Je mappelle François, jai 78 ans.
Jamais je naurais cru devoir demander conseil à des inconnus, mais voilà où jen suis. Jai besoin de votre avis.
Jai passé la plus grande partie de ma vie adulte en tant que père célibataire. Ma femme, Solange, est décédée dun cancer alors que notre fils, Guillaume (il a aujourdhui 35 ans), navait que dix ans.
Cette période fut extrêmement douloureuse pour nous deux, mais nous lavons traversée ensemble. Dès lors, nous nétions plus que nous deux contre le reste du monde. Jai fait tout mon possible pour remplir les rôles de mère et de père, travaillant sans relâche afin quil ne manque de rien et quil ait toutes les chances de réussir.
Guillaume a grandi pour devenir un garçon exemplaire. Bien sûr, il a eu ses écarts dadolescence, mais dans lensemble il était gentil, travailleur, posé. Il a bien réussi à lécole, décroché une demi-bourse à luniversité et, après avoir obtenu son diplôme, il a trouvé un bon poste dans la banque.
Jai toujours été fier de lui, lobservant sépanouir et devenir un adulte accompli. Même après quil ait quitté la maison, notre lien est resté fort : on sappelait régulièrement, et nous dinions ensemble au moins une fois par semaine.
Papa, murmura-t-il sans parvenir à soutenir mon regard. Je suis désolé. Je sais que je tavais parlé dune petite maison, mais ce sera mieux pour toi. Ici, on prendra soin de toi.
Prendre soin de moi ? Je nai pas besoin quon soccupe de moi ! Je suis parfaitement autonome, tu le sais bien. Pourquoi mavoir menti ?
Sil te plaît, papa. Cette fois, Guillaume planta ses yeux dans les miens, langoisse déformant ses traits.
Tu oublies des choses, ces temps-ci. Je minquiète de te savoir seul. Ici, il y a une très bonne équipe, et tu ne manqueras jamais dassistance si nécessaire.
Oublier des choses ! Mais tout le monde oublie quelquefois ! criai-je, la colère mêlée aux larmes me montant aux yeux.
Ce nest pas vrai, Guillaume. Ramenons-moi à la maison. Tout de suite.
Guillaume secoua la tête, et lâcha la phrase qui me brisa :
Je ne peux pas, papa. Je Jai déjà vendu la maison.
À ce moment-là, jai senti le sol se dérober sous mes pieds.
Je savais que javais donné mon accord pour vendre, mais jimaginais avoir bien plus de temps devant moi. Je voulais rencontrer les nouveaux propriétaires, choisir moi-même une famille digne, leur expliquer comment prendre soin du vieux chêne du jardin.
Ce qui sest passé il y a un peu plus dun an ma donc bouleversé. Un mardi soir, Guillaume débarquait chez moi, visiblement fébrile.
Papa, annonça-t-il, jai une grande nouvelle ! Je tai acheté une maison à la campagne !
Une maison ? Guillaume, de quoi tu parles ?
Cest lendroit parfait, papa. Paisible, calme exactement ce quil te faut. Tu vas adorer !
Jétais abasourdi. Partir vivre si loin ? Cela me semblait trop soudain.
Guillaume, tu nétais pas obligé. Je ne me sens pas mal, ici.
Mais il insista :
Papa, tu le mérites. Ta maison est bien trop grande pour toi tout seul. Il est temps de tourner la page. Fais-moi confiance, ce sera formidable pour toi.
Je dois reconnaître que jétais sceptique. Cette maison, cétait le foyer où javais vu grandir Guillaume, où Solange et moi avions construit notre vie. Mais il avait tant lair crédible, il voulait tellement me convaincre Je lui ai fait confiance, comme toujours.
Après tout, nous avions toujours été transparents lun envers lautre.
Jai donc mis mes craintes de côté et accepté de partir, de vendre la maison. Durant les jours suivants, jai empaqueté mes affaires sans trop rechigner, laissant Guillaume gérer pratiquement toute la logistique. Il semblait avoir pensé à tout, jusque dans les moindres détails. Sa prévenance ma rassuré.
Le jour du départ arriva. Dans la voiture, Guillaume décrivait tout le confort du nouveau logement. Mais plus nous quittions la ville, plus je me sentais mal à laise.
Le décor devenait toujours plus morne. Cela navait rien du bocage idyllique dont javais rêvé : point de collines verdoyantes, ni de paysage pittoresque. Au lieu de rues vivantes, de voisins connus, il ny avait que des champs nus et monotones, et même une ferme à labandon.
Les petites maisons que Solange et moi avions visitées, autrefois, respiraient la chaleur, la lumière, et la nature. Ici, on en était loin.
Guillaume, tu es sûr quon va dans la bonne direction ? Je ne reconnais pas la campagne dont tu me parlais.
Il assura que oui, mais je voyais bien quil évitait mon regard.
Après une heure de trajet, nous avons bifurqué sur une longue allée sinueuse. Tout au bout se dressait un grand bâtiment, lugubre et impersonnel. Mon cœur a raté un battement en lisant lenseigne : « Les Jardins du Crépuscule ».
Ce nétait pas une maison. Cétait une maison de retraite.




