Personne ne s’est soucié de ce qui m’est arrivé, de qui gardait mon fils, ni de comment je me sentais.

Personne ne semblait se soucier de ce qui sétait produit, ni de qui accompagnait mon fils, ni de la fatigue qui coulait dans mes os.

Je déteste ressasser cette journée, mais ce rêve étrange me presse de raconter mon histoire. Cétait un matin comme un autre. Nous sommes partis tous ensemble dans la campagne près de Bordeaux, espérant trouver un peu de répit et célébrer notre anniversaire de mariage. Le trajet fut presque élastique, comme sil navait pas eu de matière, et bientôt, la forêt girondine nous enveloppait de ses odeurs de mousse et de ses feuilles mortes.

Pendant que lon préparait des brochettes, nous nous sommes promenés parmi les arbres tors, ramassant des feuilles dautomne couleur de rouille, que mon fils voulait transformer en masque. La lumière était douce, tout tremblait lentement.

Nous sommes retournés vers la Peugeot pour que je puisse nourrir mon fils, Capucine à la main, un peu de fromage blanc maison préparé la veille. Il a accepté une bouchée avant de détourner la tête. Dommage de gâcher, je lai fini moi-même, sans vraiment penser.

Après une demi-heure, la réalité sest distordue. Un malaise lourd ma fait glisser sur le siège de la voiture, et la fête sest étirée sans moi, allongée, ensommeillée au creux du cuir.

De retour à la maison, mon mari, Édouard, ma donné une poignée de comprimés. Les cachets, pourtant familiers, semblaient flotter au-dessus de ma langue. Rien ny changeait. Malgré mes protestations, il a appelé le SAMU. Les urgentistes, figures floues dans la lumière de la cuisine, insistaient pour memmener à lhôpital. Jaurais voulu quÉdouard maccompagne, mais il devait veiller sur Clémence, notre fils, qui suivait un régime spécial.

Langoisse. Est-ce quils sen sortiraient sans moi ? Jai tendu la main vers mon téléphone et appelé ma mère, la suppliant de venir me chercher dans une heure. Sa voix, sèche et distante, a tranché la nuit :

Je ne bouge pas de chez moi à cette heure-ci ! Débrouillez-vous tous seuls.

Personne ne se souciait de ce qui marrivait, ni de qui gardait mon fils, ni de mes douleurs brumeuses. À lhôpital, sous les néons palots, on a passé léchographe sur mon ventre, ma prélevé un peu de sang, et on ma annoncé sans détour : appendicite aiguë. Jai appelé Édouard, presque en apesanteur, pour lui expliquer lopération précipitée ; jallais les tenir au courant, avais-je promis.

Après lintervention, dès le réveil, je réclamais un téléphone pour joindre la maison. Édouard disait que Clémence pleurait, affamé. Il devait sortir acheter quelques courses. Mais personne ne proposait de laide, ni pour amener un repas, ni pour surmonter la solitude avec lenfant.

Jai composé le numéro de mon père, la voix étranglée, le suppliant daider Édouard. Il a apporté quelques sacs de provisions, puis, du bout des lèvres :
Ne compte plus sur moi désormais.

Les jours passaient. Aucun membre de la famille ne se pencha sur Édouard. Il vivait seul dans ce silence, veillant sur Clémence. Au troisième jour, Édouard appela enfin sa mère. Elle traversa la France depuis Lyon. Son arrivée fut un baume, elle soccupa de tout, jusquà venir me visiter à lhôpital.

Mais jaurais parfois préféré lattente. Lorsquelle amena Clémence, il a tendu la main vers moi, confus. Ma belle-mère laissa tomber, doucement :
Tu vois, ta maman ta laissé, hein ?
Mais pourquoi dites-vous cela ? Je suis hospitalisée, ai-je crié, déboussolée.

Ses mots vibraient, coupants, un poison fin dans la torpeur. Elle excellait dans lart de la pique, mais je navais pas le choix : sans elle, Édouard ne sen sortait pas.

Je me perds à envier ces familles françaises qui semblent tissées dentraide et daffection. Jai toujours rêvé dun lien ordinaire, dune tendresse douce avec mes beaux-parents. Mais, même dans les rêves les plus étranges, ce bonheur me glisse entre les doigts.

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Personne ne s’est soucié de ce qui m’est arrivé, de qui gardait mon fils, ni de comment je me sentais.
« Si ton mari se présente à la sortie de la maternité, on fait demi-tour et on part ! » – a déclaré le père à sa fille.