MON FOYER, MON MALHEUR, MON BONHEUR
Camille, jusquà quand comptes-tu continuer à boire ? Je suis épuisé de te sauver. Dis-moi ce que je dois faire pour que tu dises adieu à la bouteille à jamais. Regarde-toi : tu ressembles à un platane mort, encore une fois, je suppliais et tâchais de raisonner ma femme.
Mais qui cela a-t-il jamais arrêté ? Je savais que mes mots filaient dans le vent, que Camille me promettrait solennellement de ne plus jamais toucher à une goutte de vin. Dans une semaine, le cercle recommencerait
Laurent ! Pas la peine de me sauver. Ne ténerve pas, jai juste pris un petit verre. Ma copine ma appelée, on a papoté sur tout et rien. On sest vues ma femme murmurait confusément.
Tu articules à peine, Camille ! Va dormir.
Camille tenta mollement de membrasser. Se trompa de joue. Je me détournais, écœuré par sa forte haleine de vin vieux. Elle soupira lourdement et se traîna vers la chambre. Sans même ôter ses vêtements, elle seffondra sur le lit, un long souffle rauque échappant de sa bouche.
Parfois, je portais Camille jusquà la chambre, comme une sirène morte repêchée du parquet. Une vision quasi mythologique.
Vingt-quatre heures, je déambulerai seul dans notre appartement.
Camille émergera, sapprochera de moi à petits pas, les yeux fuyants :
Pardonne-moi, Laurent. Jai mal géré Cest à cause dInès, elle a inventé des toasts loufoques, ma forcée à vider mon verre chaque fois.
Je me taisais, crispé. Camille se mettait à briquer la maison, laver la vaisselle à fond, frotter les chemises, réorganiser les placards une tornade, pour se faire pardonner.
Laurent, quest-ce que tu veux pour le déjeuner ? Dis-moi, je cuisine tout ce que tu veux, Camille babillait dun ton doucereux.
Le repas se déroulait dans une ambiance piquante, les plats rivalisaient de chaleur et de saveur. Après, nous sortions main dans la main, flânions dans les rues de Lyon, achetions des macarons, des douceurs sucrées, riant comme deux enfants. Nous essayions daimer la vie. La nuit venue, nos corps se retrouvaient, passionnés, bleus damour et de fièvre. Je retrouvais le manque de ses caresses, la chaleur souple de son corps, les mots tendres qui mendormaient comme une berceuse
Cette idylle durait une semaine, peut-être deux. Puis Camille redevenait mordante, imprévisible, susceptible. Je savais alors que linévitable sannonçait : elle replongerait dans le vin comme une truite au fond dun ruisseau. Les cris reprendraient, les larmes, les reproches infinis.
Ce scénario circulaire, la famille écartelée, durait des années.
Notre rencontre à Camille et moi remonte à lenfance, lâge de sept ans. Nous étions en école primaire à Grenoble. Au lycée, en première, je lui avouai une passion extrême. Elle me répondit par la réciprocité. Un enfant aurait pu naître. Mais Camille préféra poursuivre ses études à la Sorbonne. Dailleurs, je nétais pas non plus prêt à devenir jeune père. Jai même ressenti, honteusement, un soulagement quand Camille, revenue de la clinique, mannonça :
Cest fini Je ne veux ni pour toi ni pour moi malourdir de langes et de bavoirs. La vie nous attend !
Nos chemins divergèrent dix longues années.
Camille se maria, de mon côté jeus aussi une épouse.
Nous nous revîmes à la réunion des anciens de notre classe. Jai perdu la raison devant Camille, devenue la quintessence féminine. Les souvenirs sucrés nous envahirent. Je voulais la serrer fort contre moi et la garder à vie. Mais la soirée fila, insaisissable.
Numéros échangés, puis encore cinq ans dabsence.
Dans tout ce temps, je conservais Camille dans mon esprit, jalousais mentalement son mari. Mais javais ma vie, ma femme, ma fille. La rivière suivait son lit.
Un soir, lappel paniqué de Camille :
Laurent, il faut quon se voie.
Sans poser de questions, je filais vers ce rendez-vous.
Elle mattendait sur un banc, dans le parc de la Tête dOr, se retournant sans cesse pour me guetter. Doucement, je mapprochai dans son dos, posai mes mains sur ses yeux.
Laurent ? Camille pressa mes doigts avec émotion.
Gagné, dis-je, en lui offrant un bouquet de pivoines. Ma Camille, quest-ce qui tarrive ? Je crus la voir pleurer.
Jai divorcé. Il répétait sans cesse que jétais stérile, comme la Camargue ; quil voulait des héritiers Camille éclata en sanglots.
Je la consolai du mieux possible, non sans me sentir responsable. Si elle était stérile, cétait peut-être aussi à cause de moi.
Finalement, nous nous sommes mariés. Jai quitté mon ancienne famille. Ce nétait jamais facile : mon beau-père, riche entrepreneur lyonnais, ne ratait pas une occasion de me rappeler mon statut de pauvre.
Mon petit gendre, faudra penser à prendre la porte ! Je ne veux pas que ma petite-fille mange de la baguette rassis ou porte du vêtement doccasion ! Trouve-toi une femme dans ta catégorie !
Il rabâchait, tel un moustique en automne. Comme dit le proverbe : Riche beau-père, diable aux cornes de fer. Mon ex-femme suivit la voix patriarcale, rien nétait jamais assez pour elle.
Jai rassemblé mes affaires et emménagé dans un petit studio parisien : une armoire, un matelas, une chaise, une table. Cétait suffisant pour mon bonheur.
Quand Camille entra dans ma vie, jeus envie de la vêtir telle une reine, de lenvelopper de soie et de parfums. Javais la chance dun emploi très rémunérateur, et bientôt, nous achetâmes un appartement, léquipâmes de tout ce que la technologie offre. Une berline allemande garnit notre parking.
Je visitais souvent ma fille, celle de mon premier mariage, lui apportant des jouets et vêtements introuvables à Paris. Mon ex-beau-père ricanait :
De provincial à prince, hein
Mon ex-femme ne se remaria jamais. Les meilleurs partis étaient visiblement tous envolés
Je voulais que Camille se sente comme une princesse. Je refusais quelle travaille. Notre foyer, cétait sa province. Elle cuisait des plats extraordinaires, artistiquement décorés, passait beaucoup de temps à elle-même : salon de coiffure, manucure-pédicure, institut de beauté. Je trouvais ça parfait, jadorais voir les hommes se retourner sur mon épouse. Jétais fier de sa prestance. Je lui déroulais la vie sous ses pieds.
Mais le bonheur éclata comme une bulle de champagne. Camille commença à sabîmer dans lalcool. Dabord imperceptiblement, puis plus ouvertement : lombre sinstallait sur notre couple. Jessayai de la distraire, la poussai à reprendre un emploi. Mais, en moins dun mois, on lui demanda poliment de partir : nul ne voulait dun employé enivré.
Ses amis de bistrot nexistaient même pas : elle buvait seule, jusquà loubli. Dailleurs, son frère cadet est mort un matin sous le porche familial dune overdose.
Je rechignais à rentrer après le travail ; je redoutais la vue de ma femme soule. Mes garanties navaient aucun effet. Camille refusait toute aide :
Arrête de faire de moi une poivrote invétérée ! Tu ne comprends rien, Laurent ! Je suis prisonnière de mon âme ! Pas denfants, ni aujourdhui ni jamais ! Toi, tu as une fille
La douleur me perçait lâme. Lassé de cette mascarade appelée alcoolisme, jai rencontré une jeune femme. Délicate, fraîche, belle, vingt-cinq ans. Elle midolâtrait. Jai quitté Camille pour cette oasis. Deux ans durant, de loin, jai suivi la descente de ma femme. Elle tombait, encore, toujours plus bas. Devant elle, le gouffre.
Mais qui, sinon moi, pouvait la sauver ? Comme dit le dicton, la famille ne manque pas, mais pour se noyer, on a le bras trop court. Le destin mavait lié à Camille, sur cette route incertaine, tantôt droite, tantôt vouée à mille tournants. Je languissais delle, rongé de remords, damour encore vif dans la défaite.
Jembrassai tendrement ma belle amante, puis je retournai vers Camille, abandonnée et brisée.
Elle reste mon malheur, mon bonheurQuand jai ouvert la porte de lancien appartement, une odeur de pin et de cendre ma frappé au visage. Camille gisait sur le canapé, ses doigts serrés autour dune vieille photo de nous deux enfants, encore innocents, insouciants, un éclat là où la lumière avait blanchi nos sourires. Je suis resté longtemps, debout devant elle, sans parler. Je lai couverte dun plaid, jai essuyé ses tempes moites. Cette nuit-là, je suis resté à veiller son sommeil fébrile, guettant le moindre signe de réveil comme on attend la première lumière après un orage.
Au matin, Camille sest redressée péniblement, posant sur moi un regard brouillé, triste et doux comme celui dun animal blessé. Ma présence, pourtant, la surprise et désarmé toute colère. Un éclat, infime, a traversé ses yeux brisés.
Tu devrais me haïr, Laurent.
Jessaie parfois. Mais je ny arrive pas, ai-je soufflé.
Ce fut la seule confession nécessaire. Camille sest lovée contre moi, et sous mes mains tremblantes, je lai sentie exister de nouveau, entière, humaine, vulnérable.
Il ny eut pas de miracle. Le combat fut lent. Les rechutes, nombreuses ; la tendresse, souvent rongée par limpatience ou lépuisement. Mais quelque chose de nouveau sancrait en nous, une alliance sculptée à la douleur, têtue comme lespérance. Certains soirs, nous avancions côte à côte sur les quais du Rhône, les doigts mêlés, murmurant des promesses minuscules, précaires, mais vraies celles que ne trahit pas la lumière du jour.
Le foyer nétait plus ce château de soie ou de verre ; il devint fragile, fait de pardon et dattente. Parfois, la nuit, Camille me murmurait à loreille, presque honteuse :
Si tu pars encore, cette fois, je ne tiendrai pas.
Je ne suis plus parti. Jai compris enfin que, pour aimer, il fallait renoncer à sauver seulement rester, même brisé, même défait, et laisser le temps délaver la honte pour quil ne reste que la trace indélébile et douce du courage de chaque matin.
La douleur, parfois, rôde encore au pied du lit. Mais le bonheur, cet animal sauvage, sapproche aussi tremblant, hésitant, mais vivant, sauvage, et à deux, nous apprenons, chaque jour, à le caresser sans le blesser.





