Le paradis sous les toits : Quand Dimitri a remis les clés de son appartement à Ève, elle a su que la Bastille était prise. Aucun Leonardo DiCaprio n’a autant attendu son Oscar qu’Ève attendait son Adam (même si ce n’est “qu’un Dima”), surtout avec son propre petit “nid d’amour”. Trente-cinq ans, célibataire et à bout d’espoir, elle regardait de plus en plus souvent avec tendresse les chats des rues et les vitrines “Tout pour les loisirs créatifs”. Et voilà qu’il arrive : solitaire, toute sa jeunesse engloutie dans la carrière, la healthy food, la salle de sport et autres absurdités à la sauce quête de soi — et, important, sans enfant. Ève avait formulé ce vœu à vingt ans, et il semblait que ce Père Noël à retardement avait enfin compris qu’elle ne plaisantait pas. — J’ai la dernière mission professionnelle de l’année, et après je suis tout à toi, — annonce Dima en lui offrant la précieuse clé de son oasis. — Ne t’effraie pas de ma caverne. Je n’y viens, en général, que pour hiberner, — ajoute-t-il avant d’enfourcher un “Airbus” pour partir vers un autre fuseau horaire tout le week-end. Ève prend sa brosse à dents, sa crème, ses éponges et fonce découvrir cette caverne. Les ennuis commencent dès l’entrée. Dima l’avait prévenue que la serrure coinçait, mais à ce point… Elle bataille quarante minutes : pousse, tire, enfonce la clé, teste poliment… mais cette maudite serrure ne voulait rien savoir de ce nouveau locataire. Et puis voilà la voisine qui pointe le nez : — Pourquoi essayez-vous d’entrer chez quelqu’un d’autre ? — Mais j’ai la clé, — s’énerve Ève, essuyant la sueur de son front. Suit un interrogatoire digne d’un quartier parisien bien tenu, terminé par un — Je suis sa copine ! — bravache qui fait claquer la porte de méfiance. Finalement, Ève s’impose. La porte cède. L’univers de Dima s’offre à elle : un ermitage d’un ascète moderne, où la féminité semble n’avoir jamais mis le pied. Mais au moins, elle est la première. Heureuse de sa victoire, Ève file chez Monoprix acheter rideaux, tapis, maniques et torchons — et, bien sûr, diffuseurs, savons artisanaux, boîtes à cosmétiques… « Ce n’est pas de l’impudence d’ajouter quelques petites touches dans l’appartement d’un autre », se rassure-t-elle en empilant paniers et objets dans les caddies. La serrure s’avoue vaincue. Elle ne sert plus à rien, subit une chirurgie nocturne à coups de couteau de cuisine. Bientôt, tout l’équipement de base doit être changé : vaisselle, nappe, planches, dessous-de-plat, et tant qu’à faire… rideaux assortis ! Dimanche midi, Dima prévient : il reste encore deux jours en déplacement. — Je serai ravi si tu donnes un peu de chaleur à mon appart, — sourit-il au téléphone tandis qu’Ève admet avoir pris quelques libertés en matière de déco. L’aménagement version “féerie d’intérieur” prend alors une ampleur industrielle. À force d’y penser depuis tant d’années, le barrage cède — la déco afflue à flot continu. Au retour de Dima, il ne reste plus dans l’ancienne tanière qu’une araignée près de la VMC. Ève préfère l’épargner : ce sera le symbole de l’intouchabilité du peu qui restait de l’ancien Dima… L’appartement a désormais l’allure d’un cocon d’un couple marié depuis huit ans, puis désabusé, puis de nouveau heureux envers et contre tout. Ève ne s’est pas contentée de personnaliser l’appartement — elle s’est aussi imposée dans l’immeuble comme nouvelle “maîtresse de maison”, ce malgré l’absence d’alliance, “un détail purement technique”. Les voisins s’inclinent : “Ben, faites comme chez vous, nous, ça nous est égal, hein.” *** Le jour du retour tant attendu, Ève prépare un vrai dîner maison, s’emballe dans une lingerie à la fois élégante et provocante, parfume les coins, tamise la lumière, et attend. Voilà son Adam qui arrive. Mais Dima tarde. Quand la tenue commence à lui peser douloureusement là où elle a trimé des mois à la salle de sport, la clé tourne dans la serrure. — C’est une nouvelle serrure, pousse simplement, — chuchote-t-elle, mi-gênée, mi-sensuelle. Elle n’a pas peur des reproches : elle a trop bien bossé. On lui pardonnera tout. Mais au moment où la porte s’ouvre, Ève reçoit un SMS inattendu de Dima : « T’es où ? Je suis à la maison. L’appartement n’a pas changé d’un poil. Mes potes me faisaient flipper que tu allais y mettre ta cosmétique partout. » SMS qu’elle ne lira que plus tard… Car dans l’appart débarquent cinq inconnus : deux jeunes hommes, deux élèves et un papy qui, en voyant Ève, se redresse soudain avec une prestance retrouvée. — Alors, papa, t’es accueilli comme un pacha ! Fallait pas aller en maison de repos si c’est “all inclusive” ici ! — rigole le jeune, se prenant une tape de sa femme. Ève, deux verres à la main, sidérée, voudrait crier, mais reste pétrifiée. Au coin, l’araignée jubile. — Mais… vous êtes qui ? — balbutie-t-elle. — Le propriétaire des lieux, et vous, de la clinique pour ma piqûre, je suppose ? J’ai dit que je m’en sortirais, vous savez, — lance le papy en lorgnant la tenue d’infirmière sexy d’Ève. — Eh bien, Adam Matheux, c’est cosy chez vous ! — note la belle-fille. — On habite plus dans un caveau, c’est déjà ça ! Mais, mademoiselle, comment vous appelle-t-on ? “Ève” ? C’est pas trop vieux, notre Adam Matheux, pour vous ? Enfin, un homme avec son logement… — Je… Ève… — Eh bah, Adam Matheux a du flair pour choisir les gens lui ! Le vieux, yeux pétillants, a l’air ravi de ce hasard. — Et… et… où est Dimitri ? — murmure Ève. — Je suis Dimitri ! — s’écrie un garçon de huit ans. — Doucement, tu n’es pas encore Dimitri — le tempère sa mère en emmenant son frère et son père dehors. — P-pardon, je me suis trompée d’appartement… C’est bien le 26, 18, rue des Lilas ? — Non, ici, c’est le 18, rue des Aubépines, — répond le vieux, prêt à investir son nouveau cadeau. — Voilà… je confonds toujours, soupire Ève, dramatique, — Entrez, installez-vous, j’ai un coup de fil à passer… Elle s’enferme dans la salle de bain, attrape une serviette, et découvre enfin le SMS de Dima. « Dima, j’arrive bientôt, je me suis juste attardée en courses », répond-elle aussitôt. « Parfait, alors. Si tu peux prendre une bouteille de vin… », laisse Dima en vocal. Le vin, Ève allait le boire… mais seule. Elle attrape tapis et rideau sous le bras, patiente que les inconnus s’installent, puis, ramassant ses affaires, quitte enfin l’appartement. — Matheux, la belle s’en va ! On rate une histoire d’amour ! — marmonnent les voisins aux portes entrouvertes. *** — Je t’expliquerai plus tard, — lâche Ève à Dima, hébété, en lui ouvrant. Presque somnambule, elle file remplacer la déco dans la salle de bains, installe son tapis, puis s’effondre sur le canapé jusqu’au lendemain, jusqu’à ce que le stress et le vin s’évaporent. À son réveil, un inconnu la fixe, attendant des explications. — Dites… c’est quoi l’adresse, ici ? — 18, rue des Jasmins.

Le paradis sur la butte

Quand Thomas a tendu à Camille les clés de son appartement parisien, elle a compris : la Bastille était prise. Aucun Jean Dujardin na autant attendu son Oscar que Camille, qui espérait son Adam (bon, son Thomas) avec un studio à Montmartre. À trente-cinq ans, un peu à bout, elle lançait parfois des coups dœil compatissants aux chats des rues et aux vitrines de “Tout pour le tricot”. Et voilà quil était là : célibataire, ayant sacrifié sa jeunesse à la carrière, au quinoa, au crossfit et autres lubies de développement personnel, et surtout sans enfants. Camille réclamait ce cadeau depuis ses vingt ans, et le Père Noël, ce flemmard, venait enfin de comprendre quelle était on ne peut plus sérieuse.

Jai ma dernière mission de lannée ce week-end, et après, je suis tout à toi, lui a lancé Thomas en lui remettant la fameuse clé de sa “grotte”. Tu verras, cest du rudimentaire, hein, je rentre juste pour hiberner, a-t-il plaisanté avant de filer vers Roissy et dembarquer pour une conférence à Genève.

Camille a attrapé brosse à dents, crème, coton, et direction la tanière du célibataire. Les soucis ont commencé dès la porte. Thomas lavait prévenue que la serrure coinçait, mais elle ne sattendait pas à ce point. Elle a bataillé quarante minutes : pousser, tirer, tourner la clé, tenter la douceur et puis la force, mais rien à faire, la vieille porte résistait jalousement à la nouvelle venue. Camille a tenté lintimidation mentale, comme elle avait appris avec ses copains derrière le collège à Lille. À force de bruit, la porte dà côté sest ouverte.

Quest-ce que vous foutez là, jeune fille ? interrogea une voix féminine, intriguée.

Je force pas, jai les clés, ronchonna Camille, essuyant la sueur de son front.

Et vous êtes qui, au juste ? On ne vous a jamais vue, lança la voisine.

Je suis sa copine ! répondit Camille, mains sur les hanches, prête à défendre sa case, avant dapercevoir seulement un œil méfiant derrière la porte.

Sa copiiiine ? fit la dame, perplexe.

Eh oui, cest moi. Problème ?

Non, non Cest juste quil na jamais fait monter personne ici (là, Camille aimait encore plus Thomas) et vous, si Bref.

Si quoi ? demanda Camille, surprise.

Oh, cest pas mes affaires. Daccord, bonne journée, finit la dame avant de refermer.

Sentant la guerre déclarée, Camille força le destin, enfonça la clé au max et poussa la porte si fort quelle crut tout arracher. Miracle, la porte souvrit enfin.

Lunivers de Thomas soffrait à elle et son âme grelottait. Certes, les hommes seuls et urbains sont rarement des rois du cocooning, mais là cétait le couvent.

Mon pauvre chou, ton cœur a oublié, ou peut-être na jamais connu, ce que veut dire la douceur, souffla Camille en inspectant laustère logis où elle allait désormais souvent traîner ses baskets.

En même temps, ça lui plaisait. La voisine navait pas menti : jamais une main féminine navait caressé ces murs, ce sol, cette cuisine, ni ces fenêtres ternes. Camille était la première.

Impossible dattendre, elle a couru à Monoprix shopper rideaux et tapis de bain, ainsi que maniques et torchons. Sur place, ça la prise : bougies parfumées, savons dartisan, boîtes pour son maquillage Chariot rempli.

« Ajouter deux-trois bricoles à lappart dun mec, ce nest pas de limpolitesse, » se répétait-elle en chipant un second panier.

La serrure ne lui opposa plus de résistance. À vrai dire, elle ne protégeait plus rien du tout. Sentant le dégât, Camille a passé la nuit à dévisser lancienne serrure avec des couteaux, puis, aux aurores, fonçait acheter une neuve. Il fallait, évidemment, changer aussi les couverts, la nappe, les planches à découper… et pourquoi pas les rideaux.

Ce dimanche, vers midi, Thomas téléphone et annonce quil reste coincé à Genève pour quelques jours de plus.

Je serai ravi si tu rends mon appartement un peu plus chaleureux, il riait au téléphone, quand Camille a évoqué ses ajustements.

À vrai dire, elle importait le confort en semi-remorque et organisait tout comme pour la déclaration des impôts : chaque détail millimétré ce quelle navait pas pu faire pendant dix ans. Maintenant lâchée, elle ne pouvait plus sarrêter.

Quand Thomas est enfin rentré, il ne restait plus grand-chose de lancien appart à part une vieille araignée au coin du conduit. Camille a failli lexpulser, mais a croisé ses huit yeux terrifiés et pensé : « Toi, tu restes, symbole du respect du passé ».

Lappartement semblait désormais héberger une famille heureuse, puis divorcée, puis réconciliée. Camille ne sétait pas contentée de la déco, elle était devenue LA nouvelle chef du palier. Bague au doigt ou pas, cest juste du détail ! Les voisins étaient dabord méfiants, puis résignés : « Si vous le dites, cest votre affaire, madame ».

***

Pour le retour de Thomas, Camille a préparé un vrai dîner comme chez maman, bien emballé ses (encore fermes) atouts dans une robe un poil vulgaire, allumé deux-trois bougies, tamisé la lumière, et patienté. Voilà le genre daccueil pour son Adam du Sacré-Cœur ! Leur petit Éden, sans même les palmiers.

Thomas tarda. Au moment où Camille sentait la robe lui scier la hanche quelle entretenait à grands squats, elle a entendu la clé tourner.

Cest une nouvelle serrure, pousse simplement, ce nest pas fermé ! lança Camille dune voix à la fois gênée et envoûtante. Elle navait peur de rien : lappart était trop top. On pouvait bien lui pardonner un travers.

Quand la porte souvrit, Camille reçut un SMS de Thomas : « Tu es où ? Je suis à lappart, rien na changé ! Mes potes disaient que tu allais tout transformer en Sephora ;) » Mais ce message, elle ne le vit que plus tard.

Dans lentrée, une bande de cinq inconnus débarqua : deux adultes, deux ados et un papy soigné qui, voyant Camille, se redressa dun coup, lissant ses rares cheveux blancs.

Eh ben, papa ! Quel accueil ! À quoi ça sert daller en maison de repos si tu as du all inclusive chez toi ? lança le jeune homme, vite fusillé du regard par sa femme.

Camille, deux verres pleins en main, resta figée. Lenvie de hurler, mais bloquée.

Dans le coin, laraignée gloussa.

Euh vous êtes qui ? couina Camille.

Le proprio des lieux, mademoiselle. Et vous, vous êtes de linfirmière ? Je vous avais pourtant dit : je gère, dit le papy en zieutant la petite tenue (dinfirmière sexy) de Camille.

Bah, Adam, cest que cest devenu cosy ici ! lança la belle-fille par-dessus lépaule. Rien à voir avec le caveau davant. Et vous, cest quoi votre prénom, mademoiselle ? Et notre Adam, pas trop âgé pour vous ?

Cam Camille.

Eh ben ! Sacré casting Adam, vraiment, bravo !

À voir la flamme dans lœil du papy, il trouvait aussi les circonstances favorables.

Et Thomas ? Il est où ? balbutia Camille, descendant cul sec les deux verres.

Thomas ? Cest moi ! fanfaronna le gamin de huit ans.

Attends fiston, un peu tôt pour te prendre pour Thomas, sa mère lentraîna dans la voiture avec son frère.

Euh excusez-moi, je me suis trompée dappart du coup. Cest bien 18, rue des Lilas, appt 26 ?

Non, cest 18, rue des Glycines, affirmait le papy, prêt à déboucher le champagne de son cadeau.

Bien sûr, soupira Camille avec tragédie, je confonds toujours les deux. Entrez, faites comme chez vous, je vais juste passer un coup de fil.

Elle séclipsa dans la salle de bain, barricada la porte, senroula dans une serviette… et lut enfin le SMS de Thomas.

« Thomas, jarrive vite, jai juste été retenue au Monoprix », dicta-t-elle à la hâte.

« Pas de souci, je tattends. Sil te plaît, pense à rapporter une bouteille de Saint-Émilion », lui souffla Thomas en vocal.

Le vin, elle allait surtout le boire sur place Elle attrapa le tapis, décrocha le rideau, attendit que la famille sagglutine à la cuisine et fila prestement.

Adam, elle se barre ! Cétait donc ça, lamour ? commentèrent les voisins dans lentrebâillement.

***

Jexpliquerai plus tard, lança Camille comme excuse à Thomas en débarquant chez lui.

Flottant comme un fantôme, elle passa devant lui sans le regarder, fila direct à la salle de bain pour remettre son rideau et son tapis préférés, puis sécroula sur le canapé. Elle dormit dun bloc, jusquà ce que tout le stress et le vin sévaporent.

Au réveil, elle tomba sur un autre jeune homme un peu inquiet qui attendait une explication.

Dites cest quelle adresse, ici ?

Rue du Jasmin, numéro 18.

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Le paradis sous les toits : Quand Dimitri a remis les clés de son appartement à Ève, elle a su que la Bastille était prise. Aucun Leonardo DiCaprio n’a autant attendu son Oscar qu’Ève attendait son Adam (même si ce n’est “qu’un Dima”), surtout avec son propre petit “nid d’amour”. Trente-cinq ans, célibataire et à bout d’espoir, elle regardait de plus en plus souvent avec tendresse les chats des rues et les vitrines “Tout pour les loisirs créatifs”. Et voilà qu’il arrive : solitaire, toute sa jeunesse engloutie dans la carrière, la healthy food, la salle de sport et autres absurdités à la sauce quête de soi — et, important, sans enfant. Ève avait formulé ce vœu à vingt ans, et il semblait que ce Père Noël à retardement avait enfin compris qu’elle ne plaisantait pas. — J’ai la dernière mission professionnelle de l’année, et après je suis tout à toi, — annonce Dima en lui offrant la précieuse clé de son oasis. — Ne t’effraie pas de ma caverne. Je n’y viens, en général, que pour hiberner, — ajoute-t-il avant d’enfourcher un “Airbus” pour partir vers un autre fuseau horaire tout le week-end. Ève prend sa brosse à dents, sa crème, ses éponges et fonce découvrir cette caverne. Les ennuis commencent dès l’entrée. Dima l’avait prévenue que la serrure coinçait, mais à ce point… Elle bataille quarante minutes : pousse, tire, enfonce la clé, teste poliment… mais cette maudite serrure ne voulait rien savoir de ce nouveau locataire. Et puis voilà la voisine qui pointe le nez : — Pourquoi essayez-vous d’entrer chez quelqu’un d’autre ? — Mais j’ai la clé, — s’énerve Ève, essuyant la sueur de son front. Suit un interrogatoire digne d’un quartier parisien bien tenu, terminé par un — Je suis sa copine ! — bravache qui fait claquer la porte de méfiance. Finalement, Ève s’impose. La porte cède. L’univers de Dima s’offre à elle : un ermitage d’un ascète moderne, où la féminité semble n’avoir jamais mis le pied. Mais au moins, elle est la première. Heureuse de sa victoire, Ève file chez Monoprix acheter rideaux, tapis, maniques et torchons — et, bien sûr, diffuseurs, savons artisanaux, boîtes à cosmétiques… « Ce n’est pas de l’impudence d’ajouter quelques petites touches dans l’appartement d’un autre », se rassure-t-elle en empilant paniers et objets dans les caddies. La serrure s’avoue vaincue. Elle ne sert plus à rien, subit une chirurgie nocturne à coups de couteau de cuisine. Bientôt, tout l’équipement de base doit être changé : vaisselle, nappe, planches, dessous-de-plat, et tant qu’à faire… rideaux assortis ! Dimanche midi, Dima prévient : il reste encore deux jours en déplacement. — Je serai ravi si tu donnes un peu de chaleur à mon appart, — sourit-il au téléphone tandis qu’Ève admet avoir pris quelques libertés en matière de déco. L’aménagement version “féerie d’intérieur” prend alors une ampleur industrielle. À force d’y penser depuis tant d’années, le barrage cède — la déco afflue à flot continu. Au retour de Dima, il ne reste plus dans l’ancienne tanière qu’une araignée près de la VMC. Ève préfère l’épargner : ce sera le symbole de l’intouchabilité du peu qui restait de l’ancien Dima… L’appartement a désormais l’allure d’un cocon d’un couple marié depuis huit ans, puis désabusé, puis de nouveau heureux envers et contre tout. Ève ne s’est pas contentée de personnaliser l’appartement — elle s’est aussi imposée dans l’immeuble comme nouvelle “maîtresse de maison”, ce malgré l’absence d’alliance, “un détail purement technique”. Les voisins s’inclinent : “Ben, faites comme chez vous, nous, ça nous est égal, hein.” *** Le jour du retour tant attendu, Ève prépare un vrai dîner maison, s’emballe dans une lingerie à la fois élégante et provocante, parfume les coins, tamise la lumière, et attend. Voilà son Adam qui arrive. Mais Dima tarde. Quand la tenue commence à lui peser douloureusement là où elle a trimé des mois à la salle de sport, la clé tourne dans la serrure. — C’est une nouvelle serrure, pousse simplement, — chuchote-t-elle, mi-gênée, mi-sensuelle. Elle n’a pas peur des reproches : elle a trop bien bossé. On lui pardonnera tout. Mais au moment où la porte s’ouvre, Ève reçoit un SMS inattendu de Dima : « T’es où ? Je suis à la maison. L’appartement n’a pas changé d’un poil. Mes potes me faisaient flipper que tu allais y mettre ta cosmétique partout. » SMS qu’elle ne lira que plus tard… Car dans l’appart débarquent cinq inconnus : deux jeunes hommes, deux élèves et un papy qui, en voyant Ève, se redresse soudain avec une prestance retrouvée. — Alors, papa, t’es accueilli comme un pacha ! Fallait pas aller en maison de repos si c’est “all inclusive” ici ! — rigole le jeune, se prenant une tape de sa femme. Ève, deux verres à la main, sidérée, voudrait crier, mais reste pétrifiée. Au coin, l’araignée jubile. — Mais… vous êtes qui ? — balbutie-t-elle. — Le propriétaire des lieux, et vous, de la clinique pour ma piqûre, je suppose ? J’ai dit que je m’en sortirais, vous savez, — lance le papy en lorgnant la tenue d’infirmière sexy d’Ève. — Eh bien, Adam Matheux, c’est cosy chez vous ! — note la belle-fille. — On habite plus dans un caveau, c’est déjà ça ! Mais, mademoiselle, comment vous appelle-t-on ? “Ève” ? C’est pas trop vieux, notre Adam Matheux, pour vous ? Enfin, un homme avec son logement… — Je… Ève… — Eh bah, Adam Matheux a du flair pour choisir les gens lui ! Le vieux, yeux pétillants, a l’air ravi de ce hasard. — Et… et… où est Dimitri ? — murmure Ève. — Je suis Dimitri ! — s’écrie un garçon de huit ans. — Doucement, tu n’es pas encore Dimitri — le tempère sa mère en emmenant son frère et son père dehors. — P-pardon, je me suis trompée d’appartement… C’est bien le 26, 18, rue des Lilas ? — Non, ici, c’est le 18, rue des Aubépines, — répond le vieux, prêt à investir son nouveau cadeau. — Voilà… je confonds toujours, soupire Ève, dramatique, — Entrez, installez-vous, j’ai un coup de fil à passer… Elle s’enferme dans la salle de bain, attrape une serviette, et découvre enfin le SMS de Dima. « Dima, j’arrive bientôt, je me suis juste attardée en courses », répond-elle aussitôt. « Parfait, alors. Si tu peux prendre une bouteille de vin… », laisse Dima en vocal. Le vin, Ève allait le boire… mais seule. Elle attrape tapis et rideau sous le bras, patiente que les inconnus s’installent, puis, ramassant ses affaires, quitte enfin l’appartement. — Matheux, la belle s’en va ! On rate une histoire d’amour ! — marmonnent les voisins aux portes entrouvertes. *** — Je t’expliquerai plus tard, — lâche Ève à Dima, hébété, en lui ouvrant. Presque somnambule, elle file remplacer la déco dans la salle de bains, installe son tapis, puis s’effondre sur le canapé jusqu’au lendemain, jusqu’à ce que le stress et le vin s’évaporent. À son réveil, un inconnu la fixe, attendant des explications. — Dites… c’est quoi l’adresse, ici ? — 18, rue des Jasmins.
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