Le fils et la belle-fille ont mis à la porte leur père âgé de sa propre maison. Presque gelé, le vieil homme sentit soudain une main douce effleurer son visage. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il resta figé de terreur…

29 octobre
Jamais je naurais pensé que la vie puisse me réserver une telle épreuve à mon âge. Aujourdhui, jai compris que la vieillesse peut être la plus grande des solitudes, même à Paris. Mon propre fils, Paul, avec qui javais partagé mon appartement du 14ème depuis presque quarante ans, ma demandé de partir. Sa femme, Célestine, ne me supportait plus. Je crois que je le savais depuis le décès dHélène, mon épouse, deux ans plutôt ; il ne restait plus de place pour moi dans leur vie.
Papa, tu comprends bien, nous manquons de place et toccuper devient trop lourd pour nous. voilà ce que Paul a prononcé, les yeux fuyants tandis quil me tendait une vieille valise.
Oui, je comprends ai-je murmuré, la gorge serrée. Mais au fond de moi, je nen comprenais rien du tout. Mes années à me sacrifier, à aimer ce garçon, à meffacer pour leur bonheur tout cela balayé au nom du confort.
Ce jour-là restera gravé à jamais dans ma mémoire. Jai descendu les escaliers, la tête basse. Mes doigts tremblants serraient cette valise dun autre temps. Jai marché dans les rues, cherchant un regard réconfortant ; les voisins détournaient les yeux. Lidée daller à la Maison de retraite me glaçait deffroi. Paris me paraissait immense, étrangère, glaciale.
Je me suis assis sur un banc du parc Montsouris. La nuit tombait. Le vent cinglait mon manteau élimé, une fine bruine recouvrait mes épaules. Jai pensé à Hélène. À nos projets. À nos soirées au coin du feu. Elle me disait souvent, en souriant :
Un jour, nous vieillirons ensemble, main dans la main, en nous racontant nos souvenirs
Mais aujourdhui, il ne restait que la solitude. Depuis la disparition dHélène, Paul et Célestine me regardaient comme un fardeau.
Je sentais mes membres sengourdir. La respiration faible, confondue dans le silence de la nuit. Je me suis surpris à me demander : « Est-ce ainsi quon meurt ? » Cest alors quun frôlement tiède effleura ma joue.
En ouvrant difficilement les paupières, japerçus Mirabelle, la vieille chienne errante du quartier, celle que je nourrissais depuis tant dannées au pied de limmeuble. Avec son museau blanc et ses yeux tendres, elle me fixait avec sollicitude. Elle lécha ma main durcie par le froid et gémit doucement, suppliant que je tienne encore un peu debout.
Tu es venue, ma belle ai-je soufflé faiblement, un sourire triste échappé de mes lèvres.
Mirabelle fit battre sa queue, réchauffant mes jambes engourdies de son corps emmêlé. Les larmes me montèrent. Plus personne ne se souvenait de moi. Personne, sauf cette chienne de la rue.
En mappuyant sur le dossier du banc, péniblement, je me suis relevé. Mirabelle maccompagnait, marchant près de moi sur les trottoirs déserts de Paris, me lançant un regard encourageant à chaque pas.
Où vas-tu memmener, ma grande ? ai-je demandé aussi amèrement quépuisé.
Elle ne répondit quen remuant la queue et prit la tête, me guidant jusquà une vieille remise abandonnée tout près de la Petite Ceinture. Elle y poussa la porte de son museau. À lintérieur il y avait un peu de paille, une odeur de renfermé. Mais cétait mieux que rien. Je me suis assis contre le mur froid, Mirabelle lovée contre moi. Je caressais son pelage sale, reconnaissant.
Merci, ma fidèle amie Toi au moins, tu ne mas pas laissé tomber.
Les yeux clos, je sentais la chaleur de Mirabelle et la certitude quau moins elle, ne mabandonnait pas. Peu à peu, le passé séloignait de moi ; je navais plus que la fragile espérance que le Bon Dieu pensait encore à moi.
Au matin, un passant promenant son chien nous a trouvés, Mirabelle et moi, transis de froid, mais vivants, sur le perron de la remise. Mirabelle mavait tenu chaud toute la nuit de son corps maigre. Lhomme a aussitôt appelé une ambulance. À mon réveil à lhôpital Cochin, ma première question fut :
Où est ma chienne ?
Linfirmière ma souri :
Elle vous attend à lentrée, elle na pas bougé.
Ce jour-là, jai compris que la fidélité véritable ne dépend ni du sang, ni des liens. Parfois ceux que lon chérit le plus vous tournent le dos, alors quune âme venue dailleurs vous tend la patte avec toute sa tendresse.
Je ne suis jamais retourné au vieil appartement. Paul et Célestine lont vendu quelque temps après. Jai fini par trouver une place dans un foyer près du canal Saint-Martin, où lon prend soin de moi. Mais surtout, Mirabelle continue de dormir à mes pieds chaque soir… Fidèle, jusquau bout. Cette leçon dhumanité, cest grâce à elle que je lai reçue : lamour, le vrai, celui que lon donne sans rien attendre en retour, existe encore quelque part dans ce monde.

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Le fils et la belle-fille ont mis à la porte leur père âgé de sa propre maison. Presque gelé, le vieil homme sentit soudain une main douce effleurer son visage. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il resta figé de terreur…
Il est parti sans rien laisser, mais c’est ma belle-mère qui m’a tendu la main : Comment, abandonnée avec un bébé et aucun soutien, j’ai trouvé une famille auprès de celle que je croyais être mon ennemie