur la planche, la télé étouffée du voisin. Elle se lève, attrape le journal du rebord et le pose sur la chaise près de la fenêtre. Prépare son infusion de camomille, l’apporte avec sa tasse. S’assoit, glisse ses pieds dans ses chaussons, contemple la rue. La cour grise, la fine couche de neige. Deux gamins à bonnet coloré fabriquent un bonhomme de neige tordu. L’un tente de lui accrocher une carotte, s’amuse quand elle tombe. Plus loin, une femme promène son chien. En face, on secoue un tapis par la fenêtre. Nadège boit une gorgée de thé. Le goût est franc, simple. Elle sent la fatigue dans son corps, mais une fatigue acceptable — celle qui permet de vivre : se lever, aller en pharmacie, recevoir du monde, répondre aux messages. Le souvenir de Victor reste. La place vide à table aussi. Mais à ses côtés, il y a la chaise près de la fenêtre, sur laquelle elle est assise. Elle tourne la page du journal, s’attarde sur le programme télé. Ce soir, ils diffusent un vieux film qu’ils regardaient ensemble autrefois. Nadège pense qu’elle pourra le lancer et inviter Rita, si elle est disponible. Sinon, le voir seule, bien emmitouflée dans son châle. Devant elle, un an à venir. Sans garantie, sans grandes joies. Seulement des jours à aller chez le médecin, à flâner, à recevoir. Et parfois, rentrer chez soi sans peur d’allumer la lumière. Elle pose sa tasse sur le rebord, rapproche sa chaise du radiateur. La chaleur envahit ses jambes. Elle sent dans son ventre qu’un nœud se dénoue — pas brisé, simplement moins serré. Une boule de neige frappe la porte d’entrée, quelqu’un s’enfuit. Dans la pièce, l’horloge égrène les minutes. Nadège caresse le dossier de bois et se promet : demain matin elle sortira marcher entre les congères et repasser à la pharmacie prendre un sachet de camomille. Juste pour ne pas rester sans rien. Ensuite, elle reviendra sur cette chaise près de la fenêtre. Et continuera à vivre — comme elle le peut désormais.
« Monsieur… puis-je déjeuner avec vous ? » demanda une petite fille sans-abri à un millionnaire. Ce qu’il fit ensuite fit pleurer tout le monde…