Direction la maison de repos : une histoire de famille, de tensions et de choix difficiles entre générations

Envoyée en maison de repos

Arrête ça tout de suite, Océane, tu vas pas recommencer ! claqua Jacqueline Morel, en repoussant la bouillie davoine dun geste sec. Tu veux vraiment mabandonner dans un mouroir luxueux ?

Quon me pique avec n’importe quoi et quon métouffe avec un coussin pour mempêcher de râler ?

Tu rêves !

Océane inspira à fond, tâchant déviter les mains tremblantes de sa grand-mère.

Mamie, ce nest pas un mouroir Cest une maison de repos privée, vraiment bien ! Il y a une forêt à côté, et des infirmières toute la journée, toute la nuit.

Et puis, tu pourrais discuter avec dautres gens, ils ont une télé géante

Ici, tu es toute seule la journée, pendant que papa travaille.

Ah oui, discuter grinça la vieille, se recroquevillant sur ses oreillers. On connaît, ces histoires. Ils te dépouillent jusquà la dernière chemise, ils te piquent lappart, et te jettent dans le caniveau.

Dis à ton François : vivante, je quitterai pas mon logis. Quil vienne, lui, soccuper de moi. Cest son job, non ?

Je lai élevé, je nai pas dormi la moitié de mes nuits quand il avait la rougeole ! Eh bien, à son tour maintenant.

Papa travaille déjà en double, juste pour payer tes médicaments ! Il a cinquante-trois ans, il a de lhypertension, il na pas vu un ciné depuis trois ans, alors les vacances tu parles

Il est jeune, il tiendra, trancha Jacqueline, lèvres pincées. Et toi, ne ramène pas ta fraise, on ne va pas apprendre à une poule à pondre des œufs. Va donc nettoyer la bouillie ! Cest pas Disneyland ici !

Océane séchappa dans le couloir, soufflant bruyamment. Mais comment veux-tu discuter avec elle ?!

Le père rentra à dix-neuf heures. Il ne chercha même pas à enlever ses chaussures, saffala sur le pouf de lentrée et contempla le mur deux minutes, prostré.

Papa, ça va ? Océane le rejoignit, récupérant son sac de courses qui menaçait de craquer.

Ça va, ptite Océane. Le boulot, cest nimporte quoi, la fin dannée approche. Et ta grand-mère ?

Fidèle à elle-même. Encore une scène à propos de la maison de retraite. Elle croit quon veut la dégager.

Papa, ça va plus du tout. Jai regardé les comptes : il ne nous reste que 300 euros ce mois-ci pour la bouffe.

Jai encore la résidence étudiante à payer, et il me faut les manuels

On sen sortira, François inspira, puis sôta vaillamment ses chaussures. Jai pris un boulot nocturne en plus. Gardien, une nuit sur deux.

Tu es malade ?! Tu vas dormir quand ? Tu vas tomber de fatigue !

François ne répondit pas. Il fila vers la cuisine, mit de leau à bouillir dans une casserole.

Elle a mangé ?

La moitié sur le lit. Jai changé les draps.

OK. Occupe-toi de tes cours, les exams approchent. Je vais moccuper delle et lui faire la toilette.

Océane observa son père boitiller vers la chambre de sa mère, le cœur serré. Elle lavait vu, son père, autrefois blagueur et robuste, devenir une ombre de lui-même.

Les plaisanteries avaient disparu, lenvie de vivre aussi.

***

Une semaine plus tard, cétait pire il est rentré encore plus tard, titubant légèrement. Direct, Océane sest inquiétée.

Papa, tu te sens bien ?

Ça va, Océane. Juste un malaise dans le métro, il faisait trop chaud, voilà tout.

Assieds-toi, on va prendre ta tension.

Le tensiomètre afficha 18 par 11. Océane, sans rien dire, sortit les cachets.

Demain tu restes au lit. On appelle un médecin.

Impossible il fit la grimace. Demain, inspection au boulot. Si je loupe ça, je perds la prime. Et on vient de recevoir la taxe foncière de lappartement de maman là-bas, ils lont augmentée.

Vends-le, papa ! souffla-t-elle, sur le ton de la confidence, pour que mamie nentende pas. Vends ce vieux studio en Seine-et-Marne !

Soixante mille euros, cest énorme pour nous maintenant. On rembourse les dettes, on paye une bonne auxiliaire de vie !

Son père soupira :

Elle refuse de signer

Papa, elle ny a même pas mis les pieds depuis cinq ans ! À quoi bon garder ce taudis quand elle peut même plus bouger ?

Il neut pas le temps de répondre déjà, dans la chambre voisine, on entendit frapper.

Jacqueline Morel tapait sa tasse contre la table de nuit, réclamant de lattention.

François ! Viens donc ! Tu complotes encore contre moi avec ta fille ? Vous voulez ma peau ? gronda la voix rocailleuse.

François avala son cachet, puis sen alla répondre à lappel.

***

Il y a six ans, le père dOcéane avait encore une compagne. Claire, douce, gentille, venait souvent leur apporter du gâteau, et ils projetaient de séchapper ensemble un week-end dans les Alpes.

Aussitôt que grand-mère sest retrouvée alitée, tout sest effondré. Claire voulait aider, mais la vieille lui a fait vivre un enfer.

Tu crois quelle va profiter de tout ça, cette pique-assiette ? elle gueulait devant tout limmeuble, simulait un malaise chaque fois que François prévoyait une sortie. Foutez-la dehors ! Quelle dégage !

Claire a fini par séclipser ; François na pas tenté de la retenir.

Le téléphone sonna alors quOcéane révisait pour ses examens. Son père nétait pas encore rentré.

Allô ?

Monsieur François Morel ? interrogea une voix masculine.

Non, cest sa fille. Il y a un problème ?

Ici le service RH. Votre père a perdu connaissance en réunion aujourdhui. On a appelé le SAMU, il est à lhôpital. Notez ladresse.

Océane gribouilla dans la marge de son cours. Pas le temps de raccrocher que sa grand-mère réclamait déjà.

Océane ! Qui cétait ? Où est François ? Dis-lui de mapporter du thé, jai soif !

Océane entra dans la chambre. Grand-mère trônait à demi allongée, emmitouflée sous deux édredons, lair boudeur.

Papa est à lhôpital, lâcha Océane.

À lhôpital ?! Jacqueline se figea. Puis ajouta, soupçonneuse : Voilà, vous mavez minée ! Il ma encore hurlé dessus hier, il était temps que le bon Dieu le rappelle à lordre.

Personne ne prend soin de moi ! Qui va me nourrir maintenant ? Vas, fais chauffer de leau !

Océane sabsorba dans un mutisme résigné.

***

Trois jours, Océane a couru entre lhôpital et la maison.

Diagnostic pour François : crise hypertensive sur fond dépuisement nerveux. Interdiction de se lever.

Et mamie, comment elle va ? furent ses premiers mots.

Ça va, papa. La voisine passe aider. Mais toi, pense à ta santé. Tu ne bouges pas dici pendant AU MOINS deux semaines.

Deux semaines On va me virer Le fric

Repose-toi, elle lui remit son drap. Je gère. Promis.

Le quatrième jour, Océane rentre : mitraillée par les reproches de la vieille.

Tétais passée où ? Françoise glande à lhosto, et moi jpourris là, sale et ignorée !

Océane serra les poings, répondit dun ton étrangement calme.

Voilà, mamie : papa est gravement malade, il risque un AVC, tu entends ? Si tu continues, il ne ressortira jamais de lhôpital.

Nimporte quoi ! ricana la vieille. Il est solide, lui, pas comme toi. Aide-moi à tourner, jai mal au dos !

Non elle sassit. Plus question de ça. Je ne te tourne plus, je ne te nourris plus.

Jacqueline ouvrit de grands yeux, indignée.

Tes tombée sur la tête, ma pauvre ?

Non, juste, il ny a plus un sou. Papa nest plus payé, si la prime saute cest fini. Ta retraite ne couvre même pas tes couches et tes pilules miracles.

Des histoires, François a toujours du liquide de côté !

Eh bien non. On a tout dépensé pour tes hospitalisations le mois dernier. Alors, deux solutions : soit on signe la vente de ton studio, soit demain les services sociaux viendront temmener à la maison de retraite municipale. Gratuite.

Tu noserais pas ! hurla Jacqueline Morel. Je suis la mère, ici ! La patronne !

Patronne de quoi ? Tu sacrifies ton fils. Rien à faire que ça le tue, lessentiel cest davoir ta soupe et ta couette. Jai appelé la maison de repos. Il reste une place, et largent de la vente couvrira le séjour. Là-bas, tu seras bien.

Je nirai pas ! la vieille suffoqua.

Alors, bonne chance pour le jeûne. Jai pas de quoi alimenter un puits sans fond. Demain, je suis en job détudiant, je rentrerai tard. La bouteille deau est là, réfléchis.

Océane sortit, claqua la porte. Elle tremblait. La dureté nétait pas son fort, mais il fallait bien enrayer lhémorragie ou perdre son père.

Quant à mamie elle survivrait à la planète, si on lui en laissait le loisir.

La nuit fut calme. Océane nentra pas dans la chambre elle entendait bien la vieille se lamenter, crier, maudire. Elle attendit le matin.

Donne à boire gémit-elle.

Océane approcha une tasse de ses lèvres.

Alors ? On signe ? Le notaire vient à midi.

Sale mioche lança la vieille, en pure perte. Vous voulez me dépouiller Bon. Apporte tes papiers.

Mais tu diras à François quil vienne me voir, daccord ?

Il viendra. Dès quil remarchera. Et moi aussi, cest promis.

***
François était assis sur le banc du parc de la maison de repos. Bonne mine, un peu de couleur, quelques kilos repris.

À côté, dans un fauteuil roulant, sa mère fraîche, bien coiffée, un foulard neuf, grignotait une pomme dun air très affairé.

François ? Eh, François, appela-t-elle.

Oui, maman ?

Alors Tu tes réconcilié avec Claire ? Vous êtes en contact, hein ?

François fronça un sourcil.

Oui, on sest appelés. Elle passe samedi, promis.

Ben voilà, maugréa la vieille, tournant la tête vers les lys. Elle ferait bien de venir voir comment on me traite ici. Linfirmière, Léa, elle est brute : elle me fait la morale à tout bout de champ.

Que Claire voie un peu : je ne suis pas la pire ! Et tu fais gaffe, François, tu la respectes ! Cest mal, un homme qui fait pleurer une femme.

Ton père, à son époque

François sourit, serra la main de sa mère. Tout le long de lallée, Océane déboulait vers eux, surexcitée.

Papa ! Mamie ! cria-t-elle de loin. Jai obtenu la bourse ! Et au boulot, ils mont donné un contrat !

François ouvrit les bras. Jacqueline observa la scène, les yeux plissés.

Au fond, elle estimait encore quon lavait injustement exilée de chez elle mais pour une fois elle nen fit pas tout un fromage.

Quand laide-soignante vint la chercher pour le massage, Jacqueline acquiesça poliment.

Allons-y, ma petite. Mais mollo sur la jambe, lautre fois vous mavez presque déboîté le genou.

Dites à votre collègue que je ne suis pas un jambon ! Ces pros sont parfois plus ours que soigneur

La soignante lemporta, Océane étreignit son père, et tous deux restèrent là, contemplant les immenses pins en silence.

Pour la première fois depuis longtemps, ils étaient trois à être vraiment heureux.

***

Jacqueline a eu la chance de voir son arrière-petit-fils Océane a terminé ses études, épousé un chic type, un petit garçon est né.

François sest marié avec Claire, et, oh miracle, Jacqueline a accepté sa nouvelle belle-fille. Les relations sont devenues cordiales, parfois même chaleureuses Claire, de son côté, a oublié toutes les mesquineries du passé.

La vieille nous a quittés paisiblement, dans son sommeil, sans plus de rancœur ni envers sa petite-fille ni envers son fils.

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