TU NE FAIS QUINSPIRE
Oh, mon Dieu Où est-ce que tu las trouvée, celle-là ? Elle pèse bien ses cent kilos ! Je ne te comprends pas, Pierre. Vraiment, cest une vraie godiche ! Comme si tu navais pas le choix. Quest-ce que tu lui trouves ? Maman, dis-lui quelque chose au moins, sindignait et sindignait encore Claire.
Ça suffit, Claire, calme-toi. Cest le choix de ton frère. Si Pierre veut vivre avec elle, laisse-le se débrouiller avec sa fiancée, répondit Madame Lavergne à sa fille, le regard tourné vers son fils.
Vous avez fini ? Alors voilà. Jépouse Agnès. Et puis, à lautomne, on aura un enfant. Fin de la discussion, mesdames, déclara Pierre, quittant la pièce.
Pierre avait déjà été marié. Avec une beauté. Leur fille était restée avec son ex-femme. Il avait aimé son épouse à la folie, au point de ne plus penser à rien dautre. Mais, apparemment, il na jamais été accepté dans la famille. Sa belle-mère avait tout manigancé pour briser cet amour. Pierre avait dû partir.
Alors, il sétait mis à faire nimporte quoi. À boire sans fin, à se bagarrer, à enchaîner les aventures
Et puis, sans quon sache doù, Agnès était apparue. Ils sétaient rencontrés dans un groupe damis. Agnès avait tout de suite repéré Pierre : élégant, charismatique, bavard. Et puis ce sens de lhumour ! Personne ne réussissait à faire rire Agnès aussi rapidement.
Agnès était professeure de mathématiques au collège.
Elle vivait encore chez ses parents dans un vieil immeuble près de Toulouse. Elle avait vingt-quatre ans quand elle croisa Pierre.
Parfois, on croise un inconnu, le cœur senflamme, et on sait que cest pour la vie. Sans raison, sans pourquoi : juste parce quil est là. On sent que cest son âme sœur, quelquun quon croit connaître depuis toujours. Et, brusquement, on nimagine plus sa vie sans lui. Cest arrivé à Agnès.
Mais ce soir-là, Pierre ne remarqua même pas la jeune femme. Dabord, il était ivre mort. Ensuite, Agnès nétait pas du tout son genre, mais alors pas du tout. Enfin, Pierre sétait promis de ne plus jamais se marier. « Jen ai eu assez. Jamais plus de mariage pour moi ! » déclarait-il à ses amis.
Dans ce groupe, il y avait Manon. Un vrai numéro. Pierre entama tout de suite une conversation légère avec elle, puis lentraîna à lécart. Il se retrouva seul avec Manon dans la cuisine. Après, ils partirent ensemble, main dans la main, dans la nuit.
Avec Manon, tout était facile. Elle avait tout pour plaire à Pierre : pétillante, toujours recherchée par les hommes qui se retournaient sur son passage. Une vraie coupe de champagne.
Pierre présenta Manon à sa sœur Claire.
Elle est jolie, cette fille, reconnut Claire. Mais pas faite pour la famille.
Je sais, répondit Pierre.
Manon choisit finalement un autre homme, laissant Pierre derrière. Il ne souffrit pas. Il savait que ce nétait pas la femme quil lui fallait. Il la laissa partir sans regret.
Agnès, elle, patienta, attendant son heure. Lorsque Pierre redevint célibataire, elle prit son courage à deux mains et linvita à sortir. Il hésita, puis finit par accepter.
Agnès lemmena chez elle pour le présenter à ses parents. Tout de suite, ses parents ladorèrent.
Et les choses se mirent en marche
Pierre se retrouva entouré dattention, de tendresse, à chaque instant.
Agnès voletait autour de lui comme un papillon. Tous ses désirs étaient exaucés immédiatement.
Six mois plus tard, Pierre confia à sa mère et à sa sœur quil allait épouser Agnès.
Tu laimes, Pierre ? questionna sa mère.
Non. Autrefois jai aimé. Tu sais, maman. Ça fait mal. Il me suffit de savoir quAgnès maime à la folie, souffla Pierre, pensif.
Tu souffriras, mon fils, à vivre sous le même toit avec une femme que tu naimes pas. Sauras-tu ty faire ? murmura Madame Lavergne, la larme à lœil.
On verra bien, éluda Pierre.
Le mariage eut lieu, dans la maison dAgnès.
Vivez, aimez-vous. Si vous vous disputez, réconciliez-vous vite, les enfants, conseilla la mère dAgnès, voix tremblante.
Ils se disputaient, ne se réconciliaient pas. Pierre commença à boire. Finalement, il retourna chez ses parents.
Madame Lavergne secoua la tête, sans rien dire.
Agnès débarqua chez Pierre le jour même :
Pierre, quest-ce que tu fais ? Reviens. Je ne te laisserai à personne !
Il revint.
Un fils naquit.
Les jours senchaînaient
Peu à peu, Pierre sattacha à cette famille chaleureuse. Son beau-père et sa belle-mère laimèrent tendrement.
Le meilleur morceau à table, cétait pour lui. Quand Pierre rentrait du travail, tout le monde faisait attention à ne pas le déranger. Il fallait quil se repose. On le gâtait souvent avec de petits cadeaux.
Jamais il ne blessa les parents dAgnès. Il les respectait.
Il prenait sur lui toute la gestion de la maison.
Il nappelait jamais Agnès autrement que Ma petite Agnès. Toujours.
Il adorait son fils.
Vingt-cinq ans passèrent, comme dans un rêve
Les parents vieillirent. Ils tombèrent souvent malades, passèrent leurs journées entre infirmiers et hôpital.
Pierre, peut-être que toi aussi tu devrais enfin consulter un médecin pour un bilan de santé ? conseillait Agnès.
Si tu veux, Agnès, répondait Pierre docilement.
Mais il courait partout, voulait réparer la clôture, remettre à neuf la maison, tailler les rosiers du jardin. Toujours pressé
Un jour, les urgences arrivèrent.
Cette fois, il ny a rien à faire. Mort subite
Le sol se déroba sous les pieds dAgnès. Elle seffondra, évanouie.
Les médecins la ranimèrent.
Comment ça ? Pierre a vu tous les médecins dernièrement. Il était en pleine santé, ils ont dit. Et là, il seffondre Cest insensé ! Je ny crois pas ! Agnès criait, hystérique.
Ses parents, assis dans un coin, contemplaient la scène, déconcertés.
Ce serait à nous, les vieux, de partir, pas à lui ! Pourquoi une telle injustice ? sanglota la mère dAgnès.
Pierre ! Tu es ma vie ! Respire, juste respireeee hurla Agnès, se jetant sur le corps sans vie de son mari.
On lenterra.
Deux mois plus tard, le père dAgnès mourut. Sur son lit de mort, il murmurait :
Pierre ! Prends-moi avec toi !
Un mois après, la mère dAgnès disparut aussi.
Six mois plus tard, Agnès vendit la maison. Impossible dy rester. Elle acheta un appartement. Elle maria son fils.
Pendant sept ans de veuvage, elle confia un soir à Claire, la sœur de Pierre :
Claire, un homme comme Pierre, on en cherche toute une vie Jai vécu lenfer en le perdant. Jai pas su le protéger
Elle ordonna à son fils : enterrez-moi à côté de papa.
Comme cest dur, comme tout est amer sans lêtre aimé
Et le temps ne guérit pas, Claire. Jamais, crois-moiPourtant, parfois, quand la nuit tombait et que les lumières de la ville séteignaient une à une, Agnès pensait à tous ces petits bonheurs simples quils avaient partagés. Ce rire unique de Pierre qui résonnait encore dans la maison vide, cette odeur de pain grillé le matin, la main chaude qui cherchait la sienne sous la table sur laquelle saccumulaient les souvenirs. Elle comprit alors que, si lamour fou blesse, lattachement discret, tenace, finit par tisser la plus solide des étoffes : celle dune famille, dun quotidien paisible, de gestes silencieux chargés de sens.
Un soir, en rangeant de vieux cartons, elle retrouva une lettre écrite par Pierre, toute simple : Agnès, tu ne fais quinspirer. Grâce à toi, moi qui nétais que cendre, jai respiré à nouveau.
Les larmes coulèrent mais cette fois, elles étaient tièdes et douces comme un printemps tardif. Peut-être le bonheur, pensa-t-elle, ce nest pas la tempête du début, mais la brise qui, longtemps, continue de souffler sur notre cœur même après la disparition de lêtre aimé.
Et chaque matin, désormais, Agnès ouvrait sa fenêtre, respirait profondément et murmurait : Jinspire encore, Pierre. Grâce à toi.





