Sur le quai brumeux de Saint-Malo, un samedi matin où les mouettes semblent parler en charades, jai compris que mon mari ne pourrait plus détourner la tête.
Jai demandé le divorce, murmura calmement Anaïs, une semaine après ce rêve éveillé.
Comment ça ? bredouilla Gérard, les yeux agrandis comme ceux dune marionnette oubliée. On a tout pour être heureux, non ? Je fais tout pour toi, Anaïs
Je ne taime plus, je ne pourrai jamais te pardonner, répondit-elle dune voix dalgues, aussi impassible quun tableau dans un musée désert. Simplement partager une pièce avec toi, cest une épreuve.
Anaïs navait pas lintention de se marier à vingt ans non, dabord les études, puis la vie, avait-elle juré. Mais Gérard, insistant comme une chanson populaire qui colle, gentil, prévenant, la courtisa pendant deux années entières, offrant même du mimosa à la belle-mère et réparant les volets grinçants.
Ma fille, tu serais bien bête de laisser filer un gars comme ça, disait sa mère chaque fois que Gérard sauvait la baraque dune fuite ou leur rapportait une boîte de macarons, sans distinction ni préférence.
Le mariage eut lieu comme on cède à un refrain : Anaïs saperçut soudain quelle ne savait plus respirer sans ce garçon au regard doux, ce compagnon au cœur tiède.
Quatorze années passèrent, paisibles et bien rangées comme une vitrine de fromages : un appartement à Rennes, une Peugeot solide, des vacances sur la Côte dAzur, pas une seule scène en quinze ans.
Mais cest dun ennui mortel ! raillait sa meilleure amie, Solène, dont le mariage explosait régulièrement dans des orages à litalienne. Comment pouvez-vous survivre sans passion, sans feu dartifice ?
Nous nous aimons, simplement. On se comprend, on aspire au même matin, souriait Anaïs, tendre comme une éclaircie. Lamour, ce nest pas toujours des tsunamis, tu sais
Seule ombre chinoise : lenfant.
Anaïs rêvait dun petit garçon à qui apprendre les ricochets et les conjugaisons, mais la nature nouverte pas la porte. Deux tentatives de FIV, deux tempêtes pour rien. Gérard, pour la première fois, gronda :
Arrête, Anaïs ! Tu vas te tuer à force On vit bien, non ? Il y a plein de couples comme nous !
Je veux être mère et toi, tu nas jamais voulu être père ?
Pas au prix de ta santé.
Hors de question dadopter, tranchait Gérard en remuant ses mains dhorloger.
Pas un enfant don ne sait quelle lignée. Pourquoi pas une mère porteuse, à la rigueur ?
Mais ils navaient pas de quoi payer létrange. Anaïs était comptable dans une biscuiterie, Gérard réparait les machines. On ne fait pas fortune dans les galettes. Les économies partaient dans lordinaire jamais dans les rêves.
Un mardi, sa copine Capucine, sage-femme à la maternité de Rennes, lappela entre deux couloirs :
Il y a un bébé laissé là, en pleine forme. La mère nest pas une mauvaise femme, juste une étoile trop filante. Elle a claqué la porte la deuxième nuit.
CHANCE, se répéta Anaïs, et courut chez elle, le cœur balançant comme un arbre en octobre.
Il faut convaincre Gérard, il le faut.
Coupant par le Jardin du Thabor plongé dans un brouillard ouaté, elle aperçut au loin son mari et, à son bras, une silhouette féminine, familière comme une ampoule oubliée allumée la nuit.
Il lentourait tendrement rire, baiser léger, après quoi le couple entra dans le petit café leurs habitudes, La Pomme Rouge.
Anaïs, absente à elle-même, prit place à la table dà côté, séparée de la leur par une haute cloison en bois sombre.
Les voix traînaient comme des écharpes dans lair :
Tu minvites ici, en plein jour ? Tu nas pas peur que ta femme débarque ?
Qui ? Anaïs ? Elle me croira, tinquiète qui oserait la détromper ? Jai la réputation dun homme parfait Détends-toi, Sybille.
Des rires, des murmures la vapeur des tasses.
Anaïs, fantôme, quitta la salle, pivotant vers la sortie, les jambes prises dans la vase.
Son âme refusa le spectacle, mais les souvenirs étaient des encriers renversés.
Elle senfonça tout au bout du parc, figée sur un banc sous la statue dArthur Rimbaud ; une heure à se diluer dans les pierres froides.
Le téléphone tinta :
Anaïs, tu décides quoi ? Il ne faut pas traîner. Sinon, quelquun dautre prendra le petit
Gérard a une autre femme, lança Anaïs, sans reconnaître sa propre voix.
Quel imbécile.
Tu Tu savais ?
Tout Rennes le sait, Anaïs. Mais personne nosait en parler ; vous donniez limage du couple parfait
Ne teffondre pas ! Tous les hommes sont pareils au moins le tien taime encore, lui
Je te rappelle, trancha Anaïs, seffondrant en larmes.
Une heure, puis deux : les sanglots sasséchèrent, la routine sinstalla. Quatorze appels manqués de Gérard et Capucine. Elle coupa le son et se leva, la décision froidement nouée.
Anaïs ! Où étais-tu ? Tu vas bien ? Tu mas fait peur ! Gérard se jeta dans ses bras, tout son être tremblant comme une tasse de café mal posée.
Elle sentit ses battements de cœur, réels ce coup-ci mais refusa son étreinte comme on repousse une couverture trop lourde.
Dun geste chirurgical, elle ôta ses chaussures, posa son sac, puis lâcha, transparente :
Gérard, je sais que tu me trompes. Inutile de me dire comment. Je demande le divorce.
Anaïs, non On ta dit nimporte quoi ! Je taime, jamais je
Il se noya dans son propre regard.
Sensuivit tout un ballet dexplications molles et de serments, fades comme des galettes sèches.
Gérard, cest fini. Rassemble tes affaires, sil te plaît.
Excuse-moi, je suis un idiot Je naime que toi ! Cest toi que je veux Je ferai tout pour que tu me pardonnes !
Tout ?
Tout, assura-t-il, tête basse.
Très bien. On adopte ce petit garçon. Capucine la annoncé aujourdhui. On soccupera de ça, puis je prendrai ma décision.
Daccord ! Je ferai tout !
Il tint parole, contacta ses relations, débloqua les procédures à la mairie contre quelques billets en euros pas tout à fait déclarés.
Ils passèrent des soirées à choisir des bodys pour Loïc, à apprendre à faire les petits pots maison, à feuilleter les albums jeunesse.
Gérard veillait à chaque souffle dAnaïs, lui répétait ses « je taime » comme un mantra, tentait la perfection mais Anaïs, dans ce rêve étrange, savait : il ne faisait que jouer un rôle.
Six mois plus tard, ils étaient officiellement parents de Loïc.
Jai demandé le divorce, répéta Anaïs, aussi froide quun matin dhiver, une semaine après.
Tu plaisantes ?! Mais tout va bien ! Je fais tout
Je ne taime plus. Je ne te pardonnerai pas, insista-t-elle, paisible, étrangère à elle-même.
Tu Tu tes servie de moi, cest ça ? Pour avoir un enfant ?
Elle haussa les épaules, les yeux glacés.
Chacun pour soi.
Gérard éclata, claqua la porte. Il laissa même sa part de lappartement à Loïc, croyant reconstruire le puzzle de sa vie, prouvant quil pouvait changer, devenir vraiment père et mari aimé.
Le soir venu, il erra dans lentrée, las.
Tu veux vraiment divorcer ?
Oui. Tu peux tinstaller chez ma mère pour linstant, je vendrai lappartement et te donnerai une part.
Je nai rien à me reprocher, Gérard. Tu mas trompée. À partir de maintenant, Loïc est le seul homme qui compte pour moi.
Très bien. Mais sache que Loïc, cest mon fils pas seulement sur le papier
Nous lavons adopté ensemble. Bien sûr que tu pourras le voir.
Non, tu ne comprends pas. Cest vraiment mon fils. Cest mon ancienne maîtresse qui la mis au monde. Elle espérait me garder, elle a refusé lavortement pour ça.
Quand elle a compris que je ne viendrais pas, elle la abandonné à la maternité. Je taimais toi, Anaïs, toi !
Anaïs le regarda avec la gravité dun phare.
Je comprends, Gérard mais ça ne change rien. Pars, ne manque pas laudience du divorce.
Quelques mois plus tard, le divorce fut prononcé, rêvé comme une cérémonie étrange où lon découpe les liens comme des rubans qui ne servent plus.
Gérard voit Anaïs et Loïc le week-end, cherchant dans les yeux de lenfant un reflet, ou peut-être une seconde chance, tandis que la mer de Saint-Malo continue de rouler ses vagues à linfini, indifférente aux secrets que lon croit uniques.





