Cest ça que tu cherches ? fit-elle en lui tendant lenveloppe.
Nicolas devint livide.
Aurélie, tu tu comprends mal Cest Julien écoute
Quest-ce que je ne dois pas comprendre, Nicolas ? Que la mère de mon mari est toujours en vie, quelle est en prison et que vous me prenez tous les deux pour une idiote ?
Comment ça, un mois ? Aurélie, on avait convenu quon restait au moins jusquà la rentrée !
Le petit vient à peine de commencer la petite section, et jai trouvé un boulot pas loin
Quest-ce quil sest passé ?
On paie le loyer à temps, on ne fait pas de bruit
Cest pas à cause de vous, Aurélie hésita. Je dois retourner vivre dans mon appartement.
Pourquoi ? Tu tes disputée avec ton mari ?
Sil te plaît, ne pose pas plus de questions.
Exactement un mois à partir daujourdhui !
Je te rends la caution, je ferai le calcul pour les jours restants.
Je suis désolée
Aurélie raccrocha avant de frissonner. Elle navait quune envie : mettre un terme à toute cette histoire
***
Aurélie ne pouvait détourner les yeux de lenveloppe posée sur la table de la cuisine.
Une enveloppe banale, quelle avait ramassée tout à lheure dans la boîte aux lettres, avec les pubs et la facture SFR.
Dhabitude, cétait Julien qui allait chercher le courrier, mais aujourdhui, sans trop savoir pourquoi, elle lavait fait elle-même
Un tampon. Ladresse de lexpéditeur. Centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis.
Et le nom dessus : Madeleine Dubois.
Aurélie connaissait ce nom, elle lavait entendu deux ou trois fois : cétait la mère de Julien. Sa belle-mère quelle navait jamais rencontrée.
Aurélie ne savait même pas que la femme qui avait donné la vie à Julien était encore en vie.
Jai personne, Aurélie, avait confié Julien au bout de leur troisième rendez-vous, en grelottant dans un troquet sous un parapluie dégoulinant. Mon père est parti avant ma naissance, je ne lai jamais vu.
Et maman maman est morte quand javais vingt ans. Une crise cardiaque. Du coup, je suis un peu un loup solitaire.
Mais vraiment personne ? Aurélie avait failli éclater en sanglots, prise de pitié. Pas de tantes, pas doncles ?
Il y a bien une vague cousine dans le Sud mais on ne se parle pas.
Tu sais, cest plus simple. Pas de drame familial, pas dobligation de déjeuner le dimanche chez les beaux-parents. Juste toi et moi.
Elle sétait dit alors :
« Mon Dieu, quel homme courageux Il a traversé tout ça et il a encore le cœur ouvert »
Elle lui avait offert tant damour, comme si elle voulait combler tous les manques que sa mère avait laissés.
Il y a eu le mariage, simple, tout petit, juste les proches.
Ses parents à elle, quelques copines, et du côté de Julien, juste son ami denfance, Nico, silencieux toute la soirée, qui fuyait son regard.
Elle avait mis ça sur le compte de la timidité. Maintenant, elle comprenait : Nico avait peur de trop en dire.
Dis, elle est enterrée où, ta mère ? avait un jour demandé Aurélie, six mois après le mariage. On pourrait y aller, mettre des fleurs ? Cest important, quand même
Julien avait eu un petit sursaut étrange. Il sétait détourné, avait ajusté son col de chemise.
Cest loin, Aurélie. Dans la région. Un minuscule cimetière, presque abandonné.
Jirai tout seul un de ces quatre, ne ten fais pas. Je ne veux pas ty entraîner, lambiance est trop lourde là-bas.
Pensons plutôt aux vivants, daccord ?
Et elle y avait cru. La cruche !
***
La porte dentrée grinça, Aurélie sursauta puis cacha rapidement lenveloppe dans un tiroir, sous des tickets de réduction du Carrefour du coin.
Coucou, ma belle ! la voix de Julien filtrait du vestibule, joyeuse comme dhabitude. Alors, notre champion, il a fait la java ?
Julien passa la tête à la cuisine, sapprocha dAurélie, voulut lembrasser dans les cheveux, mais elle se recula par réflexe.
Tes fatiguée ? lança-t-il, inquiet. Il ta embêtée, Maxence ?
Je vais me changer, je le prends avec moi, vas te reposer tranquille.
Je moccupe du dîner.
Ce nest pas la peine, merci. Jai pas faim. Julien, il y avait du courrier tout à lheure
Il se figea, le temps infime dun battement de cil, mais Aurélie ne rata rien.
Ah oui ? Et quoi donc ? Des factures encore ?
Oui, des factures, des pubs, rien dautre.
Il se relâcha, soudain soulagé.
Parfait ! Je file me laver les mains, je file voir fiston. Il ma manqué toute la journée.
Aurélie le regarda séloigner. Elle partageait son quotidien, sa vie, son fils avec un homme qui lui mentait outrageusement.
Il mentait si bien que sen était écœurant.
« Considère que je suis orphelin », quil disait.
Et pourtant, Madeleine Dubois lui écrivait depuis la cellule dune prison.
Mais quavait-elle fait, cette femme ? Tuer ? Voler ? Arnaquer ? Et il lui restait combien à tirer ?
Aurélie eut soudain la vision nette dune femme à la mine dure, ex-taularde, débarquant chez eux dans un an ou deux et lançant :
« Bonjour mon fils, bonjour ma belle-fille. Où est mon petit-fils ? Je viendrai vivre ici, désormais ! »
Aurélie se fichait delle-même, mais elle avait peur pour Maxence.
Comment élever un enfant sous le même toit quune grand-mère avec un passé pareil ?
Comment confier un môme à une criminelle ?
Aurélie, tu veux un thé ? lappela Julien depuis le salon. Ya une promo sur les couches au Carrefour, jai trouvé le catalogue. Faudra en profiter demain.
Elle ne répondit pas. Elle ouvrait déjà son appli bancaire, vérifiant ce quil lui restait de côté.
Il y en aurait assez pour tenir les premiers temps. Un appart loin dici. Les locataires seraient partis dans un mois, il faudrait tenir jusque-là sans rien montrer.
***
Julien était parti bosser, non sans avoir inondé Maxence de bisous en lui jurant de rentrer tôt.
Aurélie assistait à la scène, dégoûtée : comment pouvait-il mentir comme ça ? Ça se fait, de cacher des choses pareilles ?
Quand il fut dehors, elle reprit lenveloppe. Elle brûlait denvie de louvrir, mais avait trop peur.
Et si jamais ce quil y avait dedans la faisait rester ? Et si tout changeait ?
Non, se dit-elle, cest pas important ce quil y a là-dedans. Il ma menti pendant presque deux ans !
Soudain, la sonnette retentit. Aurélie sursauta. Qui cela pouvait-il être ?
Ses parents préviennent toujours avant. Des amies ? Elle vérifia par lœilleton : Nico, planté sur le palier, nerveux, jetant des coups dœil anxieux vers lascenseur.
Elle ouvrit.
Nico ? Julien est parti travailler.
Oui, je sais, Aurélie Il baissa les yeux, fourrant ses mains dans les poches. Je passais dans le quartier Je me disais il a pas oublié ses clés du garage ?
Il ma dit quelles devaient être sur la commode.
Les clés ? Elle haussa un sourcil. Yen a pas vu sur la commode, ni dans lentrée. Tes sûr quil ne les a pas prises ?
Cest ce quil ma dit Et, euh Aurélie, Julien voulait que je prenne un truc dans la boîte aux lettres. Mais yavait rien. Tas pas pris le courrier ce matin ?
Si. Pourquoi ?
Nico avala difficilement sa salive.
Euh On attend un colis pour des pièces de bagnole, il voulait que je vérifie si on avait reçu lavis de passage.
Aurélie retourna dans la cuisine, prit lenveloppe grise, puis revint.
Cest ça que tu cherches ? fit-elle en lui tendant la lettre.
Nico blêmit.
Aurélie Nimagine pas Julien Cest
Quest-ce que je ne dois pas comprendre, Nico ? Que la mère de mon mari est vivante, en tôle ? Que vous me prenez pour une cruche ?
Que jai fait un bébé avec un mec dont le passé est un labyrinthe de secrets ?
Aurélie, il voulait juste que tu sois heureuse ! Nico se mit à chuchoter, à parler vite, les mots semmêlant. Il rêvait dune vie normale, sans tout ça.
Sa mère Cest une personne compliquée, il en a tellement bavé avec elle.
Il na rien fait de mal, tu comprends ? Il voulait te protéger, cest tout.
Te protéger ? Aurélie eut un sourire douloureux. Nico comment peut-on rayer sa propre mère de son existence ? Cest inhumain.
Il ma enlevé le droit de choisir. Jaurais dû savoir dans quelle famille jentrais.
Mais ya pas de famille, Aurélie ! Nico secoua la tête. Ya que cette femme et ses histoires louches.
Sil te plaît, rends-moi la lettre, tu las même pas ouverte, si ? Je la filerai à Julien, il texpliquera tout.
Pars, Nico, murmura Aurélie. Et la lettre, non. Elle est destinée à Julien Dubois et il la recevra, de ma main.
Elle ferma la porte au nez du pauvre Nico, qui resta planté là, penaud.
***
La journée fila au ralenti. Aurélie soccupait du petit, sortait au parc, mais son esprit la ramenait sans cesse au drame.
Quest-ce quil faut prendre dabord ? La poussette, le lit du petit, les papiers Le reste, tant pis.
Dans son studio à Saint-Ouen, il y avait un vieux clic-clac et une armoire. Ça irait bien.
À six heures, elle était totalement apaisée.
Table dressée, dîner prêt, Maxence au lit. Elle nattendait plus que Julien.
Mmmh, ça sent bon ! fit Julien joyeusement, feignant linsouciance. Tu as vu ? Jai pris un nouveau mobile pour Maxence ! Il fait de la musique douce.
Aurélie, muette à table, posa devant elle lenveloppe maudite. Julien vit la lettre et perdit son sourire.
Cest Nico qui la trouvée ? lança-t-il dune voix éteinte.
Non, cest moi. Nico est venu, il a tenté de la prendre, je nai pas voulu.
Julien seffondra sur une chaise.
Pourquoi, Aurélie ? Pourquoi avoir menti sur sa mort ?
Parce quà mes yeux, elle est morte depuis douze ans, répondit-il, les yeux mouillés. Quand elle la fait la première fois Quand elle a recommencé. Elle est ressortie, est restée libre six mois et y est retournée direct.
Aurélie, tu viens dune famille normale, ton père est ingénieur, ta mère prof. Tu peux pas comprendre Elle, cest une escroc professionnelle. Une arnaqueuse.
Et donc tu tes cru autorisé à me mentir ? Un an ? lâcha Aurélie, la voix brisée. Tu ne te rends pas compte que tu as brisé tout ce qui me restait de confiance ?
Javais peur de te perdre ! se défendit-il. Taurais filé ! Tu maurais dit : « Non, jveux pas dun mec dont la mère sort de prison » Je voulais que Maxence ait une vie normale. Voilà, jai décidé quun mari orphelin, cétait mieux quun mari fils de voleuse.
Maintenant il aura juste un père divorcé, trancha Aurélie, glaciale.
Julien blêmit.
Quoi ? Texagères. Pour une lettre, pour un secret ?
Parce que je ne te connais pas, Julien. Si tu es capable dinventer la mort de ta mère, sur quoi dautre as-tu menti ?
Qui est ton père ? Peut-être, lui non plus, na pas disparu mais purge une peine quelque part ?
Tu dis nimporte quoi
Je ninvente rien. Jai prévenu mes locataires. Dans un mois, je pars. Demain, je fais la demande de divorce.
Julien a supplié, sest mis à genoux, a essayé de se justifier, répétant que ce mensonge était pour leur bien.
Mais Aurélie na rien voulu entendre. Sa décision était prise.
***
Les locataires sont partis, maintenant Aurélie vit avec son fils chez elle. Le divorce a été prononcé, Julien na jamais renoncé à la reconquérir, sans jamais comprendre ce quil a réellement perdu. Il assure son rôle de père et subvient à tous les besoins de Maxence. Mais lamour dAurélie lui file entre les doigts. Se remettre avec lui ? Cest niet.





