Journal intime La maison, un vrai casse-tête
Et en quoi ça concerne ma maison ?
Ma tante Claudine, déjà affairée à sortir du réfrigérateur un bocal de cornichons et un morceau de comté, se retourna en souriant.
Ben tu vois, dans la petite chambre où je dors dhabitude, il y a des travaux en ce moment ! Et voilà que mon fils, ma belle-fille et les trois petits débarquent sans prévenir ! Je te jure, on ne sait même pas où les installer. Alors jai pensé : je file chez toi, je dors ici une nuit, demain matin je repars régler le chantier, et tout sera rentré dans lordre !
***
Ce qui ma tirée dun sommeil doux et profond, cest un coup sec qui résonnait au rez-de-chaussée. Je me levai dun bond, assise dans mon lit, les oreilles aux aguets
Quest-ce que ? murmurais-je dans le noir de ma chambre à létage.
Rien dautre. Juste le tic-tac familier de la vieille pendule murale, qui dordinaire me rassure mais semblait ce soir sinistre
“Ce doit être une branche qui sest cassée et tombée sur le perron, ou peut-être un meuble trop vieux qui sest écroulé. Cette maison, elle date. Je verrai demain matin,” me dis-je pour me rassurer.
Je me rallonge, prête à retrouver mon rêve, quand soudain un autre bruit retentit, plus sourd, plus intensément inquiétant. Des pas, traînants, en bas. Qui nappartenaient sûrement pas au chat.
La panique m’envahit, glacée deffroi. Ce nest pas un rêve. Des voleurs Chez moi. Et encore, si ce nétaient que des voleurs
Je sautai hors du lit, pieds nus sur le parquet frais, mon cœur battant la chamade. Sur ma table de nuit, il y avait une lampe ancienne en laiton, avec un abat-jour épais en verre. Un bon vieux machin lourd. Il fallait viser juste, au cas où
Je me saisis de la lampe, puis commençai à ramper vers la porte de ma chambre, silencieusement, le souffle court.
Jouvris la porte dun demi-centimètre. Dans le couloir de létage, il faisait sombre, mais la lumière froide dun lampadaire de la rue dessinait de grandes ombres au plafond. Les pas sétaient arrêtés. La silhouette était arrêtée devant lescalier, près de la cuisine.
Sur la pointe des pieds, je descendis.
Plaquée contre le mur, je pris une grande inspiration, songeant à mon unique cours de self-défense, laissé tomber après la première séance. Maintenant ou jamais
Je bondis, la lampe levée.
Je vais te ! criai-je, visant la forme dans lombre, près des marches.
La forme navait même pas eu le temps de se tourner vers moi.
Et jai raté mon coup.
Heureusement !
Car devant moi, ce nétait pas un rôdeur, mais tante Claudine.
Je restai figée, les bras ballants, avant de réfléchir et dappuyer sur linterrupteur.
Tante Claudine ?
Elle serrait contre elle un sac en toile, les yeux écarquillés en me voyant, mes cheveux ébouriffés, en tee-shirt rigolo et en bas de pyjama.
Ma chère Solène ! Oh, mon Dieu ! sessouffla-t-elle en posant sa main sur son poignet, là où elle cherchait probablement son pouls, Cest pas possible, tu as failli massommer !
Je poussai un soupir comme je nen avais pas eu depuis le stress du résultat du bac.
Tante Claudine, jai cru à des voleurs ! Vous mavez fait une peur La descente de lescalier ma paru durer une éternité.
Je reposai le socle de la lampe, complètement démembré, sur la première marche.
Toi, tu as eu peur ? Mais si tu mavais touchée tremblait Claudine.
Comment avez-vous fait pour entrer ?
Elle se rappela soudain que cétait à elle de sexpliquer.
Excuse-moi, ma chérie, vraiment. Je ne voulais pas te réveiller. Je croyais que tu dormais à poings fermés. Jai essayé de me faufiler discrètement
Discrètement ? Vous plaisantez, tout a tremblé ici !
Oh, jai juste laissé tomber le porte-manteaux dans lentrée. Ensuite, je cherchais où poser mes sacs
Des sacs ? Je regardai vers le couloir, bourré de cabas Monoprix, Et vous débarquez à trois heures du matin chez moi ?
Débarquer, cest exagéré, protesta-t-elle, Je viens juste te voir
Venir juste me voir? Vous aviez encore les clefs ? Je compris soudain.
Oups, quelqu’un sest fait prendre.
Oh, disons Ils traînaient !
Quand je vous ai racheté cette maison, jai récupéré TOUS les jeux de clefs. Vous maviez assuré que cétait tout ce quil existait.
Claudine gloussa, triturant son sac.
Figure-toi, ma petite Solène En rangeant des affaires lautre jour, jai déniché un double oublié au fond dune poche de manteau ! Je ne men souvenais même pas !
Je me suis adossée au mur, intérieurement perdue entre colère et ironie.
Daccord, vous aviez un double. Mais pourquoi venir ici, sans prévenir, à trois heures du matin ? Vous savez que je naime pas être seule dans le noir.
Elle traversa le salon, inspectant les lieux.
Ouh là, comme tout est bien rangé ! Tu fais ça bien, ma Solène. Je suis venue à cause dun souci.
Quel genre de souci ?
Tante Claudine savança dans la cuisine, alluma le frigo sans allumer la lumière. Sa silhouette penchée était éclairée par la porte du réfrigérateur.
Eh bien, Anton est venu dun coup avec sa femme et les enfants
Et en quoi ça concerne ma maison ?
Déjà elle ressortait cornichons et comté.
Ben, tu vois, ma chambre est en chantier ! Et Anton, sa femme et les trois marmots sont là ! Impossible de caser tout le monde. Jai voulu passer ici la nuit, demain je rentre, et jarrange tout ça !
Jaurais pu lui asséner la lampe
Claudine, sans vouloir être désagréable, techniquement, cest chez moi maintenant.
Tante Claudine avala son morceau de fromage, referma le frigo, me regardant avec malice.
Et alors ? Tu ne voudrais pas laisser ta tante dormir chez toi ? Dans la maison que je tai vendue à un super prix ?
Impression étrange, comme si elle me lavait offerte. Sainte-bienfaitrice.
Bien sûr que vous pouvez rester, je lâchai, résignée, épuisée par cette nuit agitée, Mais ce sera la première et dernière fois. Demain, il faudra rentrer.
Je lui installai le canapé du salon en bas, prévu pour les visites, mais jusquici jamais déplié.
Le matin, Claudine sétait approprié la maison, visitant chaque tiroir.
Tiens, cest quoi ça ? Tu tes offert un mixeur neuf ? Je tavais donné le mien, il marchait, et tu disais quil était trop vieux ! Tu gâches un peu, tu sais !
À midi, alors que je pensais enfin la voir repartir, elle restait bien accrochée.
Ma Solène, tu es si gentille de mavoir gardée ! Jai songé à un truc
Quoi donc ?
À quoi avez-vous pensé ?
Mais les travaux, ça prend plus dun jour ! Léquipe promet de finir pour mercredi, mais ils repoussent tout le temps! Anton est là pour longtemps, il leur faut une chambre !
Jai mes propres projets fis-je remarquer.
Mais je ne gêne personne Je dors sur le canapé, comme hier. Je suis comme une petite souris ! Tu ne sentiras pas ma présence.
Je la sens déjà ! soupirai-je.
Jai fait quelque chose de travers ?
Impossible de dire « non » brutalement. À une tante Pour quelques jours seulement cette maison lui appartient presque encore, elle la connaît par cœur
Très bien, soufflai-je, Mais seulement jusquà mercredi. Et pas dautres invités.
Jusquà mercredi, cest juré !
Mercredi passa.
Les travaux nétaient pas terminés chez Claudine.
Une semaine encore sécoula.
Je découvris que ma maison avait viré à lauberge, où jaccédais à la cuisine uniquement après que Claudine eut terminé ses plats.
Et jen devenais la gérante.
Ma chère, tu peux me trouver des serviettes propres ? Les autres sont sales. Tu pourras lancer une machine ?
La fatigue commençait à me ronger. Je voulais seulement laver mes affaires, accéder à la cuisine et avoir un peu de tranquillité dans ma chambre. Je me mis à fermer la porte à clef ce qui provoqua la tempête.
Quoi, tu as peur de moi ? Ça veut dire quoi ?
Jai juste besoin dêtre seule
Je te dérange ?
Oui !
Mais je répondis:
Non.
Enfin, deux semaines plus tard, Anton et les siens repartirent, le frigo bien vidé. Je décidai quil était temps de dire stop.
Claudine, jespère que ce soir tu pourras dormir chez toi ?
Mais bien sûr, Solène !
Mais ce nétait pas fini.
Jaurais besoin que tu me rende les clefs avant de partir.
Pourquoi ? Tu veux mes clefs ?
Ce ne sont plus tes clefs. Cette maison est à moi, elle ne tappartient plus. Les clefs doivent rester chez moi.
Tu me mets dehors ? dit-elle, les yeux comme ceux du chat dans Le Roi et lOiseau.
Avec tout le respect que je te dois, ici tu es invitée. On ne donne pas les clefs aux invités.
Oh, Solène, tu sais, jai vécu ici tant dannées Je connais tout par cœur
Je comprends, mais tu me las vendue, pas offerte
Mais ça change quoi ? Je peux bien rester chez toi de temps en temps ! Je ne vais pas my installer à vie !
Claudine, tu as passé deux semaines ici, tu as mangé dans mon frigo, dormi sur mon canapé et maintenant tu refuses de rendre les clefs ! Ce nest pas juste une visite.
On pourrait vivre ensemble tenta-t-elle.
Pas question ! mécriai-je.
Fâchée, elle sortit le trousseau de sa poche.
Tenez, lança-t-elle, Prends-les. Je nentrerai plus jamais ici !
Au revoir, tante Claudine.
Le message était clair. Il était temps de plier bagage.
Très bien. Ne mappelle plus. Si tu ne veux plus me voir, aucun intérêt à garder le contact, dit-elle, vexée.
Comme tu veux.
Impossible de partir en paix, Claudine maugréait dans toutes les directions, mais une fois la porte refermée derrière elle, je soufflai de soulagement. Aucune culpabilité. Rien.





