Le coucou de midi a chanté plus fort : Quand la belle-mère s’invite, la vie de couple vacille entre shampoings déplacés, invasion du quotidien et guerre des territoires dans un appartement parisien

Journal intime : Le coucou de midi a chanté plus longtemps

Non mais, cest une blague, là ! me suis-je exclamée en colère. Julien, viens ici tout de suite !

Mon mari venait à peine denlever ses baskets dans lentrée, déboutonnant sa chemise en passant la porte.

Maëlys, quest-ce quil y a encore ? Je viens juste de rentrer, jai la tête qui va exploser…

Quest-ce quil y a ?! Jai pointé du doigt le rebord de la baignoire. Regarde bien. Où est mon shampoing ? Et la crème pour les cheveux que jai achetée hier, elle est où ?

Julien a plissé les yeux, cherchant la moindre trace de mes produits au milieu d’une ribambelle de flacons.

Trônaient là un énorme flacon de shampoing bio à la sève de bouleau, un litre de gel douche « Bardane » et un grand pot en verre de crème à la consistance douteuse, couleur marron foncé.

Euh… Cest maman qui a apporté ses affaires. Ça doit être plus pratique pour elle davoir tout sous la main… marmonna-t-il, en fuyant mon regard.

Pratique ? Julien, elle nhabite même pas ici ! Et regarde donc là-dessous.

Je me suis accroupie pour sortir de sous la baignoire une bassine en plastique. À lintérieur, traînaient tous mes produits de soins, mon éponge et même mon rasoir, jetés en désordre.

Tu comprends ce que ça veut dire, Julien ? Elle a tout pris, mis mes affaires dans cette vieille bassine crasseuse et a aligné les siennes partout !

Pour elle, mes produits doivent traîner à côté de la serpillière, mais sa « Bardane » doit avoir sa place dhonneur sur le rebord de la baignoire !

Julien a soupiré lourdement.

Maëlys, ne ténerve pas. Tu sais bien que maman ne va pas bien en ce moment. Je vais tout remettre en place, daccord ? Viens, on va dîner ? Elle a préparé des choux farcis, justement.

Je refuse de manger ses choux farcis ai-je coupé net. Et doù sort lidée quelle squatte ici tout le temps ? Pourquoi elle fait la loi dans mon propre appartement, Julien ?!

Jai limpression dêtre locataire ici, tolérée juste le temps dutiliser les toilettes.

Je lai repoussé et suis sortie. Julien a silencieusement remis la bassine sous la baignoire du pied.

Le problème du logement, qui a gâché la vie de millions de couples français, ne nous concernait pourtant pas.

Julien avait son grand F2 dans une résidence toute neuve, hérité de son grand-père paternel.

Quant à moi, javais reçu en héritage le charmant appartement de ma grand-mère.

Après notre mariage, on avait choisi demménager chez Julien il y avait la climatisation et la déco était neuve, tandis que mon appartement a été loué à un couple très correct.

Avec les parents de Julien, cétait la neutralité armée, légèrement teintée de sympathie.

Marie-Claire et son mari, le discret et toujours silencieux Gérard, vivaient de lautre côté de Lyon.

Chaque semaine, cétait lheure du thé traditionnelle, échanges polis sur la santé et le boulot, et des sourires de convenance.

Maëlys, tu as maigri ! lançait Marie-Claire en servant une part de tarte. Julien, tu ne nourris pas assez ta femme ?

Maman, on va juste à la salle de sport… esquivait mon mari.

Point final. Aucun passage à limproviste, aucun conseil sur la façon de tenir la maison.

Je men vantais même auprès de mes amies :

Jai une chance folle avec ma belle-mère. Une femme en or, elle ne se mêle pas de nos affaires, ne fait pas la morale à Julien.

Tout a volé en éclats ce mardi pluvieux où Gérard, après trente-deux ans de mariage, a fait sa valise, laissé une note sur la table « Je pars à la mer, ne me cherche pas ! », et a disparu, bloquant tout contact.

Il sest avéré que la fameuse « crise de la soixantaine », ce nétait pas quune expression : il était parti avec une administratrice du centre de thalasso de Nice, où le couple passait chaque été.

Pour Marie-Claire, soixante ans, le monde seffondrait.

Dabord les pleurs, les appels à deux heures du matin, les questions infinies :

Mais comment a-t-il pu ? Pourquoi moi ? Maëlys, pourquoi ?

Jéprouvais de la compassion. Je passais lui acheter des tisanes apaisantes, écoutais les mêmes histoires pour la dixième fois et hochais poliment la tête tandis quelle maudissait « ce vieux volage ».

Mais il faut avouer, la patience na pas tenu bien longtemps les gémissements constants de ma belle-mère ont fini par mirriter.

Julien, elle ma appelée cinq fois ce matin ai-je fait remarquer au petit déjeuner. Juste pour que tu viennes changer une ampoule. Dans le couloir !

Je comprends bien, oui, mais… ça va sarrêter quand ?

Mon mari sest renfrogni :

Elle est seule, Maëlys… Tu sais bien quelle a toujours vécu protégée par papa, et puis il la tellement… bousculée.

Sois patiente, sil-te-plaît…

On peut très bien appeler un électricien pour une ampoule. Mais non, il faut que ce soit toi. Ou moi. Cest pas mon rôle !

Les choses se sont corsées ensuite : les nuits chez sa mère sont devenues habituelles.

Maëlys, maman narrive pas à dormir seule ma dit Julien dun ton gêné en faisant son sac. Elle dit que le silence la rend folle. Je dors chez elle pour quelques jours, daccord ?

Quelques jours ?! jai froncé les sourcils. Julien, on vient juste de se marier, et tu téclipses déjà. Je nai pas envie de dormir seule tout le temps !

Cest temporaire, promis. Dès quelle va mieux, tout redeviendra normal.

Ce « temporaire » a duré un mois.

Marie-Claire exigeait que son fils reste avec elle quatre soirs et nuits par semaine.

Elle simulait une tension, des crises dangoisse, et allait jusquà saboter lévier elle-même.

Je voyais Julien sépuiser à courir entre deux appartements, et jai alors commis lerreur qui me poursuivrait longtemps.

***
Jai tenté une discussion honnête avec ma belle-mère.

Écoutez, Marie-Claire, ai-je proposé, un dimanche midi, si la solitude vous pèse autant, pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous dans la journée ?

Julien travaille, moi je bosse souvent à la maison. À midi, vous pourrez vous promener dans le parc, rester ici, puis Julien vous ramènera le soir.

Marie-Claire ma regardée dun drôle dair.

Mais quelle bonne idée tu as, Maëlys… Tu as vraiment le sens de la famille !

Jimaginais deux visites par semaine, un passage vers midi, un départ avant que Julien ne rentre

Mais Marie-Claire avait une autre vision : elle débarqua dès sept heures du matin.

Qui peut bien sonner à cette heure ? a marmonné Julien, encore à moitié endormi.

Il est allé ouvrir.

Cest moi ! a retenti la voix enjouée de Marie-Claire dans linterphone. J’ai amené du fromage frais pour vous !

Je me suis cachée sous la couette.

Mais cest pas possible… ai-je sifflé. Julien, il est sept heures ! Où est-ce quelle a trouvé du fromage frais à cette heure-là ?

Maman est matinale… Repose-toi, jy vais.

À partir de ce jour, ma vie est devenue un enfer. Marie-Claire nétait plus simplement de passage elle habitait lappart huit heures par jour.

Jessayais de travailler sur mon ordinateur quand elle s’approchait de moi :

Maëlys, tu nas pas épousseté la télé Jai justement une microfibre, je peux le faire vite fait.

Marie-Claire, jai une réunion dans cinq minutes !

Allons, ne fais pas semblant, tu regardes juste des images sur ton écran.

Et entre nous, tu repasses bien mal les chemises de Julien. Il faut que ce soit net, comme au couteau.

Laisse-moi te montrer, pendant que tu attends tes « clients ».

Tout y passait.

La coupe des légumes : « Julien aime ça en julienne, pas en cubes comme une cantine ».

Le lit fait « trop court, le couvre-lit doit toucher le sol, là ça fait pauvre ».

Lodeur de la salle de bain : « Ça sent le renfermé ici, faut mettre du propre ».

Maëlys, ne le prends pas mal, me disait-elle, penchée sur ma marmite. Mais tu mets trop de sel, là.

Julien a lestomac fragile, tu le sais au moins ? Avec ta cuisine, tu vas le tuer. Laisse-moi rectifier ça.

Il aime mon potage, criai-je en serrant les poings. Il en réclame, il a repris deux fois hier soir !

Mais il est trop poli pour te blesser, mon pauvre chéri…

A midi, jétais généralement à bout de nerfs.

Je me réfugiais dans un café, nimporte où, juste pour ne plus entendre cette voix moralisatrice.

Et le retour me mettait dans une rage pire encore.

Dabord, la « tasse préférée » de belle-maman a atterri dans la cuisine un mug laid affichant « Meilleure maman ».

Ensuite, un imperméable de rechange a pris place dans lentrée, puis, au bout d’une semaine, une étagère entière du placard fut réservée à ses affaires et à deux peignoirs fleuris.

Pourquoi vous laissez des peignoirs ici ? ai-je demandé en découvrant lénorme truc rose accroché à côté de mes nuisettes de soie.

Ma petite, je passe la journée ici. Ça me fatigue, jai besoin de me changer.

On est une famille, faut sy faire !

Julien répondait toujours la même chose à mes plaintes :

Sois compréhensive, Maëlys… Elle est perdue sans papa. Elle a besoin de se sentir utile. Cette étagère, cest pas grand-chose !

Ce nest pas la place sur létagère, Julien ! Cest juste que ta mère me pousse dehors ! Je ne me sens plus chez moi !

Tu exagères Elle taide, elle cuisine, elle repasse. Tu naimais pas ça, non ?

Je préfère être froissée que repassée par elle ! aboyais-je.

Comme si Julien nentendait rien.

***
Les produits de la salle de bain ont été la goutte de trop.

Julien, viens, appela Marie-Claire depuis la cuisine. Les choux farcis refroidissent !

Maëlys, viens, jen ai mis moins de piment juste pour toi, je sais que tu naimes pas ça.

Je me suis précipitée dans la cuisine, belle-maman disposait déjà les couverts avec autorité.

Marie-Claire, ai-je lancé dun ton calme, pourquoi avoir enlevé mes affaires de la salle de bain ?

Elle na même pas sursauté. Elle posa la fourchette à côté de Julien et me sourit.

Oh, ces flacons ? Mais ils étaient tous presque vides, ils encombraient. Et puis leur odeur ça ma donné mal à la tête.

Jai juste mis les miens, plus naturels. Les tiens, je les ai descendus pour faire de la place.

Ça ne te dérange pas, si ? Il fallait bien ranger un peu.

Ça me dérange, ai-je avancé vers la table. Cest ma salle de bain. Mes produits. Mon appartement !

Mais enfin, ce nest pas vraiment chez toi, ma petite sest-elle assise en soupirant surjoué. Lappartement est à Julien.

Tu es chez toi, bien sûr, mais il faut aussi respecter la mère de ton mari.

Julien, pâle, restait figé sur le pas de la porte.

Maman, ça ne se fait pas Maëlys en a un aussi, dappartement, cest juste quon vit ici

On ne peut pas appeler ça un appart a balayé dune main la belle-mère. Ça sent le grenier de mémé.

Allez, Julien, viens manger. Ta femme fait encore la tête, elle doit avoir faim.

J’ai regardé mon mari. Jattendais.

Quil se lève, quil dise « Maman, stop. Tu as dépassé les bornes. Tu ramasses tes affaires et tu ten vas ».

Julien hésita, passa dun visage à lautre, et sassit.

Maëlys, viens manger, sil-te-plaît. On va en discuter calmement. Maman, tu naurais pas dû bouger ses affaires

Tu vois ! sest exclamée Marie-Claire, triomphante. Mon fils comprend.

Mais toi, Maëlys, tu es bien égoïste. La famille, cest le partage.

Ma patience a littéralement craqué.

Le partage ? ai-je répété. Eh bien soit.

Je me suis tournée et jai quitté la cuisine.

Julien ma crié je ne sais quoi, je nai pas écouté. Jai fait mes valises en vingt minutes, fourré tout ce qui mappartenait.

Je nai même pas pris mes produits de soin je rachèterai tout.

Je suis partie sous le concert des deux voix : mon mari geignait encore, sa mère gémissait, réussissant même à minsulter à demi-mots.

***
Je ne compte pas revenir chez Julien dès mon « exil », jai entamé la procédure de divorce.

Mon (bientôt ex) mari me rappelle chaque jour en me demandant de revenir, pendant que sa mère déménage ses affaires dans son F2.

Je suis certaine que cétait son objectif depuis le début.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

13 − 4 =

Le coucou de midi a chanté plus fort : Quand la belle-mère s’invite, la vie de couple vacille entre shampoings déplacés, invasion du quotidien et guerre des territoires dans un appartement parisien
Je me suis perdue — Anne ! Qu’est-ce qui t’est arrivé aux mains ? s’inquiéta Nastia. — Tout va bien, répondit Anne, tendue. Demain matin, je file au salon, et on va me refaire les ongles et une peau digne de ce nom. — Comment t’as réussi à mettre tes mains dans un état pareil ? Tu bosses dans une carrière ou quoi ? renchérit Sylvie pour soutenir son amie. — Juste un grand ménage chez un célibataire, lança Anne, agacée. Et pas la peine d’en faire tout un drame ! — Sérieusement ? s’étonnèrent les filles. Pourquoi tu te mets à appeler ton appartement un vrai repaire de célibataire ? T’as toujours dit que c’était ton nid, non ?… Et pourquoi tu fais le ménage toi-même ? Il y a des pros pour ça… — Chez moi, tout est nickel ! s’agaça Anne. Et ça l’a toujours été ! — Tu fais le ménage chez des gens pour de l’argent ? s’offusqua Sylvie. Anne, on est amies ! Si t’as des soucis d’argent, tu sais que je serais toujours là pour toi ! — J’ai des sous, marmonna Anne. Et mon business marche bien. — Anne, je comprends plus rien ! s’inquiéta Nastia. Pourquoi t’es allée mettre de l’ordre chez quelqu’un d’autre ? Et toute seule en plus ? — T’as perdu un pari ? risqua Sylvie. — J’aurais préféré, souffla Anne en évitant leur regard, observant la peinture sur le mur. Je suis tombée, quoi… Je suis tombée si fort que j’aurais préféré perdre mon business et devoir nettoyer les apparts des autres pour gagner ma vie ! Ce qu’elle venait de dire laissa ses amies sans voix. À la question muette qui brillait dans leurs yeux, Anne répondit, contrariée : — J’ai rencontré un homme. Et franchement, j’aurais préféré avoir des poux, des souris et des cafards chez moi… Dans les regards des filles, ce n’était pas l’horreur qui flottait, mais la panique. — Ma cocotte, fuis-le ! Si tu dis ça, fuis ! souffla Nastia. — Je peux pas, grimace Anne. Et je veux pas ! C’est lui que je veux. Je veux rien d’autre que lui ! — Quoi ? s’étonna Sylvie. Anne, c’est bien toi que j’écoute ? T’as toujours été un roc ! On pouvait pas te faire plier ! Et là… un homme, juste un homme !!! — Je sais ! explosa Anne. Je sais tout ! Je me reconnais même plus ! J’étais furieuse, je criais ! J’aurais pu m’exploser la tête contre les murs ! Peut-être que je devrais essayer ? Sylvie et Nastia étaient désorientées. Mais sur la question de la rencontre explosif entre tête et mur, elles furent catégoriquement contre. Et ce qui les perturbait, c’était de voir Anne en colère contre elle-même. — Et Stasik, alors ? lâcha Nastia, à côté de la plaque. Vous alliez bien ensemble ! Et il était tellement serviable ! — Tu peux le garder, répliqua Anne. Il me sert à rien ! Et j’ai vérifié ! Il arrive même pas à la cheville de Stéphane ! — Stéphane ? grimace Sylvie. Sérieux ? T’as troqué Stanislas pour un Stéphane quelconque ? Je pensais que c’était au minimum un Gabriel ! — Écoute ! Avec tes Gabriel ! Emporte Rafaël aussi ! Moi, j’ai Stéphane ! — Il est riche ? demanda Sylvie. — Non, fit Anne en secouant la tête. — Il est séduisant ? demanda Nastia. — Juste ordinaire, répondit Anne. — Jeune et fougueux ? tenta Sylvie, sceptique. — Quarante-et-un ans, prononça Anne, posément. — Mais alors pourquoi tu veux de lui ? se moqua Sylvie. — Il sait aimer ! confia Anne, rêveuse, le visage illuminé. Il sait tellement aimer que je pourrais tout lui donner ! Tout, maintenant ! L’appartement, la maison, les voitures ! Même mon business ! Pourvu qu’il soit avec moi ! Qu’il soit à moi ! Rien qu’à moi ! — C’est grave, soupira Sylvie. — Où tu l’as trouvé ? demanda Nastia. — Sur Internet, sourit Anne. Je cherchais juste un petit frisson pour la soirée… Les femmes qui s’investissent dans le business sont rarement mariées. Ça n’a rien à voir avec le fait d’avoir ou non une famille, mais bien plus avec la difficulté des hommes à supporter la réussite de leur partenaire. À moins d’être des parasites assumés sur les finances de leur compagne. Anne s’était choisie depuis le lycée. À l’époque, elle se passionnait pour les perles. Et en un an, elle réalisait déjà des bijoux vendus à ses camarades. Et pas contre des bonbons ! Mais les études — économie — et son savoir-faire l’ont menée à l’idée d’en faire sa source de revenus. — Non, pas juste des perles ! corrigeait Anne en riant. Des créations faites main ! Des pièces uniques ! Et sur-mesure ! — Il y a des dizaines d’artisans comme ça, lui rétorquait-on. Tu vas galérer parmi des milliers, à vivoter ! — Qui a dit que je voulais rester artisan ? Ce serait trop étriqué, et en plus, on ne grimpe pas vraiment comme ça. On peut vivre, mais pas comme on le voudrait. Anne a donc rassemblé les créateurs sous sa direction. Le travail était colossal : pub, catalogues, clients, négociations, contrats. Puis les points de vente. Et encore de la pub, pour positionner sa boutique comme la référence pour ceux qui savent vraiment apprécier ! Ce n’était pas juste un job — c’était un travail titanesque ! Et à trente-cinq ans, Anne était devenue une businesswoman accomplie, qui avait tout, et même plus. Appartement, maison de campagne, garage pour six voitures — et des voitures loin d’être bon marché. Sans parler du compte en banque. Son moindre désir était exécuté en un claquement de doigts ! Mais la famille, dans tout ça, n’avait pas de place. Et ça ne lui manquait pas vraiment. Pour sa santé, son humeur et sa productivité, Anne avait ses “petits mecs”. Ils étaient prêts, contre rémunération, à aimer et adorer jusqu’à ce qu’elle s’en lasse. Et puis disparaissaient dès que l’intérêt retombait. Dernièrement, Anne voyait souvent Stasik. Un gentil garçon. Et ses copines pensaient même qu’elle allait le garder sérieusement. — Peut-être qu’elle va l’épouser ! s’enthousiasmait la romantique Nastia. — Alors, adieu Stasik pour nous, se lamentait Sylvie. Elle sortait aussi avec Stasik de temps en temps. Personne ne comprit ce qui poussa Anne à ouvrir une appli de rencontres express. Sans doute un soir d’ennui. Elle voulait s’amuser. À force d’avoir Stasik collé en permanence, on a envie de sel plus que de sucré. Mais les propositions qui pleuvaient ressemblaient toutes à Stasik. Barbant. C’est le « Bonsoir ! » d’un certain Stéphane qui retint l’attention d’Anne. — On discute ? lança-t-il sans attendre de réponse. Anne décida de discuter avec ce Stéphane tout en lisant son profil et en regardant les photos. Et là, tout de suite, elle eut une exclamation intérieure : — Mais tu vas où, toi ? Tu vois pas ? Sur les photos, je suis en voiture, sur yacht, couverte d’or et de diamants ! Et toi ? Chez toi, dans un salon comme chez ma grand-mère ! Et à sa tête, jamais vu un dermato ! Franchement, pas le niveau ! Mais la conversation continua. Sur tout et n’importe quoi. Elle dut reconnaître que Stéphane était cultivé et instruit. — Mais alors pourquoi il n’est pas riche ? Anne le demanda franchement. — Pourquoi faire ? répondit Stéphane. Cette réponse la secoua. — Comment ça, pourquoi ? Pour vivre confortablement ! — J’ai tout ce qu’il me faut, répondit Stéphane. Je manque de rien ! Une montre à un million affiche la même heure qu’une montre à cinq mille euros. La conversation dura toute la nuit, jusqu’à l’aube. — Je dois aller bosser, écrivit Anne. — Bonne route, répondit Stéphane. Moi j’ai un emploi du temps flexible. C’est plus simple ! Toute la journée, Anne n’eut pas le temps de penser à ce curieux interlocuteur du matin. Mais ses pensées revenaient à lui, encore et encore. Le soir, elle déclina l’invitation à l’ouverture d’un nouveau restaurant, lancée par le patron lui-même. Elle prétexta des affaires urgentes. Mais s’installa sur son canapé avec sa tablette et écrivit à Stéphane : — Salut ! Tu m’as pas oubliée ? — Salut ! J’ai pas d’amnésie. Mais si j’oublie un truc, ça me fait toujours plaisir ! Et c’est reparti pour une nuit à discuter. Anne ne dormit que deux heures avant le boulot. Mais le soir, elle rentrait vite à la maison pour s’écrire avec Stéphane. Deux semaines d’échanges en ligne mirent Anne dans un tel état qu’elle brûlait de le rencontrer en chair et en os. Fidèle à ses habitudes, elle le lui demanda. Et reçut : — Viens ! Il lui envoya l’adresse. Anne resta figée. Une main sur la tablette, l’autre suspendue en l’air. Comme quand on perd la parole, face à quelqu’un. — Comment ça, viens ? marmonna-t-elle à voix haute. Elle écrivit la même chose. — Juste viens, répondit Stéphane. Dis-moi juste si tu bois du thé ou du café ? Et les éclairs à la crème, ça va ? Ou bien tu préfères les steaks à la poêle ? Si c’était quelqu’un de son entourage depuis longtemps, rien d’étonnant, mais pour un premier rendez-vous — direct chez lui ? Chez une femme ? Seule ? Bien sûr, Anne aurait aimé envoyer balader ce sans-gêne, mais l’envie de le voir était trop forte. Elle essaya la diplomatie : — Je pensais à un café, ou un resto, répondit-elle. — Pfff ! La flemme ! répondit-il. Là, Anne repensa à leur différence de statut social et financier. — D’accord ! Je paye ton taxi aller-retour, et le dîner et tout le reste ! Habituée à payer pour ses “petits mecs”, elle écrivit ça sans arrière-pensée ni gêne. — Je peux tout payer moi-même, répondit Stéphane. C’est juste que j’ai la flemme ! Se préparer, s’habiller, sortir… Et après il faut rentrer ! Et il fait pas top dehors. En gros, j’ai la flemme d’aller nulle part ! Si tu veux me voir, viens ! L’adresse est là. — Non mais ! Tu te fous de moi ! s’indigna Anne, jetant la tablette. Et elle la laissa de côté deux jours. Elle s’en voulait, mais résista. Bien sûr, elle espérait que Stéphane s’excuserait, demanderait pardon, lui proposerait les restos les plus chics ! Elle attendait tout ça. Mais, quand elle reprit la tablette et ouvrit la discussion, son message était resté le dernier. Il n’avait même pas répondu. Son indignation monta en elle comme une bouilloire oubliée sur le feu ! Anne se lâcha contre Stéphane pendant deux heures ! Et, une fois calmée, elle comprit que cet échange lui manquait. Et l’envie de le voir était intacte, voire plus forte. — Impossible de m’en défaire, ce mec-là ! grommela-t-elle en reprenant la tablette. Il aurait pu être vexé par son dernier message. — Salut ! écrivit Anne, impatiente. — Salut, répondit Stéphane. Ça va ? Un message neutre. Comme si leur dernier échange s’était terminé sans accroc. — Ça va, répondit Anne. Et si on se voyait ce soir ? Ou t’as encore la flemme ? Elle tenta un petit pic, au cas où. — Tu t’en doutais ! répondit Stéphane, avec un smiley qui rigole. J’ai tellement la flemme que même pour du pain je fais des galettes à la poêle ! — Mais alors, on se verra jamais si t’es toujours flemmard ? demanda Anne. — Tu conduis une voiture ? demanda-t-il. — Oui, j’en ai une ! — Elle roule ? — Oui, répondit Anne, déconcertée. Elle en avait six. Et si un souci, direct en garage ou vendue. — Je peux donner l’adresse encore une fois si tu l’as effacée, écrivit-il. Viens ! *** — Attends ! Attends ! interrompit Sylvie, prenant Anne par la main. Tu as vraiment été chez un homme inconnu ? — Oui, confirma Anne en hochant la tête. — Mais t’as pas eu peur ? demanda Nastia, perplexe. Et s’il était… dangereux ? — J’ai pris une bombe lacrymo, répondit Anne. Mais je n’en ai pas eu besoin. — T’es sérieusement partie chez un type rencontré sur Internet ? Direct chez lui ? s’alarma Sylvie. T’es vraiment dingue ! — Oui, déclara Anne. Et je n’ai pas regretté une seconde ! Les filles, je me suis perdue ! Et après, une fois que j’ai compris pour moi-même, je me suis traitée d’idiote pour les deux jours où je l’ai fait languir ! Si j’y étais allée tout de suite, j’aurais été heureuse deux jours plus tôt ! — Heureuse ? s’étonna Sylvie. — Oui, de ce genre de bonheur pour lequel je donnerais tout ! répondit Anne avec sincérité. — T’es sérieuse ? Même pour la boîte et les biens ? Sylvie fronça les sourcils. — Je suis prête à prendre un crédit pour lui ! Et bosser dans une carrière si besoin ! répondit Anne, la main sur le cœur. Nastia ouvrit la bouche d’un air médusé. — Raconte la suite ! exigea Sylvie. Donc, tu y es allée ! — J’y suis allée…