Tu ne vas pas me jeter à la rue par un temps pareil, quand même ? Regarde, cest le déluge dehors ! Je suis trempée, traînant ma valise et mon cœur en miettes ! murmura Élodie, reniflant, étalant de ses doigts le mascara déjà dégoulinant sur sa joue.
Clémence restait figée dans lentrebâillement de son appartement, tenant maladroitement son peignoir, le regard posé sur le palier. Là, entourée de trois grands sacs et dune valise à roulettes, sa meilleure amie de lycée paraissait dévastée : les mèches sombres collées au visage, le manteau coûteux détrempé et, dans ses yeux, un abîme de tristesse.
Élo, il est onze heures passées souffla Clémence, se sachant déjà vaincue. Quest-ce qui tarrive ? Tu partais pas à Nice avec Julien la semaine prochaine ?
Julien nexiste plus ! hurla Élodie, sa voix rebondissant sur les murs du couloir, réveillant le chien du voisin qui aboya discrètement. Ce salaud ma trompée, tu te rends compte ? Je rentre plus tôt de chez lesthéticienne, et là Impossible den parler, il me faut une dose de verveine et un peu de chaleur. Sil te plaît, héberge-moi deux jours, le temps de me reprendre. Promis juré, après je trouve un studio et je pars. Parole de scout !
Clémence soupira et seffaça. Elle nétait pas un monstre, après tout. Élodie nétait plus vraiment une confidente, mais elles avaient traversé tant de choses ensemble Et puis, lappart était grand, un vrai deux-pièces, Clémence vivait seule, bossant à distance. Ça naurait pas dû poser problème.
Allez, entre fit-elle, un geste las de la main. Fais pas trop de bruit, les voisins dorment.
Ce fut le début dune odyssée qui coûta à Clémence des kilomètres de nerfs et un joli paquet deuros.
Les deux premiers jours se passèrent plutôt calmement. Fidèle à sa parole, Élodie « se remettait » lovée sur le canapé du salon, emmitouflée dans une couverture, regardant des séries larmoyantes, réclamant périodiquement du thé au citron. Clémence, prise par ses propres responsabilités affectives, servait le thé, prêtait loreille aux complaintes sur la traitrise de Julien, marchait en silence pour ne pas troubler la convalescente.
Tes une vraie amie, Clem marmonnait Élodie, mordant dans la part de gâteau au chocolat achetée par Clémence pour son anniversaire, quelle navait même eu le temps de goûter. Julien disait que lamitié entre femmes, ça nexiste pas. Moi je vais lui prouver le contraire ! Quand jaurai repris pied, je louerai un loft de rêve et tinviterai à la pendaison de crémaillère.
Au troisième jour, Clémence glissa subtilement la question du délai.
Élo, tu devais rester deux jours Aujourdhui on est mercredi. Tu as regardé les annonces ? À Paris, le marché bouge vite, tu trouveras facilement.
Élodie écarquilla les yeux, déjà remplies de larmes.
Clem, comment tu veux que je cherche ? Je suis en stress complet ! Je tremble, jai mal à la tête. Jai appelé pour une annonce, le type était odieux. Jai pleuré une demi-heure Donne-moi encore un ou deux jours. Je ne tembête pas, je suis discrète, comme une souris.
« La souris » avait déjà colonisé canapé et salle de bain. Ses crèmes, ses masques avaient envahi létagère, repoussant les modestes affaires de Clémence. Le manteau dÉlodie dominait le porte-manteau, occultant la veste de Clémence, et les chaussures trois paires de bottines et des baskets flashy transformaient lentrée en parcours du combattant.
Clémence ne dit rien. Elle avait du mal à imposer ses limites. Sa politesse, héritée dune vieille éducation, lempêchait de jeter une amie à la rue, même pour une « tragédie personnelle ».
À la fin de la première semaine, la « souris » avait trouvé ses aises. Clémence, comptable freelance, avait besoin de concentration et de silence. Mais son bureau, aussi sa chambre, nétait plus un havre de paix.
Clem, y a rien de bon dans ton frigo ? la voix dÉlodie surgissait alors que Clémence tentait de rapprocher les colonnes de chiffres. Juste des yaourts, des légumes Jai une envie de vraies boulettes maison, comme tu fais avec du fromage dedans !
Clémence détournait difficilement la tête de lécran, tentant détouffer sa colère.
Élo, je bosse. Cest la période des bilans. Si tu veux des boulettes, le haché est au congélo, loignon dans le tiroir. Prépare-les toi-même.
Beurk grimaçait Élodie. Je peux pas, mon vernis est tout frais. Puis, lodeur de viande crue me fait tourner de lœil. Allez sil te plaît, ça te fera une pause aussi.
Clémence, sinsultant intérieurement, finissait par sexécuter. Mieux valait cuisiner ces malheureuses boulettes elle-même que supporter les soupirs déprimés et endosser le rôle de geôlière insensible.
Au fait, côté courses, Élodie navait jamais proposé ni daller au supermarché, ni de commander en ligne. Elle mangeait avec lappétit dun bûcheron, mais son porte-monnaie restait clos.
Désolée, Clem, Julien a bloqué mes CB expliquait-elle quand Clémence suggérait un shopping commun. Je suis fauchée pour linstant. Mais dès que jai réglé mes histoires, tu récupères chaque sou, parole !
Clémence savait très bien quil ny avait ni mariage, ni biens à diviser, ni pension alimentaire. En parler aurait juste provoqué une nouvelle crise de larmes.
La deuxième semaine, Élodie prit ses aises.
Un soir, après une réunion pro, Clémence entra dans la pièce le salon avait changé de disposition. Son fauteuil préféré était poussé dans un coin, le canapé tourné face à la fenêtre. Une cendrier trônait sur la table, et lair empestait lencens bon marché.
Je me suis permis de revoir ton feng-shui ! sexclama Élodie, sortant de la salle de bain en peignoir, serviette nouée sur la tête. Lénergie circulait mal chez toi. Là, tout respire ! Tas vu ?
Élodie, Clémence sentit sa paupière tressauter. Pourquoi tu as bougé les meubles ? Et pourquoi ça sent la cigarette ici ? Tu sais que je supporte pas
Une seule clope, à la fenêtre ! se vexa Élodie. Mes nerfs sont à vif, tu comprends. Et pour la déco, cest pour mon blog. Je veux écrire sur la renaissance après la trahison, ça me prend, tu vois ?
On recommence sa vie dans son propre appart siffla Clémence. Élo, ça fait deux semaines. Tu avais promis deux jours. Je ne peux plus. Il faut que tu partes.
Élodie sécroula sur le canapé, se couvrant le visage. Ses épaules tremblaient.
Tu me vires Jen étais sûre. Personne ne veut de moi. Julien ma jetée, et maintenant toi Jai même pas de quoi payer une auberge ! Ma mère est à la campagne, y aller cest menterrer. Je croyais quon était des vraies amies
Clémence se sentit monstrueuse.
Daccord articula-t-elle, la mâchoire crispée. Encore une semaine, pas plus. Et tu trouves quoi faire, tu appelles celui que tu veux, mais dans sept jours tu quittes lappart.
Génial ! Élodie sécha ses larmes en une seconde. Tes trop chou ! Au fait, ton shampoing pro est fini, je lai utilisé, il mousse vraiment bien. Tu peux en racheter ?
Là, Clémence découvrit quelle la détestait. Dun mépris poli et immuable.
La troisième semaine fut infernale. Sentant le temps écoulé, Élodie commença à profiter à fond. Elle invitait des copines douteuses, même quand Clémence nétait pas là. « On na fait que boire du thé », mais le bac à déchets résonnait de bouteilles de vin. Elle passait des heures au téléphone, psalmodiant sur Julien, ses projets, ses plaintes sur « laigrie Clémence » sans tenir compte de sa présence derrière la porte.
Le coup de grâce arriva le samedi. Clémence était allée chez ses parents près de Chartres pour fermer le jardin, et rentra tard, épuisée, rêvant dun bain chaud. Elle introduisit sa clé et perçut, à lintérieur, de la musique et des rires.
Dans le hall, deux grosses paires de chaussures dhomme traînaient, sales, intimidantes.
Clémence avança dans le salon. Le tableau qui lui apparut aurait inspiré Delacroix. Sur son tapis beige préféré, nettoyé chez le pressing tous les six mois, se trouvaient des chips écrasées et une tache sombre de vin. Élodie, dans la belle pyjama soie de Clémence, était installée à table, flanquée de deux inconnus aux airs troubles.
Oh, la propriétaire arrive ! lança joyeusement Élodie, levant son verre. Clem, je te présente Patrick et Simon. Rencontrés sur une appli, ils maident à me détendre. Viens boire un verre !
Les hommes sourirent, toisant Clémence.
Élodie, la voix de Clémence était calme, mais lorage gronda en elle. Fais partir tes invités. Immédiatement. Et prépare tes affaires.
Pourquoi faire ta rabat-joie ? répliqua Élodie. On est bien, il est tôt, les gars sont cools, du vin, de la musique
Je répète : dehors Clémence coupa la musique dun geste. Cinq minutes. Après ça, jappelle la police.
Le plus costaud des deux se leva nonchalamment.
Elle est nerveuse, la proprio On est corrects, non ?
Je ne suis pas ta « mère ». Le chrono est lancé. Un
Les deux hommes, voyant que la fête était finie, se levèrent, maugréant sur « les hystériques ». Élodie était assise, boudeuse, telle une souris sur son grain.
Quand la porte claqua derrière eux, Élodie explosa.
Tu mas humiliée ! Devant des vrais mecs ! Ma chance peut-être
Les chances, on les construit ailleurs, pas en squattant lappart dune autre, en pyjama soie, et en ruinant son tapis rétorqua Clémence, glaciale. Prends tes affaires, cest terminé.
Je ne bougerai pas ce soir ! cria Élodie. Tas pas le droit ! Un mois ici, cest comme ma résidence ! Jappelle les flics, ils diront que cest toi qui fais du harcèlement !
Clémence la regarda, sidérée. Doù lui venait cette audace ?
Très bien céda-t-elle, brusquement tranquille. Tu passes la nuit, mais demain matin, je veux que tu aies disparu.
Elle senferma pour la première fois dans sa chambre, clef tournée dans la serrure. Impossible de dormir, les bruits de vaisselle, de dialogues nocturnes la tenaient éveillée. Mélange de peur et de résolution. Élodie ne partirait pas delle-même.
Au matin, Clémence se leva tôt. Élodie dormait, avachie sur le canapé, la bouche entrouverte, une main pendante, lair saturé de vin et de parfum.
Clémence shabilla, prit son sac et quitta doucement lappartement.
Première halte : le magasin de bricolage. Elle acheta un nouveau verrou, robuste, cher, à cylindre sécurisé. Puis appela un serrurier, dont lannonce était accrochée à lentrée du bâtiment.
Bonjour, urgent, dit-elle au téléphone. Changement de serrure express. Oui, je suis la propriétaire. Tous les papiers sont en règle. Pas de clef perdue, juste un remplacement, de suite. Payée au double du tarif.
Elle se balada au Parc Monceau, bu un espresso à la terrasse dun café, savoura la solitude et lair frais. Trois heures plus tard, devant limmeuble, rideaux tirés au salon, signe quÉlodie dormait toujours.
Clémence attendit le serrurier. Il arriva, mallette en main, la regardant avec un sourire complice.
Mari qui squatte ou locataire envahissante ? plaisanta-t-il.
Une amie trop envahissante, soupira Clémence.
Arrivés au palier, Clémence sonna, une fois, deux fois, obstinée.
Qui cest ? Clem, tas pas de clefs ? Je dors !
La porte souvrit. Élodie, en pyjama soie, décoiffée, pâle, croisa le regard du serrurier.
Élodie, bonjour, annonça Clémence. Voici le spécialiste. Tu as quinze minutes pour thabiller, prendre ta valise et partir. Il va changer le verrou.
Tes folle ! semporta son amie. Quel spécialiste ?
Celui qui refait la serrure. Tes clefs ne seront plus valables. Le temps tourne.
Le serrurier sinstalla sans mot dire, la perceuse vrombissait, faisant pâlir Élodie. Elle comprit que cette fois, cétait sérieux.
Les vingt minutes suivantes furent les plus bruyantes de la vie de Clémence. Élodie courait partout, fourrant ses affaires dans la valise, hurlant, insultant, traitant Clémence de « vipère », de « traîtresse », de « vieille fille qui jalouse le bonheur des autres ». Elle tenta de prendre le sèche-cheveux, le peignoir, et même les serviettes.
Le sèche-cheveux, tu le laisses dit Clémence, vérifiant les sacs à la sortie. Les serviettes aussi. Prends tes crèmes, pioche tout ce qui est à toi, et file.
Maudite sois-tu ! lâcha Élodie, traînant sa valise sur le palier. Je dirai à tout le monde quelle garce tu es ! Tu viendras rampante me demander pardon !
Je ne viendrai pas Clémence observait le serrurier finir la manipulation. Et, Élodie la tâche sur le tapis, la pressing saura peut-être leffacer. Ton culot, par contre, rien nenlèvera. Adieu.
La porte claqua, le nouveau verrou fit son office, coupant les cris du palier. Clémence sadossa au métal froid, les yeux fermés.
Cest bon, patronne, sourit le serrurier. Trois clefs neuves, plus personne viendra sincruster.
Merci souffla Clémence, lui tendant un billet. Vous mavez sauvé la vie.
Seule, elle ouvrit toutes les fenêtres. Les relents de parfum et de tabac sévaporèrent lentement. Elle arracha les rideaux, les mit à laver ; roula le tapis abîmé demain, elle appellerait une société de ménage.
Le téléphone ne cessait de vibrer. Élodie harcelait, les amis communs aussi, déjà au courant de la version dÉlodie. Clémence pris son portable, bloqua Élodie, quitta tous les groupes partagés.
Le silence se fit. Un silence rare. Seul le frigo bourdonnait, et la circulation sur le boulevard. Clémence se fit un vrai café, corsé, pas labomination soluble quÉlodie buvait.
Installée dans son fauteuil récupéré, elle observait Paris par la fenêtre. Un petit pincement : vingt ans damitié. Mais surtout, un grand soulagement. Elle venait de comprendre : un chez-soi, cest bien plus que des murs. Cest un lieu de force, et si quelquun vient y semer la pagaille, même la plus ancienne des amitiés ne doit justifier quon laisse tout foutre en lair.
Quelquun sonna. Clémence tressaillit : encore ?
Elle regarda dans le judas. De lautre côté, sa voisine, Madame Dupuis.
Clémence ! Ça va chez toi ? Jai entendu du bruit, des cris Je pensais appeler la police !
Clémence ouvrit, rassurée, pour la première fois depuis des semaines.
Oui, tout va bien, Madame Dupuis. Juste un peu de ménage, rien de grave.
Le ménage, cest important ! Faut pas laisser traîner, ça finit par sentir mauvais.
Vous avez raison, il fallait faire le tri.
Le soir, Clémence se fit livrer une pizza géante, double fromage. Elle la dévora seule, assise dans son fauteuil, sur le tapis nettoyé. Personne pour réclamer une part, ni pour zapper la télé, ni pour critiquer son look.
Le meilleur soir du mois.
Bien sûr, Élodie tenta de revenir. Une semaine plus tard, elle revint quand Clémence était absente, cogna à la porte, laissa une note réclamant sa brosse à cheveux oubliée. Clémence lavait jetée, la note fut ignorée. Elle entendit ensuite quÉlodie, réconciliée avec Julien deux jours après son expulsion, racontait partout avoir « sauvé sa copine de la dépression, vécu chez elle un mois, fait le ménage, et sêtre faite chasser par jalousie ».
Clémence en riait. Élodie pouvait raconter ce quelle voulait. Lessentiel : les clefs de chez elle nétaient désormais quà elle. Lhospitalité, cest précieux, mais il ne faut pas confondre accueil et invasion.




