«Maman, cest nous, tes enfants Maman» Elle les regarda.
Élise et Gérard avaient connu la misère toute leur vie. La femme avait perdu tout espoir dun avenir heureux, de jours prospères. Elle avait été, jadis, une jeune fille amoureuse, rêvant dun futur éclatant à Paris, main dans la main avec lhomme quelle pensait aimer. Mais la vie navait pas suivi ce chemin tracé dans ses songes de jeunesse. Gérard travaillait darrache-pied dans une boulangerie de la banlieue, gagnant à peine de quoi acheter quelques baguettes. Comme si la pauvreté nétait pas suffisante, Élise découvrit un matin quelle attendait un enfant. Puis encore un, puis un troisième fils, trois garçons français, nés lun après lautre, comme sortis dun vieux conte montmartrois. Élise navait plus travaillé depuis la naissance du premier. Le maigre salaire de Gérard, payé en euros et plein de regrets, ne suffisait plus à couvrir la moindre envie. Les garçons grandissaient, demandant des pulls et des chaussures, réclamant des tartines au beurre.
Tout largent fondait dans le fromage, le lait, et un peu de vin rouge. Les factures dEDF sempilaient comme les feuilles mortes dans la rue. Après douze ans ainsi, la morosité sétait abattue sur la famille plus épaisse quun brouillard à Lyon. Gérard sétait mis à noyer ses chagrins dans le pastis. Il ramenait chaque sou à la maison, mais chaque soir rentrait plus titubant, lodeur de lalcool lui collant à la peau. Élise, lassée, vit son amour se dissoudre dans les taches de vin du vieux tapis. Un soir, Gérard rentra avec dans la main une bouteille de whisky à moitié vidée. Élise, comme submergée par cette réalité, lui arracha la bouteille et la vida dune traite, avalant la détresse comme on avale une gorgée brûlante. Ce soir-là, elle se mit à boire elle aussi.
Au bout de quelques semaines, le monde sembla sadoucir. Les soucis navaient plus de voix. Elle rit même de tout et de rien. Bientôt, chaque soir elle attendit, frémissante, larrivée de Gérard et la promesse dun verre partagé. La routine sinstalla: ils burent ensemble, chaque soir, en silence.
Élise oublia ses fils. Le quartier, quartier populaire de Saint-Ouen, murmurait devant leur immeuble: comment lalcool pouvait-il dévorer ainsi une âme? Les garçons, blêmes sous les réverbères, sillonnaient les ruelles, mendiant des croissants ou quémandant une pomme dans les marchés. Un jour, la voisine, courbée par tant dannées et de tristesse, ne put se taire:
Élise, il vaut mieux les confier à lAssistance Publique plutôt que les laisser mourir de faim devant tes yeux. Jusquà quand boiras-tu sans penser à tes enfants?
Ce reproche hanta Élise quelque temps, flottant comme un parfum de regrets dans ses rêves ivres. Peut-être serait-il plus simple sans les garçons qui trainaient leurs ombres sous leurs pieds. Elle parla à Gérard, puis, peu à peu, abandonnèrent leurs fils, lun après lautre. Les garçons furent placés à la DDASS. Ils pleuraient le soir, attendant ceux qui les avaient oubliés. Gérard et Élise ne pensaient plus à eux, effacés comme un souvenir dans le brouillard.
Plusieurs années passèrent, lentes, indistinctes. Les garçons quittèrent peu à peu lorphelinat, chacun recevant un minuscule studio en banlieue: une pièce, un matelas, une fenêtre sur la ville. Mais au moins, ils avaient un toit. Ils trouvèrent du travail dans des cafés, des ateliers, vivant serrés les uns près des autres, saidant, sans jamais parler de ceux qui les avaient mis au monde. Pourtant, le désir de comprendre, de demander «Pourquoi?», ne mourait pas.
Un après-midi, réunis, ils décidèrent de prendre la vieille Renault et de rouler jusqu’à la maison où ils étaient nés. En chemin, sous une pluie fine et étrange, ils aperçurent leur mère, trébuchant, une écharpe défaite dans le vent, traînant ses pas fatigués sur le trottoir. Elle passa près deux sans lever le regard, sans même voir ces visages qui portaient toujours son nom.
Maman, cest nous tes enfants Maman
Elle les fixa de ses yeux transparents, ouverts sur le vide. Puis soudain, elle reconnut leur voix. Sa tristesse éclata comme un orage dété. Élise se mit à pleurer, murmurant des paroles de pardon qui se dissolvaient dans lair. Mais pouvait-on vraiment pardonner? Les garçons se tenaient debout, silencieux, hésitant, égarés sur le seuil du passé et de lavenir. Ils se dirent, doucement, quelle resterait leur mère, peu importe ses faiblesses, et ils lui offrirent le plus étrange des pardons, celui qui naît dans le brouillard des rêves.





